# Les Rolin, le sacrifice d'une famille d'intellectuels

Henri Rolin (1891-1973) dans sa vieillesse  - Site du CDI (Centre de droit international) de l'ULB ©

Henri Rolin (1891-1973) dans sa vieillesse - Site du CDI (Centre de droit international) de l'ULB ©

Certaines familles sont plus que de simples familles. Elles représentent une caste, un milieu, et, par le fait qu’elles traversent, dans les plus hautes sphères intellectuelles et politiques, les destinées de leur pays, elles en finissent par faire partie intégrante de l’histoire de ce pays. Elles deviennent symboliques, sinon symptomatiques d’une époque. Il en est ainsi des Rolin. Le "clan" Rolin. Depuis la naissance de la Belgique, en 1830, cette famille fait parler d’elle. Faut-il sans doute remonter à Hippolyte Rolin, juriste formé à Gand à la fin des années 1820, qui, toutefois, aux premières années de l’indépendance, sera favorable à la tendance orangiste, militant dans le sens d’un retour au pouvoir des Hollandais. Cette adhésion ne sera que de courte durée. Rapidement, les Rolin se créent un réseau de sociabilité étendu, ils nouent des alliances matrimoniales avec les familles qui comptent en Belgique. Il y a du Balzac dans ce cheminement. De son union avec la demoiselle Hellebaut, fille du recteur de l’Université de Gand, Hippolyte n’eut pas moins de dix-huit enfants (!), dont plusieurs ne dépasseront pas l’âge de nourrisson. Parmi cette prolifique progéniture, retenons Gustave (1835-1902), qui, fort bientôt, accolera le nom de sa femme au sien – chose extrêmement rare -, Jaequemyns, fille d’un riche industriel catholique, donnant naissance à la famille, toujours connue aujourd’hui, des Rolin-Jaequemyns. Avec son frère Albéric, Gustave fera partie des fondateurs de la jeune discipline que représente alors le Droit international, autour de 1870. Leur notoriété en la matière sera rapidement internationale. Ministre de l’Intérieur et des Travaux Publics dans le Gouvernement libéral doctrinaire de Walthère Frère-Orban (1878-1884), Gustave connaît bientôt la ruine financière, et, pour " se refaire ", envisage une deuxième vie, repart de zéro, et se transforme en conseiller du Roi du Siam (actuelle Thaïlande), à l’autre bout du monde. Albéric, de son côté, épouse la fille d’un commerçant d’Alost, Sylvie Borreman, dont sont issus trois filles et cinq fils : parmi ces cinq garçons, trois perdront leur vie dans le premier conflit mondial…

Une caste fière d’elle-même

Albéric Rolin et Sylvie Borreman sont donc à la tête d’un foyer nombreux. La maîtresse de maison tient son ménage en "mère romaine", suscitant l’adoration de ses enfants. Cette famille est tout à fait représentative de ce que l’on appelle plus familièrement les " fransquillons ", à savoir les francophones de Flandre, l’élite culturelle et intellectuelle du Nord du Pays, à cette époque. Cette appartenance, parfois poussée à l’excès, à la culture française, est une fierté que l’on porte comme une fleur à la boutonnière. La tendance politique de la fratrie est libérale, progressiste, avec, parfois, un goût pour un libéralisme plus avancé, plus anticlérical, c’est-à-dire doctrinaire. Parmi les enfants d’Albéric et de Sylvie, il y a le cadet, Henri Rolin (1891-1973). À plus d’un titre, il cultivera, durant toute son existence, un certain plaisir à se situer en marge de son milieu d’origine. Il a le goût de l’originalité. Plutôt germanophobe avant 1914, il fréquente, à la veille du conflit, l’Institut de Sociologie de l’Université Libre de Bruxelles, dirigé par Émile Waxweiler, personnage de poids, conseiller intime du roi Albert Ier, qui le considérait d’ailleurs comme son "seul ami". L’Institut de Waxweiler est un vivier, une pépinière intellectuelle extrêmement vivace, qui ne tarde pas, par ses travaux, et la force des personnalités qui l’animent, à connaître la notoriété internationale. Durant les années 1914-1915, Waxweiler sera d’ailleurs le porteur, sur la demande discrète – sinon secrète – du souverain, de la propagande en faveur de la Belgique auprès d’un autre pays neutre qu’il connaît fort bien, la Suisse.

Quant à Henri, qui ne finit pas ses études de droit, dès la déclaration de la guerre, et le refus belge de se plier à l’ultimatum allemand, en août 1914, il prend la ferme décision de s’engager en tant que volontaire dans l’armée. C’est pourquoi il se rend, dans un premier temps, à Gand. Il y rencontre un juriste, internationaliste, professeur et ancien ministre de la Justice – et surtout ami de ses parents – Jules Van den Heuvel. Dans quelques mois, en mars 1915, celui-ci sera envoyé comme représentant de la Belgique auprès du Vatican. Pour l’heure il est encore présent sur le territoire national. Durant ces heures incertaines, Van den Heuvel lui confie qu’il est persuadé que la neutralité de la Belgique la protègera. Or, peu après, il fera partie du Conseil de la Couronne qui refusera formellement de se plier à l’ultimatum allemand ! Le 3 août 1914, Henri Rolin, âgé de 23 ans, s’engage au 7ème Régiment de Ligne, puis sera versé dans l’unité dédoublée du 27ème de Ligne. Il n’est pas le seul, parmi les Rolin, à faire partie du contingent de l’armée belge. Ses deux frères Hippolyte et Gustave font également partie des rangs. Concernant son frère Louis, il interrompt ses études de droit pour s’engager, tandis qu’Albéric, le cinquième frère, il revient de Constantinople et traverse, en cette fin d’année 1914, le front oriental, encore mal défini et assez poreux, pour rejoindre l’artillerie belge, avant d’être versé dans l’aviation, qui en est à ses premiers balbutiements. À l’automne 1914, les cinq fils d’Albéric Rolin, sans exception, se battent sur le front belge.

Depuis la naissance de la Belgique, en 1830, cette famille fait parler d’elle

Comme les cinq doigts de la main

Rapidement, le 26 août 1914, Hippolyte est tué à Hofstade. C’est la première perte de la fratrie. Il y en aura d’autres. Henri cultive une mauvaise image de ses chefs, qu’il assimile à des "pleutres affolés". Au combat, il découvre toutefois des aspects insoupçonnés de la personnalité humaine, lui qui, pendant les vingt-trois premières années de sa vie, a évolué dans une tour d’ivoire dont il ne serait sans doute jamais sorti sans l’irruption du conflit. La guerre, en effet, s’accompagne également d’une nécessité de côtoyer d’autres soldats issus des masses populaires. Or, ce jeune homme, que l’historien Jacques Pirenne jugeait comme "précieux", peine à porter son havresac, ses dix kilos de cartouches. Il n’en peut plus de fatigue. Alors, ses compagnons portent son fusil. Une solidarité naît. Il la découvre. La générosité, l’ouverture, le cœur des habitants des villages qu’il traverse le subjuguent. Il écrit à l’un de ses frères : "comme je suis fier du sang que papa et maman nous ont donné. Pas la plus petite défaillance sur toute la ligne". Malgré ces bonnes intentions, il n’empêche qu’Henri est blessé le 9 septembre 1914, au deuxième jour de la bataille de l’Yser, à Mannekensvere. Ses deux jambes sont cassées. Il reste sur le champ de bataille. Les paysans n’osent pas l’aider, de peur de recevoir une balle perdue. Il sera finalement ramené, et après un périple de trois jours, acheminé vers Calais puis l’Angleterre, où il sera soigné jusqu’en mai 1915.

Henri cultive une mauvaise image de ses chefs, qu’il assimile à des "pleutres affolés"

Jusqu’à la dernière goutte

En octobre 1915, il deuxième frère Rolin perd la vie, tandis qu’Henri, remis sur pied mais claudiquant toutefois, inapte à l’infanterie, rejoint le 6ème Régiment d’artillerie, où il croise le futur ministre de la Guerre libéral (dans les années 1930), Albert Devèze, et encourage le fils du grand historien national Henri Pirenne, Jacques, à s’engager à ses côtés. Henri sera à nouveau blessé en juillet 1916 par trois éclats d’obus, avant que son cadet, Gustave, ne soit tué sur le front le 22 mai 1918, à la suite d’un éclat logé dans sa colonne vertébrale. Il est le troisième fils de la famille Rolin à donner sa vie à la Belgique, dans le sens patriotique que la fratrie donnait à son engagement militaire. Celui de soldats, issus d’une élite, se considérant donc comme les garants de l’indépendance nationale, d’une espèce de syncrétisme à la Belge (francophones de Flandre) et baignés d’une indéfectible religiosité, pourtant dépouillée de tout cléricalisme. Ils avaient foi en leur pays. Après ce coup dur, la perte de Gustave, aux funérailles duquel il est permis d’apercevoir plusieurs colonels et généraux (ce qui est exceptionnel), le Primat de Belgique, le Cardinal Mercier, est informé de cette perte, tandis que le roi Albert, le Souverain en personne, s’adresse au jeune brigadier Henri Rolin : "le nom de Rolin est désormais un des plus grands de notre histoire. Soyez sûr qu’il passera aux générations futures votre famille est un exemple pour les familles belges". Ces mots ont ensuite été accompagnés d’une proposition pour le moins inhabituelle : le Roi estimant que la famille Rolin a offert suffisamment de fils en sacrifices, il suggère que les deux derniers encore vivants, sur le front, soient démobilisés séance tenante. Henri refuse dans l’instant, et obtient de reprendre du service dans sa batterie d’artillerie.

Le Roi suggère que les deux derniers frères encore vivants soient démobilisés. Henri refuse.

L’honneur est sauf ?

Henri Rolin refuse donc la démobilisation, alors que le nom de son père, Albéric, est bien connu du Roi et aurait pu, par ce fait, obtenir la grâce de son fils. Il n’en est rien. Il finira la guerre. Et en vie. Henri admire les évènements qui se passent en Russie, depuis quelques mois, la révolution d’Octobre, et ne vouera jamais aux gémonies les pacifistes intégraux, à l’instar du littérateur français Romain Rolland. Le patriotisme des Rolin n’est pas exclusif, ni intransigeant. Il se veut simplement le fruit d’un devoir, qui ne demande de compte à personne. Le 27 septembre 1918, l’offensive finale contre l’envahisseur est en place. Elle se met en place. Henri éprouve le désir d’écrire à ses parents :

Ce jour que nous attendions depuis quatre années est arrivé. Demain nous gravirons la crête de Passchendaele. Ma batterie est archi-prête et vibrante d’enthousiasme et tout en première ligne à 900 mètres des Boches... Il y a en ce moment, un grand silence et c’est sublime cette attente du plus formidable orage qui se soit jamais déchaîné sur ces misérables. Demain, je monterai sur la petite crête qui me cache à l’ennemi et je verrai la victoire pour vous tous qui l’avez mérités et pour ceux qui ont eu foi en elle jusqu’à la mort

Le 10 novembre, le supérieur de Rolin lui demande de préparer le lancement d’obus toxiques, pour le lendemain. Quelque peu indigné par l’emploi d’une arme aussi peu "chevaleresque", la légende veut que Rolin ait demandé un ordre signé du général. Le lendemain matin, à 11h, l’ordre ne sera plus nécessaire. Il n’y en aura plus. La guerre est finie.

Il y a en ce moment, un grand silence et c’est sublime cette attente du plus formidable orage qui se soit jamais déchaîné sur ces misérables

 

 

Publicité