# Les mutations du combattant: de l'homo erectus à l'homo reptus

«Armée belge – A l’entrée d’un abri-tranchée de seconde ligne sur le front» 
Du chemin a été parcouru depuis les premières tranchées de 1914. Etançonnées, formant un réseau gigantesque et sans cesse remanié, les tranchées de la seconde moitié du conflit sont un formidable obstacle pour n’importe quel assaillant. Le nouvel uniforme des soldats belges leur permet de se fondre dans le paysage, depuis la housse du casque jusqu’aux bottines. Editeur A. Leroy et R. Crémieu (Paris).  - Collection privée, Nicolas Mignon. ©

«Armée belge – A l’entrée d’un abri-tranchée de seconde ligne sur le front» Du chemin a été parcouru depuis les premières tranchées de 1914. Etançonnées, formant un réseau gigantesque et sans cesse remanié, les tranchées de la seconde moitié du conflit sont un formidable obstacle pour n’importe quel assaillant. Le nouvel uniforme des soldats belges leur permet de se fondre dans le paysage, depuis la housse du casque jusqu’aux bottines. Editeur A. Leroy et R. Crémieu (Paris). - Collection privée, Nicolas Mignon. ©

Sur le champ de bataille d’Eylau, la garde impériale de Napoléon Ier Bonaparte est sous le feu des canons russes. Les boulets ouvrent des coupes sombres dans ses rangs en renversant chevaux et cavaliers. Les survivants se tassent sur leurs montures. C’est alors que le colonel major Louis Lepic hurle à ses hommes une phrase devenue célèbre : "Hauts les têtes ! La mitraille n’est pas de la merde !"

Que cette phrase ait réellement été prononcée n’a que peu d’importance. Ce qui compte est qu’elle a été considérée à l’époque comme véridique et immortalisée en 1893 par un tableau du peintre Edouard Detaille, Les Grenadiers à cheval à Eylau : haut les têtes. Conservée aujourd’hui au Musée Condé (Chantilly), cette peinture témoigne d’une certaine conception du combat qui survivait à la fin du XIXe siècle : celle d’un homme qui se tient droit face à l’ennemi, dans un uniforme qui le grandit et le rend aisément repérable et identifiable. La Grande Guerre va sonner le glas de cet imaginaire.

Les tranchées n’ont rien d’une nouveauté en 1914. Des conflits plus récents, comme la guerre russo-japonaise de 1905, ont montré tout l’intérêt pour les combattants de se retrancher pour se protéger de la puissance de feu des armes modernes.

La tranchée, dès la «guerre de mouvement»

Quand il est question de la Grande Guerre sur le front ouest, on distingue généralement la "guerre de mouvement" (été-automne 1914) de la "guerre de positions" ou "guerre des tranchées" qui suit à partir de l’hiver. Cette distinction est tout à fait valable, mais elle peut amener à penser que les tranchées furent en quelque sorte une innovation de la Grande Guerre, que nul n’aurait pu prévoir. Il n’en est rien.

Les tranchées sont fréquemment utilisées, dans les siècles qui précèdent, pour faire le siège d’une ville ou d’une place forte. Dans la deuxième version de La légende des siècles, Victor Hugo écrit, en écho à la défaite française de 1870 : "Enseignons à nos fils à creuser des tranchées, / A faire comme ont fait les vieux dont nous venons, / A charger des fusils, à rouler des canons, / A combattre, à mourir, et lisons-leur Homère". Ces vers, que nombre d’écoliers découvrent en tête de leur édition de l’Iliade, témoignent à suffisance que les tranchées n’ont rien d’une nouveauté en 1914. Des conflits plus récents, comme la guerre russo-japonaise de 1905, ont montré tout l’intérêt pour les combattants de se retrancher pour se protéger de la puissance de feu des armes modernes. C’est pourquoi la plupart des soldats européens portent une courte pelle, généralement une déclinaison de la pelle danoise Linnemann. Elle n’est pas là pour décorer. La veille de la bataille de Charleroi, les soldats français creusent par exemple des tranchées autour de leur cantonnement pour se protéger d’une attaque surprise par l’ennemi. Les terribles pertes subies en Belgique lors de la "bataille des frontières", depuis Mons jusqu’à Baranzy dans la province du Luxembourg, ne sont donc pas dues à un manque d’intérêt pour le retranchement. Elles résultent simplement du principe directeur du plan XVII (le plan d’opérations de l’armée française), qui enjoint d’attaquer à outrance.

La préoccupation de mettre les hommes à l’abri du tir ennemi a été rapide, a fortiori dans l’armée belge qui mène le plus souvent un combat défensif

L’armée belge, en revanche, est sur la défensive. C’est pourquoi le creusement de tranchées est une des activités majeures des soldats belges, notamment autour des positions fortifiées de Liège, Namur ou Anvers, dès le mois d’août 1914. A titre d’exemple, le carnet du soldat Florent Nicolas, un charbonnier de Presgaux (Couvin, province de Namur), montre qu’il creuse des tranchées avec ses camarades du 8e régiment de ligne dès son arrivée au front le 8 août. A partir du 14 août et jusqu’à l’attaque allemande du 20, ils établissent un réseau de fils de fer en avant de leurs tranchées : le couple tranchée/barbelé, si efficace pendant tout le reste de la guerre, est en place quinze jours seulement après le début des hostilités. Beaucoup d’affrontements de cette période opposent donc déjà l’attaquant à un adversaire "retranché". Si les tranchées n’ont pas encore la profondeur ou la complexité de celles qui constitueront le front Ouest à partir de la fin de l’année 1914, elles montrent bien que la préoccupation de mettre les hommes à l’abri du tir ennemi a été rapide, a fortiori dans l’armée belge qui mène le plus souvent un combat défensif. Lorsque celle-ci passe à l’attaque, par exemple lors des deux "sorties" de la garnison d’Anvers fin août et début septembre 1914, elle doit elle aussi faire face à des troupes allemandes retranchées. La "guerre des tranchées" de l’hiver 1914-1915 ne se caractérise donc pas par l’invention de ce mode de combat, mais par sa généralisation, sa complexification et la stabilité de la ligne de front.

La vie dans les tranchées est souvent vue, non sans raison, comme particulièrement pénible : humide, sale et démoralisante par son immobilité. Il faut pourtant rappeler que la tranchée est d’abord et avant tout un refuge et une garantie de survie. Doublée d’un réseau de barbelés, creusée en lignes brisées pour éviter les tirs d’enfilade, elle constitue la meilleure arme défensive de la guerre. C’est grâce à elle qu’il faut plusieurs centaines d’obus pour tuer un seul homme. Pour les soldats, c’est quitter la tranchée – pour une patrouille, un raid, une offensive – qui pose problème, et réduit sérieusement leur espérance de vie.

Se battre dans un uniforme désuet

Comme l’armée française, l’armée belge entre en guerre avec des uniformes qui fleurent bon le XIXe siècle. Mais cette constatation amène parfois des interprétations hâtives : on entend encore fréquemment, par exemple, que le maintien par l’armée française du pantalon de teinte garance est responsable des hécatombes de l’été 1914 ! Ce type de discours témoigne d’une certaine méconnaissance de ce que sont les combats de la Grande Guerre. Que les pantalons rouges rendent les fantassins français plus visibles, c’est incontestable. Ce n’est toutefois pas leur tenue qui cause leurs terribles pertes, mais bien le fait qu’ils sont chargés d’attaquer des ennemis supérieurs en nombre et dotés d’armes modernes. Si les fusils causent certainement davantage de morts pendant la guerre de mouvement qu’ils ne le feront pendant le reste de la guerre, la majorité des pertes est causée par l’artillerie et les mitrailleuses. Or, ces armes ne visent pas un ennemi en particulier mais sont chargées d’arroser une portion du champ de bataille, souvent à l’aveugle. Peu importe, dans ce contexte, la couleur du pantalon ! Les pertes allemandes tout à fait comparables en témoignent lorsque leurs soldats, bien qu’équipés en tenues feldgrau, chargent des positions belges à Liège ou anglaises à Mons. Bien plus tard, le premier jour de la bataille de la Somme, des milliers de soldats anglais aux très modernes uniformes kakis seront tués par l’artillerie ou les mitrailleuses allemandes… avant même d’avoir atteint la première ligne britannique !

Si elle ne doit donc pas être surestimée, la couleur de l’uniforme fait néanmoins l’objet de réflexions dès avant le conflit, stimulées par les guerres du début du siècle. Les armées française et belge testent alors de nouveaux uniformes : l’armée belge par exemple essaie un gris-bleu qualifié de "gris belge". Mais équiper une armée entière de nouveaux uniformes, comme ce fut fait en Grande-Bretagne (1900), en Allemagne (1907), en Autriche-Hongrie (1909) et en Russie (1910) est un investissement très important, qu’on se refuse à faire à la légère… A la même époque, on pense aussi à doter les soldats d’un casque, pour les protéger partiellement des balles mais surtout des éclats et des pierres projetées par les explosions. L’armée belge teste un casque plutôt conique, rappelant un peu les casques coloniaux, et surmonté d’une tête de lion… qui lui donne un petit air de casque à pointe !

Les hostilités interrompent ce processus de modernisation et les militaires belges doivent donc livrer combat dans des uniformes démodés, d’une teinte noire heureusement peu visible. Très rapidement néanmoins, ils se débarrassent des couvre-chefs trop lourds, trop chauds ou trop voyants (les bonnets à poil, les shakos et les chapeaux en feutre) qu’ils remplacent par leurs bonnets de police (coiffure de repos), plus pratiques. Ils masquent également les parties les plus voyantes de leur tenue, notamment tout ce qui brille (certains cuirs, la toile cirée, le métal). Plus que sa visibilité, qui n’est pas excessive, c’est le caractère peu pratique de l’uniforme qui va justifier son remplacement. S’il paraissait convenir en manœuvres, il n’en est pas de même en opérations : il est trop chaud en plein mois d’août, trop froid dès l’automne, ne protège pas assez des intempéries et sèche trop lentement. En 1915, l’armée belge se rééquipe donc de neuf avec une tenue kaki, d’une teinte plus terreuse que celle de l’armée britannique, et un casque Adrian conforme au modèle français (mais orné d’un lion, symbole national).

Face à la puissance de l’artillerie et des mitrailleuses, le soldat s’abaisse, se recroqueville, se plaque au sol dans lequel il essaie de s’enfouir avec l’aide d’une pelle ou simplement de ses mains pour tenter d’offrir le moins de prise au feu ennemi.

Le combattant moderne, un homme qui se terre

Comme celle des tranchées, la question de l’uniforme est tout sauf anecdotique : elle témoigne d’une profonde transformation du combat et de sa perception pendant la Grande Guerre. Au XIXe siècle encore, le combattant affronte l’ennemi le corps droit, la tête haute, entouré de ses camarades qui forment un groupe compact. Il doit être visible et reconnaissable de loin. En témoignent non seulement les couleurs parfois chatoyantes des uniformes, mais aussi les matières qui doivent reluire et les couvre-chefs qui grandissent les hommes et les rendent donc plus impressionnants.

La Grande Guerre fait définitivement voler en éclat cette conception du combat. En faire son deuil n’est pas facile. Englebert Decrop est ainsi amer quand il note dans son journal le déroulement d’une patrouille autour de son poste en décembre 1917. Pris pour cible avec ses hommes par une mitrailleuse allemande, il a la seule réaction sensée : "nous nous sommes jetés à plat ventre. La rafale terminée, nous nous sommes relevés mais à peine fini, les boches ont recommencé à nous mitrailler, nous nous sommes recouchés. Les balles tombaient très près. Malgré cette chance, j’ai été de mauvaise humeur toute la journée en pensant au mouvement instinctif de… peur dont j’ai fait preuve, en me jetant par terre en présence d’inférieurs". E. Decrop a du mal à se défaire de l’imaginaire de l’officier sans peur et sans reproche, dont l’apparente imperturbabilité doit servir d’exemple à ses subordonnés. Mais un tel comportement signerait son arrêt de mort.

Face à la puissance de l’artillerie et des mitrailleuses, le soldat s’abaisse, se recroqueville, se plaque au sol dans lequel il essaie de s’enfouir avec l’aide d’une pelle ou simplement de ses mains pour tenter d’offrir le moins de prise au feu ennemi. Ses camarades font comme lui et chacun se sent isolé, au milieu d’un champ de bataille gigantesque et désertique. Le " baptême du feu " n’est plus un rite de passage à l’âge d’homme, une occasion – horrible mais réelle – de prouver sa virilité en faisant étalage de son courage. Au contraire, c’est une expérience à la fois traumatisante et déshumanisante. Elle humilie le combattant en l’obligeant à regarder en face son extrême vulnérabilité, face à des périls qui frappent aveuglément.

Publicité