# Les veuves de guerre : la patrie malgré tout !

Carte postale, illustration de Louis Raemakers  - Collection privée, M. Freddy Billiet ©

Carte postale, illustration de Louis Raemakers - Collection privée, M. Freddy Billiet ©

Elles ont perdu leur homme, le pilier de leur foyer. Elles, ce sont les veuves de guerre. Epouses d’un homme tombé au combat ou d’un civil tombé aux mains de l'ennemi en pays occupé, elles sont le symbole de la douleur d’un pays. Elles seront aussi les témoins vivants de la barbarie de la guerre portant un deuil perpétuel et à qui la société a parfois du mal, du moins dans l’immédiat après-guerre, à permettre le fait de “refaire sa vie” même si cela est permis. Moins nombreuses que leurs “soeurs de chagrin” françaises, de par le nombre moindre d’hommes belges partis sur le front, leurs profils sont variés : de la jeune mariée quelques semaines avant la mobilisation générale à la mère de famille nombreuse, il y a autant de veuves de guerre que d’hommes tombés sous les balles mais toutes ont en commun ce chagrin d’avoir perdu un époux par fait de guerre. Voyons comment elles ont vécu.

Les veuves de guerre : devenir veuve et porter le deuil des braves

Le passage de l’état de femme mariée à celui de veuve passe d’abord le plus souvent par l’arrivée d’un courrier, d’un télégramme. En zone occupée, les communications sont difficiles, les courriers sont contrôlés et passent la plupart du temps “sous le manteau”. Les informations tardent donc à arriver et il peut s’écouler plusieurs semaines, voire des mois, entre le moment où le soldat décède et l’annonce de son décès à la famille. En l’absence de nouvelles récentes , certaines apprendront même le décès d’un proche après l’armistice, et c’est sans compter celles dont les hommes succomberont des suites de blessures ou de maladies et qui deviendront veuves après la signature des traités de paix.

Un simple billet donc avertit l’épouse de sa perte et, souvent même sans avoir immédiatement de corps sur lequel pleurer, l’épouse se mue en veuve d’un soldat tombé au champ d’honneur. Cette absence de corps pourra être représentée par un portrait du disparu, posé sur la cheminée. Pour manifester son chagrin et donner un signe extérieur de sa perte , la veuve porte des habits de grand deuil et se fige elle-même dans une image dont certaines auront du mal à se défaire. Avec le temps et les circonstances, elle arrivera parfois et non sans mal à se débarrasser de cette étiquette pesante mais beaucoup d’entre elles resteront “la veuve d’un tel, soldat”, spécialement pour les compagnons d’armes de son époux. Les honneurs qu’elles recevront, elles les auront par représentation. C’est le soldat tombé pour la Patrie qu’on honore, pas tant la souffrance de son épouse. Mais elles sont bien plus nombreuses à avoir perdu un époux : à ces veuves de soldat, il faut ajouter les veuves d’invalide de guerre. Celles-ci auront eu la charge supplémentaire de s’occuper de la maladie ou de l’infirmité de leur soldat sans forcément avoir l’ “aura” décernée aux veuves de soldats tombés au champ d’honneur.

Un simple billet donc avertit l’épouse de sa perte et, souvent même sans avoir immédiatement de corps sur lequel pleurer, l’épouse se mue en veuve d’un soldat tombé au champ d’honneur. Cette absence de corps pourra être représentée par un portrait du disparu, posé sur la cheminée. Pour manifester son chagrin et donner un signe extérieur de sa perte , la veuve porte des habits de grand deuil et se fige elle-même dans une image dont certaines auront du mal à se défaire. Avec le temps et les circonstances, elle arrivera parfois et non sans mal à se débarrasser de cette étiquette pesante mais beaucoup d’entre elles resteront “la veuve d’un tel, soldat”, spécialement pour les compagnons d’armes de son époux. Les honneurs qu’elles recevront, elles les auront par représentation

Veuve de civil : un statut difficile

Pour les familles des victimes civiles de l’invasion de 1914, le deuil se porte très tôt, voire immédiatement pour les épouses ou mères de et se confond avec le deuil de l’occupation du pays : certaines épouses sont restées au pays, d’autres ont fui ou ont été recueillies dans leur famille avec leurs enfants souvent en bas âge. Leur image de femme martyre sera très largement utilisée par la propagande alliée pour émouvoir et solliciter les donneurs de fonds.

Les femmes d’un civil fusillé pour résistance reçoivent du curé les maigres effets personnels de leur défunt mari : montre, chevalière et parfois une dernière lettre, souvent bouleversante et qui nous apprend les dernières recommandations d’un mari, d’un père.

Léonie Houdret, veuve de Charles Simon, exécuté pour appartenance au réseau de résistance Lenders, reçoit l’injonction d’être courageuse et le sous-entendu de se remarier : “Tu es encore jeune.penses à l’éducation des enfants” écrit-il dans une déchirante dernière missive signée “Ton mari qui t’aime jusque dans la mort”. Ce souci de l’avenir éducatif et matériel du conjoint survivant et des enfants est quelque chose de très présent dans les lettres des condamnés à mort. Les fusillés pensent beaucoup à l’avenir matériel de leurs épouses. En effet, les femmes, au début du siècle, s’occupent de la tenue du ménage et c’est en général à l’homme qu’il revient de subvenir aux besoins de la famille.

A ces deux grandes catégories de veuves doivent s’ajouter toutes celles qui ont perdu un époux civil mort de maladie ou des suites des privations liées aux circonstances de guerre. Celles-là, dont le chiffre est impossible à démontrer, auront aussi perdu leur soutien de famille de par la guerre mais la symbolique nationale ne joue pas et elles ne seront jamais considérées comme veuves de guerre.

Veuve et mère

Pour les veuves avec enfants s’ajoute le poids de la responsabilité de leur éducation et surtout des choix pour leur avenir. Elles seront aidées par l’Oeuvre Nationale des Orphelins de Guerre (O.N.O.G.) dont la mission est l’organisation des tutelles ou placements, le soutien matériel et moral ainsi que la surveillance de la santé des orphelins. La situation sociale et économique des veuves jouera évidemment beaucoup sur la vie que ces femmes mèneront après-guerre. Certaines femmes, de par le milieu dans lequel elles évoluent, n’auront aucun problème matériel et porteront “juste” le poids du deuil, pour d’autres ce sera plus difficile, surtout d’un point de vue matériel et pour d’autres encore, elle auront refait leur vie, et on ne sait très bien lesquelles sont visées dans la phrase :

Que l’on songe un instant à l’état de misère morale des enfants dont l’esprit s’éveille à la vie, qui sont élevés par une mère menant une existence dissipée

Ce souci de l’avenir éducatif et matériel du conjoint survivant et des enfants est quelque chose de très présent dans les lettres des condamnés à mort

La survivance des veuves

Pour celles qui ont encore leur famille, la solidarité familiale joue : on voit les grands-parents -  déjà fort présents dans la cellule familiale élargie - prendre un rôle encore plus important. Les moins nanties dépendent des institutions publiques. La législation donnant des droits aux veuves de guerre et aux veuves d’invalide de guerre est assez complexe. Tous les cas de figures familiaux doivent être envisagés par le législateur. Si des enfants mineurs sont issus de deux unions, la pension doit être partagée entre les deux lits. Les enfants naturels et adoptés doivent également être pris en compte comme bénéficiaires de la pension. La pension sera aussi différente selon qu’elles aient été mariées avant la guerre ou qu’elles aient épousé un soldat après le conflit

Dans le cas des veuves d’invalide par exemple, les femmes ayant épousé un invalide de guerre après la période de guerre pourront prétendre à la pension du mari défunt pour autant que celui-ci ait introduit sa demande avant fin 1928 et pour autant que sa demande ait été jugée recevable. Dans le cas contraire, la veuve devra prouver que la non-introduction de la demande découlait d’une circonstance de force majeure. Si la demande du mari n’a pas été jugée recevable, la veuve devra d’abord s’efforcer de renverser cette décision, en l’absence du défunt, avant de pouvoir prétendre à quoi que ce soit d’autre. Si le mariage est postérieur à l’invalidité, il doit avoir duré un an au moins. La sévérité du législateur tient au fait que celui-ci veuille à tout prix prévenir les abus.

Quid des autres membres de la famille ?

En l’absence de veuve et d’enfants légitimes ou naturels, les parents d'un défunt peuvent prétendre à leur droit à une pension de guerre. Si les parents ne sont plus là non plus, c’est aux grands-parents, s’ils sont toujours en vie, de réclamer leur droit à la pension.

Les veuves dans l’après-guerre: la Patrie malgré tout !

Pendant la guerre, ces veuves sont drapées du courage du conflit : il faut être brave et penser aux soldats qui restent au front. Les communications officielles ne disent pas autre chose dépeignant ces veuves comme des mères courages et les montrant en exemple ultime d'abnégation et de sacrifice.

Le sacrifice, aussi douloureux soit-il, est présenté comme l’étape ultime du devoir dévolu aux femmes, faute de pouvoir elles aussi participer aux combats.

Après-guerre, vient le temps de l’organisation. Elles se rassemblent en fédérations. Leur deuil s’uniformise, elles forment un bloc : “les veuves de guerre”, et sont présentes aux manifestations patriotiques.

Condamnées à vivre avec un fantôme

Qu’est-il arrivé aux veuves une fois les canons devenus silencieux? Des descendants de ces veuves que nous avons rencontrés évoquent des femmes vêtues leur vie durant de noir, ne refaisant pas leur vie, vivant constamment avec le souvenir du disparu. On dit d’elles qu’elles sont condamnées à vivre avec un fantôme. Mais difficile de dire ce qui procède de la reconstruction ou du réel tant les situations personnelles sont multiples. En matière d’histoires de famille, les généralisations ne sont pas permises.

Ce qui est avéré c’est que les veuves s’organisent pour faire valoir leurs droits. Dès l’armistice, est créée l’Union des Mères et Veuves de Guerre de Belgique dont la devise est La Patrie malgré tout! et dont le but est de les (les veuves) aider dans les démarches qu’elles pourraient avoir à faire soit pour l’octroi des pensions ou allocations soit pour tout autre motif. Dans la mesure des possibilités de l’organisation, on s’efforce de procurer une situation ou du travail à celles qui en font la demande.” Cette organisation sera dotée de statuts officiels en 1924 seulement et en 1933, elle comporte 3.000 membres et des sections à Anvers, Bruges, Gand, Liège et Namur.

Pour ces veuves, l’Etat belge organise un dédommagement : une loi datant du 1919 leur donne des droits à une pension mais celle-ci est conditionnée. Une veuve peut perdre sa pension si elle est en état d’indignité, par exemple si elle est reconnue coupable de crime. Si elle est en procédure de divorce, elle n’a droit à rien mais ses enfants sont considérés comme orphelins afin de toucher, eux, cette pension. Elle ne perd pas sa pension si elle se remarie sauf si elle se marie avec un ressortissant d’un pays qui a été en guerre avec la Belgique, ce qui, dans la symbolique d'après guerre, revient un peu au même que de l’indignité. C’est clairement l’Allemagne qui est visée ici. Il ne fait pas bon être un couple mixte belgo-allemand en période de guerre, voire même après la fin de celle-ci, et cela vaut également pour les femmes belges ayant perdu un époux d’origine allemande.

Tout conforte les veuves dans leur statut : certaines vivront toute leur vie dans le souvenir de leur époux, d’autres, jeunes encore, trouveront du réconfort dans la formation d’un nouveau ménage mais on sait peu de choses sur les nouvelles vies sentimentales tant l’image dominante passée dans l’imaginaire collectif, surtout hexagonal mais également belge, est celle de la veuve éternelle portant la vie entière le deuil d’une vie sacrifiée. Si l’on compare avec d’autres pertes alliées, le “faible” nombre de soldats belges tués au front n’aura pas une grande influence sur la démographie du pays.

Tout conforte les veuves dans leur statut : certaines vivront toute leur vie dans le souvenir de leur époux, d’autres, jeunes encore, trouveront du réconfort dans la formation d’un nouveau ménage mais on sait peu de choses sur les nouvelles vies sentimentales tant l’image dominante passée dans l’imaginaire collectif, surtout hexagonal mais également belge, est celle de la veuve éternelle portant la vie entière le deuil d’une vie sacrifiée. Si l’on compare avec d’autres pertes alliées, le “faible” nombre de soldats belges tués au front n’aura pas une grande influence sur la démographie du pays

Un vote pour leur homme

Certes, les veuves ont droit aux honneurs mais uniquement par procuration : elles représentent leur époux tombé pour la Patrie. On leur accorde le droit de vote en 1919 pour la perte qu’elles ont subie mais non pour leur condition de femme. De même, elles peuvent prendre des décisions concernant l’avenir de leurs enfants mais c’est souvent en accord avec les autres figures paternelles présentes dans la famille. C’est donc bien leur statut de veuve qui leur accorde des droits supplémentaires. Maigre compensation pour ces femmes qui ont perdu un mari, le père de leurs enfants, cette situation les mettant parfois dans des situations matérielles difficiles et à qui la guerre a donné une étiquette parfois difficile à enlever.

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