# Les permissions et le moral des troupes allemandes

« Noël en pays ennemi : Belgique 1915 »   - Collection privée, Nicolas Mignon. ©

« Noël en pays ennemi : Belgique 1915 » - Collection privée, Nicolas Mignon. ©

Pour les Allemands, les permissions sont dès le début de la guerre un sujet de préoccupation important au sein des compagnies et des officiers mais les rapports sur le moral des bataillons n’apparaissent que plus tard, à partir de la fin de l'année 1917. L'ambiance n'est que très rarement au beau fixe parmi les occupants. En effet, passer 4 années loin de ses proches dans un pays étranger à occuper un pays ennemi est tout sauf amusant au quotidien. Les désertions et les fuites vers les Pays-Bas sont régulières et certains Allemands vont jusqu'à mettre fin à leurs jours délibérément. Si l'espoir d'une fin rapide de la guerre les réjouit au début du conflit, il ne leur reste bientôt plus que les quelques jours de vacances, distribués épisodiquement et assez mal répartis, pour retrouver leur famille.

A la mi-décembre 1915, les autorités annoncent aux militaires que la poste allemande est déjà surchargée et qu'il ne leur sert à rien d'envoyer des cartes de Noël à leur famille

Les relations avec les familles

En dehors des vacances, les relations des hommes avec l'Allemagne et leur famille sont assez minces. La correspondance est un moyen de communication très usité, d'une part pour recevoir des nouvelles, mais surtout car la plupart des hommes envoyent leur paie à leur famille, jusqu'à ce que les prix des aliments en Belgique explosent. Il n'est pas rare que cette paie n'arrive jamais à destination, ce qui pousse le gouvernement à annoncer que les billets qui ne seraient pas parvenus à bon port ne seraient pas remboursés. Il est interdit de décrire avec trop de détails ce qui se passe au front ou même en Belgique. A la mi-décembre 1915, les autorités annoncent aux militaires que la poste allemande est déjà surchargée et qu'il ne leur sert à rien d'envoyer des cartes de Noël à leur famille, celles-ci étant priées d’attendre. Les hommes reçoivent de temps en temps des paquets de nourriture de leur famille mais aussi de la Croix-Rouge allemande, notamment au moment des fêtes de Noël.

Un autre lien, quoique très indirect, entre les forces d’occupation et leurs familles sera celui des récoltes de guerre. En tout, huit récoltes générales pour aider les familles endeuillées sont menées parmi les bataillons. Les sommes récoltées varient énormément : en effet, si la cinquième récolte en novembre 1916 réussit à réunir 147.770 Marks, la septième un an plus tard ne rassemble que 45.900 Marks. Le montant total remonte jusqu'à 108.300 Marks pour la huitième, après une campagne de "publicité" par les officiers et les commandants de compagnie auprès des hommes. D'autres récoltes, limitées aux bataillons, ont lieu tout au long de la guerre, pour une famille en particulier ou pour l'ensemble des familles des hommes morts au combat. Entre 400 et 600 Marks sont rassemblés par famille, entre 1.400 et 2.500 pour toutes les familles confondues, par bataillon et par récolte.

Pour bien comprendre l'évolution du moral au sein des troupes, il faut étudier en particulier la politique de l’octroi de permission. Avant d'aborder les chiffres, il faut garder en tête que, dans leur très grande majorité, un bataillon de Landsturm allemand (soldats d'occupation) comporte plus de 500 hommes exerçant le métier de fermier, ce qui représente une proportion supérieure à la moitié, et que ceux-ci sont conscients des problèmes de production agricole que subit l'Allemagne. Ainsi, jusqu'en 1916, la politique de vacances est assez généreuse : on peut voir, dans les mois de semis ou de récoltes, jusqu'à 250 hommes en vacances sur un mois, dont 180 agriculteurs, répartis en fonction de la production des fermes. Certains partent pendant le printemps et l'été, d'autres préfèrent obtenir leur permission en automne pour la récolte des raisins et des pommes de terre. En 1917, des ordres interviennent par deux fois pour limiter les vacances. Le premier, émis en mars, limite le nombre d’hommes en permission au même moment à huit par compagnie et le second, datant de juin, à 10% de l'ensemble du bataillon. Ils sont, l'un comme l'autre, rapidement abandonnés, peut-être sous la pression des fermiers. Le troisième, qui provoque le plus de remous, tombe le 20 octobre 1917. À partir de cette date, seuls 3% des hommes peuvent au même moment retrouver leur famille le temps d'une permission. Cet ordre, que certains officiers jugent eux-mêmes sévère ne permet plus qu'à une quarantaine d'hommes au maximum par mois de profiter d'un retour en Allemagne. Seul un décès dans la famille très proche ou un cas de force majeure permet d'outrepasser ces règles. Cette règle n’est assouplie qu'à partir de juin 1918, date à partir de laquelle on compte une centaine de "vacanciers" en moyenne par mois, et ce, jusqu'à la fin de la guerre.

Le printemps accentue en effet la pression, déjà lourde, pesant sur les fermiers, forcés à demeurer au sein de leur bataillon à l'époque des semis

Le moral

Si le moral ne posait pas vraiment de problème particulier jusqu’au mois d'octobre 1917, cette limitation pour les vacances, couplée à la diminution drastique du ravitaillement, la longue durée de la guerre et la restriction du service postal, constitue la goutte qui fait déborder le vase. L'ambiance au sein du bataillon reste bonne mais les hommes commencent à se plaindre de plus en plus, ne comprenant pas la raison de la limitation des permissions. Avec l'arrivée de 1918 et l'accord de cessez-le-feu avec la Russie, le moral remonte mais le mécontentement concernant les permissions reste palpable, et pas seulement chez les fermiers. En effet, les ouvriers, voyant le peu de vacances disponibles réservées aux fermiers et n’ayant eux-mêmes bénéficié d’aucune permission depuis le mois de mai, ne voient pas leur sort s’améliorer avec l'arrivée du printemps. Cette saison accentue en effet la pression, déjà lourde, pesant sur les fermiers, forcés à demeurer au sein de leur bataillon à l'époque des semis. Ils voient ainsi s’échapper leur récolte annuelle.

A l’inverse, la confiance dans la situation militaire est totale, même si le bataillon reste divisé quant à la situation politique. L'ambiance s'améliore en juin 1918 lorsque les permissions repartent à la hausse, bien que cette augmentation favorise à nouveau les travailleurs de la terre, ce qui crée pour la première fois une certaine animosité au sein des bataillons, entre les ouvriers, délaissés, et les agriculteurs, privilégiés. Jusqu'en août, les hommes gardent confiance dans la capacité de l’Allemagne à vaincre par la force. Ce n'est qu'en septembre que cette assurance décline et qu’apparaît un peu de tristesse dans le cœur des hommes, selon les rapports des officiers. Ce sentiment n’entache cependant pas réellement l'ambiance et le moral des hommes qui restent sereins jusqu'aux derniers jours.

Lorsqu'ils partent la fleur au fusil en août 1914, aucun Landsturm allemand n'imagine qu'il vient d'embrasser sa femme pour, parfois, la dernière fois en 4 ans. Ils ne sont pas destinés au front, leur mission ne consiste qu'à occuper la Belgique, et même si le conflit devait s’enliser, ils devraient avoir accès aux permissions régulièrement, vu leur ancienneté et leur importance pour les récoltes. Pourtant, au fur et à mesure que le temps passe, la politique de leur hiérarchie change et ceux qui en auront la chance devront attendre chaque fois plus longtemps pour retrouver leur famille. Le cercle devient vicieux : on a besoin des fermiers en Allemagne pour contrer la famine mais alors on crée un déséquilibre vis-à-vis des autres soldats qui doivent rester en Belgique et dont le moral baisse à vue d’œil. Mais lorsqu'on interdit à tous les permissions, la famine se fait encore plus criante.

La défaite de l'Allemagne est due à un grand nombre de facteurs différents mais l'absence pendant plus de 4 années de ces hommes dans leur ferme est sans doute un facteur bien plus important que ce qu'on ne pense. Déjà à l'époque, ils se rendaient eux-mêmes compte qu'ils auraient été bien plus utiles pour leur pays sur leurs champs plutôt qu'à surveiller des kilomètres de voies ferrées en Belgique...

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