# Les blessures de guerre

Avec cette guerre et ses inventions destructrices apparaissent de nouvelles blessures.

Reconstitution d'un hôpital de fortune  - Liège expo 14-18, 2014 ©

Reconstitution d'un hôpital de fortune - Liège expo 14-18, 2014 ©

Mais peut-on imaginer l’inimaginable ? Avait-on prévu l’horreur jusque dans ses moindres recoins ? La Grande Guerre remettra en cause les principes thérapeutiques établis qui se basaient sur l’expérience de guerres antérieures. Cependant, aucun autre conflit n’aura donné la possibilité d’observer autant de corps mutilés et de personnes malades.

Le médecin du front, loin des théories imaginées en temps de paix, sera soumis à des choix cruciaux : intervenir ou s’abstenir. Si le premier choix nous semble parfaitement évident, le second sera, bien souvent, la seule option possible pour ces médecins.

Parler des blessures, c’est aussi mettre en avant la déshumanisation que celles-ci entraînent sur le corps. La perte physique sera souvent prolongée par les traumatismes psychologiques. Au-delà de la blessure, c’est le rapport avec la famille qui accentuera la douleur du soldat mutilé. Les épouses et les enfants se retrouvent confrontés à une personne qu’il ne reconnaisse plus. Ce sera sans doute là, le plus grand drame pour ces soldats.

Les blessures à l’abdomen

La médecine comme toutes les sciences se base sur l’expérience pour tirer un certain nombre de conclusions. La Première Guerre mondiale confrontera des médecins à des situations qu’aucune personne n’aurait jamais pu imaginer. C’est entre autres par les échanges qui se feront entre les acteurs de terrain et l’arrière du front que pourra se mettre en place un savoir médical en adéquation avec la réalité qui brisera les hypothèses imaginées avant le conflit.

Les médecins distingueront les différents types de blessures en fonction de la zone du corps touché. Parmi les blessures les plus graves, on notera toutes celles qui ont trait à l’abdomen. Ces blessures, de par leur gravité, sont souvent mentionnées dans les écrits des chirurgiens de la Grande Guerre. Bien qu’assez rares, les témoignages des médecins, décrivant leur expérience immédiate avec le front, sont fort éloquents sur l’atrocité que représentent les mutilations. Ceux-ci décriront non seulement les visions de cauchemar auxquelles ils se retrouveront confrontés mais aussi l’odeur et les hurlements que ces blessures provoquent.

Dans son ouvrage : "Les médecins dans la Grande Guerre 1914-1918", Sophie Delaporte, historienne spécialiste de l’histoire de la médecine durant la Première Guerre mondiale, nous livre le témoignage de l’expérience du front du chirurgien Joseph Vassal : "Je parcours le champ de bataille. L’imagination ne peut rien trouver comme cette réalité. Je voudrais que rien ne reste dans mon cerveau de ces heures de sang et de mort (…) Le défilé lugubre des blessés commence et va se prolonger jusqu’à deux heures du matin. L’un stoïque assiste sans un geste à son éventration ; sous la chemise, une fluctuation, gluante, liquide, vivante et chaude, estomac, intestin… Par-dessus, on ajoute un pansement et on emporte".

Comme l’indique ce témoignage, ce ne sont pas les médecins du front qui soigneront le plus souvent les blessés du ventre. Les soldats touchés à l’abdomen nécessitent, dans la majeure partie des cas, une opération. Le seul acte médical que pouvait poser le médecin de "l’extrême front" consistait en un simple pansement avant d’envoyer le soldat dans une ambulance chirurgicale.

Selon les statistiques relevées par type de blessure, les plaies à l’abdomen apparaissent comme les moins nombreuses en comparaison avec les autres plaies de guerre. Ces statistiques sont souvent effectuées dans les hôpitaux plus éloignés et certains blessés à l’abdomen n’étaient pas en mesure d’être transportés loin du champ de bataille ce qui implique que ceux-ci ne parviennent pas jusqu’à ces hôpitaux. Il faut donc relativiser le constat effectué sur la proportion de blessés touchés au ventre.

Le transport sera l’élément déterminant pour la vie du soldat, sa prise en charge devra se faire dans les plus brefs délais pour pouvoir lui apporter les soins nécessaires. Le tri des blessés en fonction de leur gravité et la multiplication des postes de secours sera essentiel à la survie de ceux-ci. Le docteur F. Neuman collaborateur d’Antoine Depage le soulignera dans une des publications de L’Océan :

" Il apparaît donc comme indispensable, et nous verrons que d’autres raisons militent en faveur de cette opinion, de répartir les formations sanitaires en échelon avec un nombre de lits d’autant plus grand qu’on s’éloigne davantage du front, réservant pour l’avant, le plus près possible des lignes, un certain nombre de P.C.A. (postes chirurgicaux avancés) de petites capacités réservés au seul traitement de certaines catégories de blessés graves pour qui les cahots d’un transport de quelques kilomètres aggravent l’état au point de ne plus permettre une intervention utile. "

Le défilé lugubre des blessés commence et va se prolonger jusqu’à deux heures du matin. L’un, stoïque, assiste sans un geste à son éventration ; sous la chemise, une fluctuation, gluante, liquide, vivante et chaude, estomac, intestin…

De l’abstention à l’intervention

La plupart de ces blessures étaient dues à des armes à feu, bien souvent des balles de fusil et dans une moindre mesure aux armes blanches qui elles n’épargnaient pas souvent la vie du soldat. L’expérience des conflits précédents ou celle accumulée en temps de paix était souvent insuffisante ou approximative. Les différences entre les blessures par balle de la Grande Guerre et l’expérience acquise par la médecine dans ce domaine se situent au niveau la vitesse accrue de rotation et de propulsion de la balle qui engendreront des dégâts inconnus jusqu’alors.

Si la force de l’armement a fortement augmenté en efficacité destructrice, les moyens pour anéantir l’adversaire sont beaucoup plus nombreux lors de la Première Guerre mondiale. La plupart des blessures des guerres précédentes étaient faites par arme blanche ainsi que par revolver. En 14-18, c’est non seulement les balles de fusil qui tueront, mais aussi, et dans des proportions beaucoup plus élevées, les éclats d’obus.

À ces nouveaux facteurs, il faut encore ajouter la distance de tir qui aura une implication capitale dans la survie du soldat. Si le tir est à bout portant sur les organes, l’éclatement de ceux-ci provoque une hémorragie qui sans opération chirurgicale, entraîne la mort. Le tir à moyenne distance aura quant à lui des conséquences moins funestes. L’importance d’une blessure peut être déterminée par la perforation du péritoine (membrane protectrice de l’abdomen) et l’infection qui s’y développe. Lors d’un tir plus éloigné, la balle peut se loger dans le péritoine sans atteindre les viscères, ainsi dans ce cas précis, cette dernière joue parfaitement son rôle de protection. À la destruction du corps, on doit bien souvent ajouter les maladies que les armes à feu apportent au sein de l’organisme par les débris (vêtements, boues, etc.) qu’elles véhiculent.

Le fait de toucher les viscères pleins (estomac, foie, etc.) entraîne une laparotomie (nom médical de l’opération chirurgicale pratiquée à l’abdomen) systématique étant donné le danger mortel de la lésion. Cependant, les débats pour effectuer une intervention chirurgicale ou s’en abstenir seront nombreux. Ainsi, au début de la Première Guerre mondiale, les arguments en faveur de l’abstention chirurgicale seront basés sur les expériences et les dogmes acquis par les chirurgiens au cours des guerres précédentes.

Lors des conflits précédents, les quelques tentatives d’opérations des blessures de l’abdomen se sont souvent soldées par des échecs tandis que certains blessés, où aucune chirurgie n’avait été pratiquée, guérissaient "miraculeusement" comme en témoigne le Docteur F. Neuman : "Ce qui faisait préconiser, par les chirurgiens des guerres précédentes, et leur faire établir comme une loi, l’abstention dans les plaies pénétrantes de l’abdomen, était le fait que la grande majorité de ces blessés succombaient sur le champ de bataille, l’organisation défectueuse mettant les chirurgiens dans l’impossibilité absolue de tenter une intervention chirurgicale utile. Quelques-uns de ces blessés, pour la plupart porteurs de lésions localisées, souvent non viscérales, parvenaient cependant jusqu’aux formations de l’arrière, en voie de guérison spontanée, faisaient ainsi considérer comme règle ce qui en réalité n’était que l’exception : les autres, plus gravement atteints, n’arrivaient au chirurgien que tardivement et dans de telles conditions que, dès lors, l’intervention opératoire aboutissait fatalement à un échec. "

Les conditions d’évacuation qui ne permettaient pas d’opérer dans des conditions idéales et la méconnaissance des différents impacts favoriseront les décisions de ne pas intervenir sur les plaies de l’abdomen.

 

Les conditions d’évacuation qui ne permettraient pas d’opérer dans des conditions idéales et la méconnaissance des différents impacts favoriseront les décisions de ne pas intervenir sur les plaies de l’abdomen.

Agir pour mieux guérir

Néanmoins, il existait un paradoxe assez poussé entre l’action posée en temps de paix et celle entreprise en temps de guerre. En effet, la question de l’opération du ventre hors des conflits armés penchait fortement en faveur de l’intervention. Ce constat rendra sceptiques de nombreux chirurgiens qui contesteront de plus en plus les théories abstentionnistes établies en temps de guerre.

Dès lors, à la fin de l’année 1914, la remise en cause poussera les médecins à améliorer les conditions de transport des blessés pour permettre de tenter une opération. Les chirurgiens se lanceront dans l’analyse plus détaillée du problème ce qui aura pour conséquences l’amélioration des connaissances et de nouvelles théories.

Parmi ces théories, on commencera à diviser les types de plaie en deux catégories : les plaies de l’abdomen non pénétrantes (qui ne touchent pas le péritoine) et les plaies pénétrantes. On peut ajouter aux deux types de plaie deux subdivisions :

- les plaies de l’abdomen non pénétrantes pariétales (qui concernent uniquement la paroi) et les plaies viscérales qui touchent les viscères situés en dehors de la paroi

- les plaies pénétrantes simples (cas extrêmement rare, car elles perforent la protection abdominale en ne touchant aucun viscère) et les plaies pénétrantes viscérales (les plaies les plus répandues et les plus dangereuses surtout quand elles touchent plusieurs viscères).

Bien que l’opinion médicale s’uniformise petit à petit quant à la nécessité de pratiquer une opération, et ce dans les plus brefs délais, la réussite de la laparotomie sera inhérente à de nombreux facteurs.

Parmi les facteurs qui peuvent influencer le succès de l’opération, on retiendra surtout les conditions et la rapidité du transport et le nombre de temps que le médecin peut consacrer au blessé. Face à l’affluence du nombre de blessés, le chirurgien sera confronté à des choix parfois dramatiques. La laparotomie nécessitant de mobiliser le chirurgien pour un temps assez long (une à deux heures) avec des garanties limitées, celui-ci devra bien souvent s’occuper d’autres patients qui auront plus de chances de survivre grâce à son intervention.

L’amélioration des connaissances médicales et l’évacuation des blessés, mais surtout la prise de conscience que l’opération pouvait enrayer la mort permettra de sauver de nombreuses vies.

 

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