# Les responsables politiques et militaires face au danger de guerre

Les armées allemande, anglaise et belge pansent leurs plaies. 20 000 morts gisent sur le champ de bataille de Wavre : " des milliers de cadavres couchés ici presque en ligne dans les blés écrasés, dans les pommes de terre, sur les pousses de betteraves ". Des dizaines de milliers de blessés sont à déplorer. Après la chute de Liège et cette nouvelle défaite, l’armée belge et le corps expéditionnaire britannique doivent se retirer en direction d’Anvers. A Bruxelles, c’est la consternation puis la panique quand les premiers fuyards annoncent l’arrivée des Allemands. Namur est pris, la route de la France est ouverte à l’envahisseur.

«Belges, êtes-vous prêts ?» 
La plus célèbre campagne pour le renforcement de l’armée belge est l’œuvre du journal Le Soir, qui publie en 1911 une série d’articles sous le titre Belges, êtes-vous prêts ? Le journal rassemble ensuite ces textes dans une brochure en y ajoutant les nombreuses réactions de personnalités en vue. La campagne se dote d’une affiche dessinée par l’artiste belge James Thiriar, reproduite ici sur carte postale. Elle représente la Belgique sous la forme d’un champ de bataille dé  - Collection privée, Nicolas Mignon. ©

«Belges, êtes-vous prêts ?» La plus célèbre campagne pour le renforcement de l’armée belge est l’œuvre du journal Le Soir, qui publie en 1911 une série d’articles sous le titre Belges, êtes-vous prêts ? Le journal rassemble ensuite ces textes dans une brochure en y ajoutant les nombreuses réactions de personnalités en vue. La campagne se dote d’une affiche dessinée par l’artiste belge James Thiriar, reproduite ici sur carte postale. Elle représente la Belgique sous la forme d’un champ de bataille dé - Collection privée, Nicolas Mignon. ©

En réalité, il n’y a bien sûr jamais eu de bataille de Wavre en 1914. Les événements décrits dans le paragraphe précédent proviennent d’un récit publié anonymement en 1906 : Une guerre franco-allemande. La Belgique envahie. Avant 1914, certains Belges se préoccupent bien évidemment de ce qui se passerait en cas de conflit entre les grandes puissances voisines. Des livres, des brochures, des campagnes de presse soulèvent épisodiquement le problème.

La population dans son ensemble ne s’en émeut guère. Après chaque crise internationale (1885, 1905, 1911), les événements viennent en effet apparemment démentir les craintes des prophètes de malheur. Beaucoup d’hommes politiques et de journalistes partagent eux aussi la conviction que la Belgique est en sécurité. La neutralité imposée en 1831 et garantie par les grandes puissances voisines leur apparaît comme le meilleur bouclier du pays. Mieux renseignés, les souverains belges (Léopold II jusqu’en 1909, Albert Ier ensuite) et certains acteurs diplomatiques, politiques et militaires tentent de faire évoluer les lois militaires et les mentalités, tout en évitant de froisser les ombrageux voisins français et allemands.

Un charmant repas à Potsdam

Lorsque la Belgique se choisit un roi en 1830, elle jette son dévolu sur un prince d’origine allemande : Léopold, duc de Saxe et prince de Saxe-Cobourg-Gotha. Jusqu’en 1914, son descendant Albert Ier porte toujours le nom de cette dynastie germanique. Trois de ses grands-parents sont d’origine allemande, de même que sa mère, Marie de Hohenzollern-Sigmaringen, et son épouse Elisabeth de Wittelsbach. Sa sœur Joséphine s’est quant à elle mariée avec un cousin, Karl de Hohenzollern-Sigmaringen. C’est dire si les liens qui unissent le roi des Belges au monde germanique sont étroits…

 

Il n’est dès lors guère étonnant de voir Albert Ier, après son accession au trône en décembre 1909, rendre une visite officielle dès 1910 à l’empereur d’Allemagne Guillaume II, ni de voir celui-ci lui rendre la pareille la même année à Bruxelles. En novembre 1913, Albert Ier se rend à Potsdam, mais cette fois-ci dans le cadre d’une visite privée, qui n’a rien de protocolaire. L’accueil est cordial, l’empereur et ses proches sont charmants. Pourtant le roi est soucieux à son retour. Il s’en explique rapidement à de proches collaborateurs, liés aux affaires étrangères et à l’armée.

 

Le 6 novembre, Guillaume II lui a en effet fait part de sa conviction qu’un conflit est imminent : " La guerre avec la France me paraît inévitable et prochaine. La France elle-même veut la guerre et elle s’arme dans cette intention, comme l’indique le vote de la loi sur le service militaire de trois ans. Le langage de la presse française montre d’ailleurs une hostilité croissante à notre égard. L’esprit de revanche du peuple français se manifeste de façon de plus en plus agressive ". Comme une grande partie de l’opinion allemande, l’empereur est persuadé que la population française est avide de revanche, pour laver l’affront de 1870 et récupérer l’Alsace et la Lorraine. Grâce aux recherches historiques, nous savons désormais depuis longtemps que cela est faux (même si, en cette année du centenaire, le mythe de la France revancharde s’étale encore dans certains médias). Mais Guillaume II y croit dur comme fer et pour lui l’agressivité française imposera un conflit à brève échéance. Le chef d’état-major de l’armée, le général von Moltke, tient au roi des Belges un discours comparable après le dîner. Il passe même de la prédiction aux menaces à peine voilées : " Les petits états ont grand avantage d’être avec nous car les conséquences de la guerre seront dures pour ceux qui auraient été contre nous ". Voilà qui est clair ! La concertation manifeste entre l’empereur et le numéro un de l’armée allemande donne à Albert Ier la sensation désagréable d’un guet-apens.

 

Le Roi s’arrange pour que la teneur de l’entretien soit transmise, avec le plus grand soin, par l’ambassadeur belge à Berlin à son homologue français. L’idée est de parvenir à détendre la situation en détrompant les Allemands sur les intentions de la République. Albert Ier est d’autant plus désireux d’avertir les Français du point de vue allemand qu’il le partage en partie : pour lui aussi, le chauvinisme français s’exprime de manière trop fréquente et trop bruyante dans la presse ou les scènes de théâtre parisiennes. En tant que souverain d’un pays neutre que Français et Allemands tentent en permanence d’attirer dans leur orbite, il est particulièrement sensible à toute dégradation des relations entre ses grands voisins.

La guerre avec la France me paraît inévitable et prochaine. La France elle-même veut la guerre et elle s’arme dans cette intention, comme l’indique le vote de la loi sur le service militaire de trois ans. Le langage de la presse française montre d’ailleurs une hostilité croissante à notre égard. L’esprit de revanche du peuple français se manifeste de façon de plus en plus agressive

On fera plus tard de cette journée de Potsdam la preuve que la Première Guerre mondiale avait été préméditée par l’Allemagne. Comme l’a bien montré l’historien belge Jean Stengers, c’est là une erreur d’interprétation. Guillaume II a simplement exprimé sa conviction – sans aucun doute réelle – des velléités belliqueuses de la France. C’est ce sentiment d’être encerclé au centre de l’Europe, assiégé par un monde d’ennemis qui explique, quelques mois plus tard, la gestion calamiteuse de la crise de juillet 1914 par les autorités allemandes. En attendant, l’avertissement de l’empereur n’a aucun impact sur la politique belge : le roi Albert et son gouvernement ont déjà renforcé l’armée. Albert se rend d’ailleurs à Potsdam peu après les grandes manœuvres de 1913. Le Roi et le ministre de la Guerre Charles de Broqueville espèrent qu’aucune crise ne surviendra avant que la réforme ait porté ses fruits. Leurs espoirs seront déçus.

Livres engagés et campagnes de presse

Le souverain et ses collaborateurs ne sont bien sûr pas les seuls à se préoccuper des risques de guerre qui menacent la Belgique. En dépit – ou justement à cause – du peu d’intérêt de la population pour la chose militaire, des acteurs isolés ou des groupes de pression tentent à plusieurs reprises dans les années qui précèdent la guerre de mettre le problème de la défense nationale à l’honneur. " La neutralité a été l’oreiller commode sur lequel s’est endormie notre virilité sans songer au réveil ", écrit en 1912 le journal Le Soir. " Si les Belges avaient un jour prochain à se plaindre de leur sort, ce ne sera pas faute d’avoir été avertis à temps ! " La tentation est grande de lire a posteriori ces tracts, ouvrages ou articles de presse comme autant de prophéties, en donnant de bons points à certains et en accusant les autres d’incompétence. Mais aborder le problème sous cet angle est une erreur. Il ne nous vient pas à l’idée de considérer comme " prophétiques " des écrits du même type qui datent des années 1880 ou 1890, parce que nous savons qu’aucune guerre n’a éclaté à l’époque. Beaucoup d’entre eux sont pourtant très clairvoyants. A l’inverse, des textes de 1911 ou 1912 qui prédisent une guerre prochaine sont parfois totalement farfelus, tant en ce qui concerne les causes du futur conflit que son déroulement. Il faut aussi se rappeler qu’une bonne partie de ces textes sont surtout écrits dans un but partisan (critiquer le ministre de la Guerre, obtenir davantage de budget pour tel ou tel poste, décrédibiliser un parti politique, etc.). La guerre future n’est alors qu’un prétexte : on ne prédit pas un conflit, on menace d’un conflit pour en tirer un avantage, ce qui est très différent.

Certaines de ces anticipations ne manquent toutefois pas d’intérêt. Elles permettent de cerner ce qui est de l’ordre du possible, de l’envisageable en telle ou telle année. Celle que nous avons utilisée dans l’introduction, Une guerre franco-allemande. La Belgique envahie, utilise assez intelligemment les souvenirs de 1870 pour décrire les sanctions prises à l’encontre de la population civile pendant l’invasion : fenêtres et portes qui doivent rester ouvertes et éclairées, armes à déposer aux maisons communales, représailles collectives en cas d’attentat, prise d’otages parmi les notables, listes des hommes majeurs et valides exigées auprès des communes, etc. L’auteur prévoit aussi l’exode de hordes de réfugiés, même s’il en sous-estime l’ampleur (il imagine 300 000 Belges fuyant vers les Pays-Bas lors de la chute d’Anvers, ils seront en fait plus de 500 000 en 1914). L’installation de l’occupation, bien que rapidement brossée, est également plutôt réaliste : l’imposition de réquisitions et de contributions de guerre aux communes, la mise en place de la censure et du contrôle des chemins de fer et des télégraphes et téléphones, l’arrêt de toute vie économique et culturelle, la misère qui se répand.

Il est au moins aussi intéressant de mettre en évidence ce que le texte ne prévoit pas. Le contexte imaginé est, comme toujours, celui d’une guerre franco-allemande. Encore l’auteur anticipe-t-il ici, à juste titre, l’intervention britannique suite à la violation de la neutralité belge. Mais l’idée d’une guerre à l’échelle européenne, dans laquelle la Belgique serait envahie suite à des événements impliquant d’autres nations que ses voisins, est difficilement concevable. De même, on imagine toujours que le plan de l’état-major allemand est de se servir de la Belgique uniquement pour contourner les défenses de la frontière française. L’invasion allemande se réduit donc souvent au strict nécessaire, l’Est du pays jusqu’à la vallée de la Meuse ou au pire, comme ici, jusqu’à Anvers et Bruxelles. L’idée de base du plan Schlieffen puis du plan Moltke, c’est-à-dire de faire passer pas moins de cinq armées par tout le territoire belge en un grand coup de faucille, n’est jamais envisagée. D’une manière générale, les aspects militaires du futur conflit sont d’ailleurs rarement exposés de manière réaliste. Enfin, l’auteur anonyme imagine un soulèvement populaire armé sur les arrières de l’ennemi, exactement comme en France en 1870. Des groupes de partisans belges attaquent les arrières allemands, tuent des soldats et font sauter des ponts, ce qui entraîne des représailles allemandes : villages incendiés, partisans fusillés, contributions de guerre énormes. Ce scénario n’a jamais eu lieu en 1914. Mais que la crainte obsessionnelle qu’avaient les armées allemandes des francs-tireurs les a amenées à commettre des massacres et des destructions à grande échelle un peu partout en Belgique. Ce n’est sans doute pas un hasard si cette brochure fut traduite et rééditée par l’occupant en 1917, sous le titre Belgien 1906 überfallen (la Belgique envahie en 1906). Les erreurs de l’anticipation de 1906 deviennent un atout précieux pour la propagande allemande qui souhaite prouver le comportement sanguinaire des civils belges…

Le plan des opérations allemand de 1905, devenu célèbre sous le nom de plan Schlieffen, prévoyait une invasion rapide des Pays-Bas et de la Belgique pour obtenir le plus vite possible un enveloppement des forces françaises et leur anéantissement. Mais on oublie souvent que c’est le plan Moltke, du nom de son successeur, qui sera appliqué en 1914.

Et les militaires dans tout cela ?

Journalistes, médecins, artistes, citoyens en général : beaucoup s’interrogent sur la guerre future. Mais personne ne s’en préoccupe autant que les militaires. Prévoir le pire est leur métier. C’est objectivement leur devoir, c’est aussi parfois un moyen de pression pour parvenir à obtenir davantage de moyens. Dans cette optique, militaires français et allemands n’hésitent pas à mélanger, dans les années qui précèdent 1914, analyses réalistes et fictions qui le sont souvent moins. En Belgique, le cas est plus rare mais il existe. Le commandant Léon de Witte s’y risque en 1911 sous un pseudonyme vite percé à jour. Sa brochure fait grand-bruit, car il y propose qu’en cas de guerre la Belgique se range du côté du plus fort, c’est-à-dire selon lui l’Allemagne. Trois ans plus tard, les troupes sous le commandement de Léon de Witte (désormais général) repousseront la cavalerie allemande à Haelen, dans le Limbourg. L’ancien germanophile inflige à cette occasion à l’envahisseur une défaite minime du point de vue militaire, mais dont la valeur de symbole est sans prix.

Comment les autorités militaires – généraux, officiers d’état-major – imaginent-ils ce futur conflit ? Pendant longtemps, une vision plutôt caricaturale a prévalu. Les militaires se seraient montrés terriblement naïfs à ce sujet, et de leurs erreurs serait née l’image d’une guerre à la fois " courte " et " fraîche et joyeuse ", qui aurait amené les nations à partir en guerre " la fleur au fusil ".

Les soldats ne sont pas partis en 1914 " la fleur au fusil ". Qu’une certaine naïveté ou un romantisme mal placé ait pu jouer un rôle chez certains, c'est à la fois plus que probable et très humain. Mais la majorité ne l’a pas vécu ainsi. Les hommes ne quittent tout ce qui fait leur vie – famille, amis, métier, maison, quartier – que parce qu’il faut faire son devoir et que celui-ci leur dicte justement de protéger de l’ennemi ce qui leur est cher. Mais bien peu le font de gaieté de cœur et sans penser à la mort. Ce mythe de " la fleur au fusil ", né pendant l’entre-deux-guerres dans un but pacifiste, ne se base que sur des photographies ou quelques actualités filmées. Or, quel homme ne souhaite pas faire bonne figure devant une caméra ou un appareil photo ? Quand celle-ci est prise discrètement, en revanche, les visages sont graves. Et les témoignages écrits, bien plus riches que les images, disent à la fois la colère envers l’ennemi qui envahit, le besoin de donner le change face aux proches pour ne pas les inquiéter, la peur et le besoin de la surmonter en parlant, riant, chantant, avec ou sans l’aide de l’alcool. Une chose permet de rendre le départ un peu plus facile, une espérance (et non une croyance) qui renaît à chaque conflit : l’idée que la guerre sera finie " pour Noël ", en tous cas dans quelques mois. Mais cet espoir des civils en uniformes que sont les soldats (y croient-ils tous, vraiment ?) est-elle partagée par leurs chefs militaires ?

Les guerres des autres

Les autorités militaires ont pu observer, au début du XXe siècle, plusieurs autres conflits qui leur ont donné à réfléchir. La guerre russo-japonaise (1904-1905) et les deux guerres balkaniques (1912-1913 et 1913) sont autant de champs d’expériences (on peut y ajouter, dans une moindre mesure, la guerre des Boers de 1899-1902). Contrairement aux guerres coloniales, dont les " leçons " peuvent difficilement être transposées aux champs de bataille européens, ces conflits ont opposé des armées organisées et armées " à l’occidentale " et sont donc observés avec soin par les attachés militaires de tous les pays. Ils décrivent bien les problèmes posés par les armes nouvelles, qui devront être gérés en 1914 : la puissance de feu terrifiante de l’artillerie moderne, sa portée phénoménale qui agrandit le champ de bataille en largeur et en profondeur sur plusieurs kilomètres, la longue portée des armes individuelles, la puissance d’arrêt des mitrailleuses, la nécessité de se camoufler et de se retrancher, le besoin en soins de qualité prodigués aux blessés le plus près possible du champ de bataille, etc. Le problème n’est pas dans la constatation des faits mais bien dans l’interprétation qu’ils font de leurs observations. Car ces hommes sont des militaires, qui ne peuvent pas se contenter de constater les difficultés, mais doivent également fournir des solutions. Dire que l’attaque devient impossible en face d’un ennemi déterminé et bien équipé, en raison de la supériorité de la défense, n’est pas envisageable pour un officier qui devra peut-être un jour mettre sur pied sa propre offensive… Dès lors les officiers tentent de concilier leurs observations concrètes de la guerre moderne avec les vieilles conceptions napoléoniennes (l’importance de la manœuvre, du courage, de l’" élan ", du " génie " militaire). Tantôt ils se remettent en question, tantôt ils prennent leurs désirs pour des réalités.

Les militaires d’avant 1914 furent-ils aveugles quant à ce qui allait suivre ? Oui et non. " La vision de la guerre future, telle qu’elle prévalait chez les dirigeants militaires, était caractérisée par un mélange inextricable de réalisme et de mauvais calcul ", écrit l’historien allemand Gerd Krumeich. En voulant envers et contre tout concilier l’inconciliable, ils ne se rendent pas compte qu’ils courent droit vers un massacre. C’est ce mélange hétérogène de vérités et d’erreurs qui entraîne les terribles pertes de l’année 1914. Plus symptomatique encore de la difficulté à intégrer les acquis de l’expérience, les responsables militaires des pays qui rejoignent le conflit plus tardivement reproduisent eux aussi les mêmes erreurs. L’exemple de l’armée italienne, qui entre en guerre en mai 1915, est révélateur à cet égard. Bien que les combats font rage depuis neuf mois et qu’il bénéficie de nombreux rapports sur ce qui se passe sur tous les fronts, le commandement italien ne semble n’en avoir rien appris. Le taux de pertes élevé de l’armée américaine, lors des offensives de 1918, s’explique également par la difficulté d’intégrer les expériences chèrement acquises – pendant quatre ans ! – par les alliés. Ces exemples montrent à quel point il était difficile de modifier les anciennes conceptions du combat, avant d’en avoir expérimenté soi-même les limites… et d’en avoir payé le prix. L’exemple des autres ne pouvait pas suffire.

Se battre, mais combien de temps ?

Les militaires peinent donc à dessiner avec précision les contours de la guerre future. Combien de temps s’imaginent-ils qu’elle pourrait durer ? Le point de vue des professionnels témoigne là aussi d’une certaine schizophrénie.

Tout l’art militaire a longtemps consisté à chercher les moyens d’obtenir une bataille décisive pour mettre rapidement fin à une guerre. Les conflits napoléoniens (par exemple la bataille d’Iéna) et l’héritage de l’Antiquité (bataille de Cannes, de Zama, etc.) sont autant de sources d’inspiration. Cet espoir n’a pas totalement disparu au début du XXe siècle et des officiers supérieurs continuent un peu partout à y croire. Mais tel n’est pas le cas de beaucoup d’autres, à commencer par plusieurs responsables de premier plan, par exemple en Allemagne. Le plan des opérations allemand de 1905, devenu célèbre sous le nom de plan Schlieffen, prévoyait une invasion rapide des Pays-Bas et de la Belgique pour obtenir le plus vite possible un enveloppement des forces françaises et leur anéantissement. Mais on oublie souvent que c’est le plan Moltke, du nom de son successeur, qui sera appliqué en 1914. Le général Helmut von Moltke est conscient des risques d’enlisement du conflit. C’est pourquoi il abandonne l’idée de Schlieffen d’envahir à la fois la Belgique et les Pays-Bas. Ces derniers sont épargnés, notamment pour permettre l’approvisionnement de l’Allemagne en cas de blocus britannique. La Hollande, écrit von Moltke, " doit être la trachée qui nous permet de respirer ". Le chef des armées allemandes envisage donc que la guerre puisse durer longtemps, suffisamment en tout cas pour que le blocus allié puisse faire son effet sur le ravitaillement des civils et des armées allemandes. D’autres officiers supérieurs allemands émettent les mêmes craintes, à commencer par Colmar von der Goltz, le théoricien militaire le plus connu à l’époque (et futur premier gouverneur de la Belgique occupée). Du côté français, on y réfléchit également. Le commandant (et futur général) Mordacq se penche par exemple sur la question en 1912 dans une brochure au nom évocateur, La durée de la prochaine guerre. S’il ne prévoit bien sûr pas que celle-ci puisse durer des années, le leitmotiv de son étude est que cette guerre continuera au-delà des premières grandes batailles. Il ne faut donc pas imaginer pouvoir terrasser l’adversaire rapidement, mais se préparer à un effort de longue haleine, puisque " la victoire reviendra certainement au peuple le plus tenace ".

Et pourtant, en définitive, les armées européennes entrent effectivement en guerre en 1914 en espérant remporter une victoire rapide et mettre fin au conflit en quelques semaines. C’est tellement vrai qu’une " crise des munitions " éclate dès septembre 1914. Les stocks accumulés en prévision d’une guerre fondent bien plus rapidement que prévu et l’industrie de l’armement ne peut pas suivre le rythme. La stabilisation du front en novembre et décembre 1914 s’explique en partie par le silence de l’artillerie, incapable de soutenir une nouvelle offensive importante. Comment expliquer que les états-majors n’aient pas tenu compte de leurs propres doutes quant à la brièveté de la guerre ?

Tous ont en fait été victimes d’un terrible mélange de fatalisme et de besoin de prendre leurs désirs pour des réalités. Une guerre longue constitue en effet le pire cauchemar que les responsables militaires et politiques puissent envisager. Elle signifierait tout d’abord un nombre de morts sans précédent dans l’histoire. Les conflits antérieurs, en Mandchourie ou dans les Balkans, ont permis d’imaginer les pertes qu’entraînerait une guerre de longue haleine entre des armées de plusieurs millions d’hommes. Personne ne voudrait assumer un tel massacre. Par ailleurs, aucun gouvernement ne peut imaginer une guerre longue du point de vue économique et financier. Comment assurer les moissons et faire tourner les usines si les paysans et les ouvriers sont sur le front, comment faire survivre le commerce sans que personne n’ait encore les moyens de consommer ? Même Henri Mordacq n’imagine que difficilement, dans sa brochure, que la guerre dépasse cinq mois, et exclut qu’elle dure une année entière : " au bout de quelques mois, il y aurait un tel arrêt dans la vie économique, industrielle, agricole et commerciale, et cela chez tous les peuples, que les gouvernements auraient la sensation de toucher presque aux limites de l’épuisement ". Dans ce monde où les Etats sont peu endettés, bénéficient de monnaies stables basées sur l’étalon-or et demandent peu d’impôts à leurs citoyens, il est impensable d’imaginer que les finances publiques puissent permettre de soutenir une guerre longue. Celle-ci ne peut amener que la misère et la révolution, même chez les vainqueurs. La guerre n’entraînerait alors pas seulement des pertes terribles, mais l’effondrement des sociétés belligérantes elles-mêmes.

La guerre courte n’est donc pas une certitude en 1914. C’est une possibilité, une croyance, un espoir auquel on se raccroche en désespoir de cause. La guerre sera courte… puisqu’il le faut ! Un grand théoricien de la guerre moderne, Carl von Clausewitz, a prévenu dès le XIXe siècle que la guerre doit rester " la continuation des relations politiques, avec l’appoint d’autres moyens. ". Si tel n’est pas le cas, par exemple parce que le conflit dure trop longtemps et cause de telles pertes qu’il rend toute négociation politique impossible, la guerre devient son propre but et risque de se poursuivre indéfiniment. " Nous aurions affaire ", écrit Clausewitz, " à une chose privée de sens et d’intention " (" ein Sinn- und zweckloses Ding "). Tel est justement aujourd’hui, avec le recul, le visage de la Grande Guerre.

La guerre courte n’est donc pas une certitude en 1914. C’est une possibilité, une croyance, un espoir auquel on se raccroche en désespoir de cause. La guerre sera courte… puisqu’il le faut !

Sources Cliquez pour voir les sources

Travaux :

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Krumeich Gerd, " Anticipations de la guerre " in Audoin-Rouzeau Stéphane et Becker Jean-Jacques (dir.), Encyclopédie de la Grande Guerre 1914-1918, Paris, Bayard, 2004, pp. 169-178.

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Sources éditées :

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