# Les colonies scolaires : éloigner du danger

Les colonies scolaires : éloigner du danger  - Tous droits réservés ©

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Les troupes bélligérantes s’installant dès l’automne 1914 sur une ligne de front qui devait peu bouger pendant des mois, il est décidé pour leur sécurité d’évacuer les enfants vivant en zone libre vers l’arrière-pays français et vers la Suisse et ce afin de les protéger des dangers que constituent les zones autour du front du côté libre. A la fois école et internat, les colonies scolaires belges accueilleront des milliers d’enfants pendant toute la durée de la guerre. Mais comment évacuer ces enfants des zones de combat ? Voyons comment ce sauvetage des “enfants de l’Yser” eut lieu en pratique.

Organisation et désorganisation

Les parents sont d’abord réticents à laisser partir leurs enfants et à se séparer d’eux. On ne sait pas ce que l’avenir réserve et c’est avec appréhension et résignation que les familles voient partir les enfants, même si certaines d’entre elles ont conscience de la nécessité de la démarche. Chaque enfant a droit à sa fiche d'identification reprenant les renseignements d’identité classiques et des observations telles la religion observée ou la langue parlée par l’enfant. Les fratries ne sont pas séparées et quand elles le sont, des démarches sont entreprises pour les reformer. La répartition des enfants dans les différents établissements ne se fait pas immédiatement. Les enfants passent généralement par Paris. Chaque étape en train vers la colonie désignée est autant d’occasions de prendre une collation en gare servies par les oeuvres de charité locales et, pour la population, de manifester leur soutien aux petits Belges en sortant drapeaux et fanions. Les colonies sont établies en France dans des zones éloignées du front ou en Suisse. Les lieux choisis pour établir les colonies sont divers : propriétés privées cédées pour l’occasion, institutions éducatives ou de charité déjà existantes et même casinos sont utilisés pour accueillir ces colonies. Parfois des travaux de rénovation et d’installation doivent avoir lieu pour accueillir ces enfants dans les meilleures conditions possibles car les groupes sont grands - pouvant aller jusqu’à plusieurs centaines d’enfants - et une infrastructure importante doit se mettre en place avec la complicité du gouvernement belge stationné au Havre, des autorités locales et du personnel.

Chaque institut est dirigé de façon autonome: la plupart d’entre eux reçoivent le soutien du gouvernement belge installé au Havre ainsi qu’une aide en matériel et en personnel étranger, principalement britannique ou français. Des militaires sont également attachés aux colonies : certains d’entre eux s’occupent de l’intendance et de la logistique mais d’autres ont des missions plus éducatives.

Les élèves doivent obéir à un règlement strict concernant le déroulement de la journée et le port de l’uniforme est de rigueur. L’éducation religieuse est respectée et tous les enfants doivent accomplir des tâches ménagères afin de seconder le personnel souvent en nombre insuffisant.

La direction est toute puissante : c’est elle qui contrôle et qui a le dernier mot pour ce qui est de la discipline et des sanctions.

Les lieux choisis pour établir les colonies sont divers: propriétés privées cédées pour l’occasion, institutions éducatives ou de charité déjà existantes et même casinos sont utilisés pour accueillir les colonies scolaires

Les instituteurs

Hors le personnel militaire attaché aux colonies et les religieuses envoyées par leur hiérarchie, les colonies emploient des instituteurs et institutrices, souvent réfugiés belges eux-mêmes. Ils donnent les leçons d’enseignement classiques et tentent dans ces circonstances pas toujours évidentes d’inculquer les notions scolaires de base aux enfants.

Il n’existe aucune contrainte concernant le personnel civil. Il est libre de démissionner quand il le souhaite, les changements sont donc assez fréquents dans le corps professoral.

Les élèves sont âgés de 6 à 14 ans. Ils sont pour la plupart de Flandre Occidentale et parlent le néerlandais à la maison. Au déracinement du foyer s’ajoute donc un déracinement culturel et linguistique. Un enfant écrira à ses parents que vu son bilinguisme c’est lui qu’on envoie toujours faire les courses au village et que cette responsabilité lui pèse tellement qu’il a décidé de se faire seconder par son petit frère dans cette tâche.

La responsabilité de la tâche, l’investissement sans relâche et les difficultés matérielles pèsent sur le personnel

La vie en colonie

Dans cette vie quotidienne, des problèmes très concrets voient le jour: problèmes d’intendance dans le ravitaillement et le chauffage mais également problèmes relationnels. La responsabilité de la tâche, l’investissement sans relâche et les difficultés matérielles pèsent sur le personnel. Certains dans le corps enseignant et même directorial baissent les bras et démissionnent. D’autres se déchirent sur la manière dont les journées des enfants doivent être organisées et des choses plus triviales comme l’heure du coucher. Peut-être une façon comme une autre de décharger le stress accumulé par la guerre ?

Dans les périodes plus calmes, le ministère de l’Education conseille de faire écrire les enfants au minimum une fois par mois, ce qui n’empêche pas les parents d’inonder le gouvernement belge établi au Havre de courriers écrits parfois d’une main maladroite et demandant des nouvelles pressées de l’enfant. Nouvelles qui parviennent difficilement et qui alimentent l'inquiétude des parents. La famille demande parfois une visite, une permission pour l’enfant de rejoindre tel ou tel membre de sa famille qui séjourne loin, ou non loin, de là. Cette autorisation est soumise au bon vouloir de la direction qui refuse tel cas, qui accepte tel autre. Certains refusent totalement toute visite et toute sortie hors cadre scolaire pour ne pas faire de jaloux. D’autres changent d’avis selon le degré hiérarchique de la personne qui transmet la demande. Un instituteur d’un autre pensionnat voulant emmener sa nièce en vacances voit sa demande par deux fois rejetées avant que de la voir acceptée car accompagnée d’un mot d’un haut gradé du Havre (où séjourne le gouvernement belge). On sent bien que les directions ne sont pas totalement libres non plus et qu’il y a un fond idéologique à leur existence. L’existence même de la colonie scolaire belge permet également d’organiser des visites de différents dignitaires locaux ou belges et est prétexte à toutes sortes de collectes et d’activités permettant son financement et la mise en avant de l'institution.

L’existence même de la colonie scolaire belge permet également d’organiser des visites de différents dignitaires locaux ou belges et est prétexte à toutes sortes de collectes et d’activités permettant son financement

Varicelles et fièvres : du souci à se faire

A ces tensions interpersonnelles se rajoutent les “classiques” de la gestion d’une communauté d’enfants : épidémies de maladies infantiles ou contagieuses (la fameuse “grippe espagnole” mais aussi la rougeole, la fièvre typhoïde et les oreillons), accidents etc. Des statistiques bien précises sont tenues sur le nombre de malades ou de blessés. Les médecins font des visites régulières car on craint la contagion et il y a toujours au moins une infirmière en résidence. Les colonies sont également un endroit où les médecins peuvent tester leurs nouveaux remèdes sur une population jeune et sous contrôle.

Lors de période de maladies, les institutions tardent à communiquer aux parents, qui s’en plaignent amèrement mais dès l'épidémie passée ou le rétablissement des petits malades, les nouvelles reviennent de façon plus régulière. Soeur Agnès, une religieuse s’occupant des enfants de la colonie de Malaise en France écrit le 2 février 1916 :

Tous ces petits malades vont nettement mieux et je suis sûre que les parents attendent avec anxiété la tournée du facteur”.

L’heure du retour

Quand sonnera l’heure de la victoire, le gouvernement belge basé au Havre se chargera d’organiser le retour des enfants dans leurs foyers respectifs. Ceci prendra du temps en raison des familles éparpillées et des nombreuses demeures détruites. Ceux qui auront eu le malheur de perdre leurs parents pendant la guerre se verront placer chez des membres de leur famille ou dans des institutions spécialisées.

D'autres types de colonies, pour des publics spécifiques, seront également ouvertes à travers la Belgique.

Le souvenir de ce séjour en colonie marquera différemment selon les expériences de chacun et l’âge qu’il/elle avait pendant les années de guerre. Beaucoup revisitèrent avec leur propre famille les endroits où ils passèrent, pour certains, quatre années.

Enfants sauvés non sans difficultés

Si les familles sont tout d’abord réticentes face à ces projets d’évacuation des enfants de l’Yser, il faut reconnaître que cette initiative louable quoique parfois maladroite dans son fonctionnement aura très certainement permis de sauver de nombreux enfants, si pas des violences directes de la guerre, à tout le moins de conséquences physiques et mentales néfastes. Cette expérience sera vécue différemment par les enfants selon leur histoire et selon la colonie mais aucun n’oubliera ces années passées à l’étranger dans ces drôles de “vacances” forcées.

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