# Liège. Du siège de 1914 aux honneurs de 1919

Carte postale humoristique  - Collection privée, M. Freddy Billiet ©

Carte postale humoristique - Collection privée, M. Freddy Billiet ©

Jusqu’en août 1914, la ville de Liège, à l’instar de la Belgique, ne représentait une réalité et n’existait en bonne et due forme que pour une partie assez restreinte de l’opinion internationale. Certes, les ingénieurs des mines et les entreprises coloniales de Léopold II avaient contribué à l’expansion de la Belgique et à faire connaître cette dernière en dehors de l’Europe. Toutefois, le Royaume était encore une entité peu identifiable, sinon totalement méconnue d’un citoyen américain lambda, par exemple. La mondialisation du concept de "Belgique" sera en grande partie due aux événements d’août 1914. Ils vont interpeller les dirigeants et populations à l’échelle internationale.

Si la violation de la neutralité belge résonne comme un coup de tonnerre dans un ciel serein aux yeux des milieux dits informés, les exactions diverses qui accompagnent la pénétration des troupes allemandes en Belgique vont émouvoir à un degré inédit l’opinion internationale. Le territoire belge subit les premiers assauts de l’armée adverse le 4 août, à 4h du matin. C’est l’acte inaugural de la guerre sur le front ouest. Le lendemain, le siège de la ville de Liège commence ; il durera jusqu’au 16 août. La "Cité ardente" était protégée par une ceinture de douze forts (six grands – Barchon, Fléron, Boncelles, Flémalle, Loncin, Pontisse - et six petits – Evegnée, Chaudfontaine, Embourg, Liers, Lantin, Hollogne), en vertu de lois votées en 1887 relatives aux fortifications de la Meuse. L’importance que le roi Albert Ier, commandant en chef de l’armée belge, donne à la défense de la place fortifiée de Liège se mesure à l’aune de la personne qu’il décide de nommer à la tête de la IIIe Division, chargée de la défense de la zone, à savoir le général Gérard Leman (1851-1920). Ce professeur de l’École Royale Militaire (ERM) de Bruxelles, spécialisé dans les matières mathématiques, a surtout contribué à la formation militaire du Roi, alors qu’il était encore élève-officier. Par ce fait, il apparaît que tenir Liège revêt une dimension hautement symbolique.

Le fait d’armes se prête rapidement à l’allégorie, aux images d’Epinal et "chromos" en tous genres, qui accompagneront des millions d’enfants dans leur première éducation. Le monde entier, et plus particulièrement la France, reconnaîtront que Liège, par sa résistance, lui a permis  de mobiliser ses troupes, et lui a, grosso modo, fait gagner une dizaine de jours. Bien que ce mythe soit aujourd’hui remis en question, il fut, pendant des décennies, à l’origine d’une légende tenace.

La Belgique se situe sur le chemin qui mène à la France

Les premières heures d’un conflit mondial

Par une infraction fondamentale aux règles établies depuis peu par le Droit international, que les juristes appellent plus familièrement "violation", la Belgique est envahie par les armées allemandes le 4 août 1914. S’il fallait accoler à la Première Guerre mondiale la métaphore de la pièce classique, bien que l’unité de temps et de lieu ne soient guère respectées, nous pourrions dire que le siège de la ville de Liège en constitue le premier acte. La Belgique se situe sur le chemin qui mène à la France, celle-là même qui, en 1894, a signé une alliance, contre-nature pour certains, avec la Russie impériale. Ce rapprochement appuyé, depuis vingt ans, empêche l’empereur allemand Guillaume II d’avancer sereinement. Il s’agit, ni plus ni moins, d’un encerclement en règle du Reich. Cette crainte tourne à l’obsession. Et, pour parvenir en France, le passage par la Belgique semble inévitable. Le 5 août, le siège de la place fortifiée de Liège commence. La IIIe Division du général belge Leman (30.000 hommes, alors que la Belgique pouvait compter sur la mobilisation de 117.000 soldats) doit faire face aux Ire et IIe armées allemandes des généraux Otto Von Emmich et Erich Von Ludendorff (60.000 hommes). Si les Belges peuvent compter sur leur ceinture fortifiée, celle-ci présente toutefois des faiblesses notables : absence de béton armé, précaire système d’évacuation des gaz et mauvaises installations de communication. En revanche, la défense rapprochée fait plutôt partie des points forts du dispositif.

Le fort de Loncin sera à l’armée belge ce que la défense du fort de Cameron était à la Légion étrangère

La résistance des forts

L’armée belge rejette les premiers assauts et certains faits d’armes remarquables sont à signaler du côté du la garde civique de Liège. Cette dernière, garde bourgeoise instaurée en 1830, était une sorte de compromis entre la police et l’armée régulière, où les jeunes hommes de la classe aisée s’engageaient afin de se faire remplacer au service militaire, où ils se payaient un remplaçant (avant une loi de 1909). Un de ces gardes civiques, le major de la cavalerie "Puck" Chaudoir, en mouvement dans l’espace séparant les forts de Liège, a notamment à son actif plusieurs faits d’armes du côté d’Hermalle-sous-Argenteau, entre Liège et Visé. Malgré ces résistances, dès le 7 août, la 14e brigade allemande entre dans Liège et les 27e et 165e régiments hanovriens occupent le Palais provincial de la Place Saint-Lambert, tandis que de nombreux forts subissent encore les assauts adverses. Et les subiront encore durant neuf jours. Dans ce cas, peut-on dire que Liège est tombé ? Non, manifestement, car, sur un plan strictement militaire, la Cité, dans les Kriegsspielen (différents plans de batailles élaborés) du Plan Schlieffen, à travers ses diverses moutures, est à elle seule symbolisée par la ceinture de forts. Ils "sont" la ville. Ils doivent donc capituler. Le 15 août, le nouvel occupant réclame à un député provincial de Liège, Gaston Grégoire, libéral modéré, un tribut de guerre de 50 millions de francs. Ne pouvant répondre à cette requête, le haut-fonctionnaire sera incarcéré à deux reprises. Il fera partie de l’imagerie populaire et symbolique de la résistance liégeoise.

Devant une situation qui piétine, les Allemands emploient les grands moyens, et acheminent devant Liège des canons Skoda et Krupp de 305 et 420mm. Le 15 août, soumis à des assauts nourris, le fort de Loncin, le dernier à encore tenir, est contraint de cesser le combat. Le fort tombe et le général Leman, retrouvé inconscient par les Allemands, est capturé. Il sera incarcéré outre-Rhin, à Magdebourg, est se verra gratifier d’une reconnaissance militaire, étant donné qu’il est autorisé à garder son épée de commandement avec lui. Il ne reviendra en Belgique qu’en 1919 et sera anobli par le Roi. Le fort de Loncin, sa résistance jusqu’aux dernières extrémités, jusqu’aux dernières forces humaines, sera à l’armée belge, en quelque sorte, ce que la défense du fort de Cameron était à la Légion étrangère. Des épisodes sanglants du siège ont marqué les esprits ; comment ne pas rappeler le bombardement d’une poudrière, ne contenant pas moins de 12.000 kg de poudre, et qui engendrera la mort de nombreux hommes ?

Les gars, si nous restons ici, on ne reverra plus notre fiancée

La légende populaire

Des personnages tels que le canonnier nommé Bécue ou le soldat Digneffe sont devenus populaires après la bataille. Tous avaient retenu du premier une chanson mélancolique (Tout doucement on se balade - C’est la dernière promenade). Quant à Antoine Digneffe, beaucoup on retenu les mots qu’il répétait sans cesse, sous la pluie des bombes, en wallon, la langue alors parlée par la plupart des soldats venus du Sud de la Belgique (Valet ci côp chal, nos s’abrèsseran n’oss crapaute – i.e. : Les gars, si nous restons ici, on ne reverra plus notre fiancée). L’évacuation des derniers résistants du fort de Loncin offre parfois des scènes pathétiques. Comment ne pas rappeler le passage de ceux-ci par la commune d’Othée. Physiquement méconnaissables, après un siège intensif de dix jours, les soldats belges traversent Othée et s’aperçoivent que les habitants ne les reconnaissent pas, ne les saluent pas. Ils pensent que leurs compatriotes ont honte d’eux. En fait, le choc de les voir défiler dans cet état pitoyable ne pouvait inspirer que le silence. Le malentendu était total. Devant ce silence opprimant, oppressant, un des soldats lança à mi-voix à la petite foule rassemblée : Nos nè polans rin – Nous n’y pouvons rien. Ce sont là des mots de désarroi.

Cet espace géographique sera désormais plus sensible aux sirènes venues de France

La Légion d’honneur

Le siège de Liège marque non seulement le début du conflit, mais aussi le début d’un mythe, qui ira jusqu’aux États-Unis, celui de la Poor Little Belgium. Les collectes se multiplient outre-Atlantique pour venir à la rescousse du Royaume. Plusieurs vedettes américaines prennent fait et cause et vendent des pommes au beau milieu de Wall Street en faveur de la Belgique. Mais la reconnaissance officielle viendra de la France. Rapidement, dès 1914, elle octroie la Croix de la Légion de d’Honneur à la Ville de Liège, ce qui est tout à fait exceptionnel. Durant les premières semaines de l’occupation, le politicien libéral liégeois Émile Digneffe se rend à Bordeaux, où le Gouvernement français s’est replié devant la menace d’une occupation de Paris. Il connaît bien des hommes d’État français tels qu’Aristide Briand ou Alexandre Ribot. Le président de la République, Raymond Poincaré, lui aurait d’ailleurs lancé : "C’est la résistance de Liège qui sauva la France". C’est à l’occasion de cet entretien que le chef d’Etat français promet à Digneffe de se rendra à Liège à la fin du conflit, avec l’intention de lui remettre solennellement la Croix de la Légion d’Honneur.

Cette cérémonie exceptionnelle se déroulera entre les 23 et 26 juillet 1919. Plusieurs Régiments de Ligne sont chargés de rester en position de garde à vous de la gare des Guillemins à la Place Saint-Lambert, où se tiendra le siège des festivités. Partout, dans la ville, de grandes affiches où l’on peut lire Gloire à la France et Vive la France ! fleurissent. C’est l’effervescence la plus totale. Le nom des rues de la ville sera d’ailleurs marqué par ce conflit : la place de la République Française, les rues Foch ou de Serbie sont dès lors baptisées. Sur la scène d’honneur d’où se déroule la cérémonie, la population peut apercevoir pêle-mêle le maréchal Ferdinand Foch, le président Poincaré, le Roi des Belges Albert Ier et son épouse, Elisabeth, et, naturellement, les autorités de Liège, à l’image de l’échevin Louis Fraigneux, brandissant à la foule le coussin brodé sur lequel la Légion d’Honneur avait été accrochée. C’est le délire. Et le début d’une nouvelle phase pour l’histoire de Liège et de la Belgique. Jusqu’alors, cet espace géographique, profondément soumis à l’influence allemande sera désormais bien plus sensible aux sirènes venues de France.

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