# Les missions allemandes : la sécurité à la frontière

'Reconstitution' du rideau de fer, séparant les Pays-Bas de la Belgique  - Liège expo  ©

'Reconstitution' du rideau de fer, séparant les Pays-Bas de la Belgique - Liège expo ©

Garantir la sécurité à la frontière avec les Pays-Bas constitue sans aucun doute la tâche la plus importante dévolue aux bataillons de Landsturm (soldats d'occupation). C'est vraisemblablement également le poste le plus éprouvant pour les hommes. Ils doivent en effet respecter des ordres précis : après avoir interpellé à deux reprises les civils qui s'approchent de trop près de la zone par un " Halt ", les sentinelles tirent un coup en l'air puis visent le hors-la-loi. Mais si ce poste amène aux bataillons reconnaissance et médailles, l'ensemble des hommes est pourtant heureux de le quitter.

La sécurité à la frontière a subi de nombreuses réorganisations au fil des années de guerre. Jusque mi-1915, seules quelques sentinelles de Landsturm ou de soldats, retirés du front le temps d'un repos, barrent le chemin aux soldats français et anglais perdus derrière leurs lignes lors de l'avancée allemande. Des miradors et des projecteurs sont rapidement installés afin de tenter de les arrêter mais la plupart parviennent tout de même à entrer en Hollande grâce à des groupes de passeurs. Ceux-ci feront gagner les Pays-Bas à plus de 200 soldats de l'Entente, l'alliance entre la France, l'Angleterre et la Russie.

Le début de la guerre, les passeurs de soldats et les contrebandiers

A leur arrivée, les bataillons reçoivent des vélos pour effectuer les patrouilles, en sus de la douzaine de chevaux dont ils disposent déjà. Ils s'installent dans les villages, où ils feront également office de gendarmes, même si cette dernière mission reste secondaire.

Afin d'inciter les troupes à faire du zèle et dans le but de diminuer la pénibilité de certaines situations, les arrestations rapportent gros à ceux qui les opèrent. Chacune d'entre elles fait l'objet d'une notification à l'ensemble du bataillon, l'homme responsable reçoit des félicitations officielles et bénéficie d'une prime d'au moins 5 Marks. Ce système permet aux hommes de s'enrichir rapidement ; ainsi, un soldat qui, seul, arrêta un groupe de Belges, de Hollandais et de Suisses reçut 40 Marks (par comparaison, un passeur coûte plus ou moins 20 Marks par personne)!

Les sources très précises du bataillon Würzburg nous permettent d'étudier en profondeur la nature de la mission que certaines de ses compagnies, voire la totalité d'entre elles, ont eu à effectuer entre février 1915 et le milieu de l'année 1917.

Jusqu'en août 1915, seules deux compagnies du bataillon se trouvent à la zone frontalière, principalement autour de Mouland et de Beaudael. Le secteur est décrit comme calme même si, au cours de ces six mois, les deux compagnies totaliseront 762 arrestations, dont 25 personnes pour contrebande d'aliments, 138 pour faux papiers ou absence de papiers, 104 pour contrebande de lettres ou de journaux, 7 "espions et complices de traîtres de guerre" et enfin 488 arrestations (dont 43 Belges mobilisables et 4 soldats français) pour simple tentative de passer la frontière. Parmi toutes ces personnes, se trouve l'employé des chemins de fer Bury, jugé comme traître de guerre et fusillé, ainsi que huit espions, interpellés au terme d'une longue et importante enquête, et qui seront fusillés.

Les Belges qui cherchent à traverser la frontière sont des hommes tentant de rejoindre l'armée mais aussi des métallurgistes, des monteurs et des ingénieurs s'efforçant de rejoindre l'Angleterre pour participer à l'effort de guerre par la construction d'armes et de munitions. Les civils sont, dans leur majorité, relâchés dans la journée après que les marchandises des contrebandiers aient été saisies. Les personnes responsables des faits les plus graves restent plus longtemps enfermées, à l'image de cette passeuse qui écope d'une peine de 52 jours d'emprisonnement alors que ses clients, 5 femmes et un enfant, sont relaxés. Pour éviter de devoir transporter les détenus vers Liège, une prison est mise en chantier à Lixhe et ouvre en mars 1915.

A l'image de ce qui se passe ailleurs, la zone frontalière subit également les conséquences des rumeurs qui courent à l'époque. Les compagnies sont mises en alerte en août, l'on craint l'entrée par la Meuse, à travers la frontière, d'un millier de grenades à main destinées aux civils.

Les tentatives de corruption sont régulières et seules celles qui n'ont pas été acceptées sont rapportées. Les gardes se voient proposer des sommes variant entre 20 francs et 50 Marks. Ce problème est rapporté au gouverneur du Kreis de Liège. Celui-ci rassemble tous les officiers et apprend que la corruption est monnaie courante. Il leur donne alors ordre de recadrer leurs hommes et de rappeler les lourdes peines infligées en cas de culpabilité avérée.

Les Belges qui cherchent à traverser la frontière sont des hommes tentant de rejoindre l'armée mais aussi des métallurgistes, des monteurs et des ingénieurs s'efforçant de rejoindre l'Angleterre pour participer à l'effort de guerre par la construction d'armes et de munitions.

L'électricité et les déportations : une nouvelle mission

La mise en service de la clôture électrifiée fait chuter fortement les tentatives d'évasion durant la fin de l'année 1915 et toute l'année 1916. En plus d'un an, entre septembre 1915 et novembre 1916, le même bataillon Würzburg n'interpelle que 385 personnes, ce qui représente seulement la moitié des arrestations effectuées en six mois par deux compagnies un an auparavant. Pour bien comprendre ces chiffres, il est nécessaire de les analyser plus précisément. Parmi ces prisonniers, outre les hommes belges en âge de combattre, il faut compter 37 femmes, arrêtées principalement pour contrebande de savon, de lettres ou de journaux ou en tant que passeuses, 31 prisonniers russes ayant fui les camps de travail, une demi-douzaine de déserteurs allemands et quelques civils français, sans doute expulsés de leur habitation lors de la fixation du front à l'Ouest. Ces arrestations ont lieu dans les régions de Fourons-le-Comte et de Mouland. Chaque compagnie y surveille une douzaine de kilomètres de frontière. La première compagnie organise, à titre d'exemple, 11 patrouilles et 27 postes de garde.

Dans ces régions, les décès dus à l'électricité sont assez rares, seules neuf personnes ont perdu la vie de cette façon, dont une majorité de prisonniers russes échappés, ignorant le danger. Peu d’événements marquants surviennent durant cette période, si ce n'est la conduite d'une enquête d'importance qui amène les troupes, à partir du 28 décembre 1915, à surveiller jour et nuit le couvent de Fourons-le-Comte. En effet, la mère supérieure sera, au terme des investigations, reconnue coupable de faire passer des lettres de l'autre côté de la frontière. La nonne ne sera pas arrêtée mais le couvent restera sous bonne garde jusqu'à l'armistice.

Le dernier grand bouleversement dans le quotidien des compagnies gardant la frontière a lieu en novembre 1916. En effet, c'est à partir de cette date que le Haut Quartier Général décide d'appliquer l'ordre de déporter les milliers de Belges sans emploi en Allemagne, où ils sont censés recevoir des salaires rémunérateurs. Les administrations des villes reçoivent le 21 novembre une lettre leur demandant de recenser les noms et occupations de tous les hommes dans les communes. Dès le mois de décembre, "c'est par petits ou grands groupes que beaucoup de Belges tentent de traverser la frontière avec tous leurs biens pour éviter ce destin". La clôture électrifiée est attaquée à l'aide d'outils isolants à quatre reprises durant le mois de novembre et un poste est l'objet d'une attaque à l'aide de petits revolvers et d'un vieux fusil de chasse.

Au terme de ces deux années passées à la frontière, le commandant du bataillon Würzburg, muté à Tilff, dresse un rapide bilan. "Cette mission fut sans doute celle qui leur permettra de recevoir le plus d'honneurs et de médailles, mais elle fut aussi la plus difficile qu'ils aient eu à remplir, elle a amené son lot de dangers, 3 hommes sont morts durant leur service à la frontière. Les responsabilités sont aussi plus grandes et les hommes qui ne remplissent pas correctement leur mission doivent être sévèrement jugés, plusieurs hommes seront d'ailleurs condamnés à la peine de mort[...]".

La mère supérieure sera, au terme des investigations, reconnue coupable de faire passer des lettres de l'autre côté de la frontière.

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