# Les Belges vus par les Allemands

Comptine d'enfant belge recopiée par un officier allemand : "Aux armes les bouchers, tachez vos tabliers, hachez, coupez tous les prussiens pour en faire du mauvais boudin!"

«La population civile est emmenée en lieu sûr» 
  - Collection privée, Nicolas Mignon. ©

«La population civile est emmenée en lieu sûr» - Collection privée, Nicolas Mignon. ©

Les Allemands qui vont occuper la Belgique y resteront pour la plupart plusieurs années. Ils vont côtoyer son peuple tous les jours et peu à peu apprendre à le connaître. Comment les regardent-ils ? Que voient-ils dans les civils qu'ils croisent chaque matin ? Font-ils des distinctions ou s’agit-il tout juste du "peuple vaincu" pour eux ? Que vont-ils raconter sur les Belges une fois rentrés dans leur famille ?

Dans les récits allemands, même s’il leur est demandé de faire rapport régulièrement sur l’attitude de la population, les officiers n’y font que de rares références, une à deux fois l'an dans le meilleur des cas. La perception que les forces d’occupation ont de la population locale est liée au lieu dans lequel elles sont stationnées. Si des réflexions générales sur le peuple belge peuvent être déduites de beaucoup de comportements allemands, les rapports s'attardent sur la population locale directement en contact avec les troupes. Il est nécessaire de replacer les différents récits dans leur contexte, les habitants des campagnes n’ayant pas les mêmes préoccupations que les citadins ni que les habitants de la frontière hollandaise, vivant sous un contrôle très strict pour éviter la contrebande.

La moindre défaite des Allemands, réelle ou non, se ressent directement dans le comportement de la population

À la campagne

À Aubel par exemple, les Allemands découvrent un territoire riche et fructueux. Ils décrivent les villages, où tout est adapté à l'élevage, jusqu'à la disposition des maisons. Les Allemands se montrent assez sévères, les habitants de cette région étant décrits comme n'aimant pas l'effort, s'occupant très mal de leurs animaux qui sont en mauvais état. Ils se seraient même allègrement volés entre eux lors de l'arrivée des troupes allemandes. L’on raconte ainsi à qui veut l’entendre l'histoire de ces Belges ayant fui aux Pays-Bas lors de l'invasion et qui, une fois rentrés chez eux, seraient venus déposer plainte auprès des Allemands contre une famille de juifs de Battice qui serait passée dans toutes les maisons vides, précédant les troupes d’occupation, avant de se réfugier aux Pays-Bas. Ils sont aussi dépeints comme des gens très pieux, facilement manipulés par leurs prêtres, notamment à propos de l'idée que l'Allemagne a violé la souveraineté de la Belgique en août 1914. Même si la moindre défaite des Allemands, réelle ou non, se ressent directement dans le comportement de la population, les habitants arborent un grand calme et une attitude de paix vis-à-vis des troupes d'occupation.

Si la plupart des Belges se tiennent le plus éloignés possible des Allemands, certains utiliseront leur présence pour régler des querelles personnelles. Ainsi, dans les sources du bataillon Augsburg, a-t-on retrouvé une lettre de dénonciation datée par la Poste du 15 mai 1915 :

"À Monsieur le Commandant du bataillon à la gendarmerie Aubel" "Monsieur le Colonel, Prenant la respectueuse liberté de vous informer par la présente, qu'il se trouvent actuellement une bande de fraudeur a Aubel, qui par famallièreté parviennent a passé des jeunes hommes la frontièrre et a leur donner tous les moyens néssecaire pour pouvoir passé ; Et aussi ont ils passé un grand nombre de lettres de Hollande en Belgique ; et de Belgique en Hollande. Les hommes fraudes de la farine, et il en profite d'autres part a passé les jeunes hommes qui les paye très bien ; Je ne vous saurais vous dire au juste combien de lettre qu'il ont apporté ces jours de Hollande et un nombre de photographie de volontaire Belge expédies par la Hollande. Et cet a rapport de dispute entre eux que je suis au courant de cet affaire j'aime beaucoup de vous prévenir ce sont des Nommés ; Magers Lambert, Magers Nicolas, Drouven Paul, Pesser Jean, Nélissen Mathieu qui forment cet bande fraudeur ; Recevez Monsieur le Colonel les salutations les plus empressés ; -signature illisible-".

Cette lettre, dont les fautes d'orthographe sont volontairement retranscrites, est suivie d'une traduction en allemand puis de notes sur les adresses des dénoncés.

La population liégeoise est connue en Belgique pour être rapidement transportée par ce genre de rumeurs et être capable dès le lendemain de croire exactement le contraire

À la frontière

À la frontière, les préoccupations sont tout autres. Si les Allemands cherchent des réactions dans la population lors d'une bataille ou d'un combat sur la scène internationale, les habitants de Fourons-le-Comte gardent une attitude de résignation et sont en général assez accommodants. Par contre, ils sont bien plus inquiétés par les diminutions répétées des autorisations de se mouvoir dans cette zone frontalière. En juillet 1916, l'officier du bataillon Würzburg en poste dans ce village théorise sur l'attitude des Belges vis-à-vis de la situation mondiale : " [...] Il se forme 3 groupes :

    • Le premier reste certain de la victoire finale de l'entente. Il ne se laisse pas convaincre par les nouvelles des victoires militaires allemandes, il ne croit pas à la vérité des journaux allemands, des rapports quotidiens et des journaux belges sous la censure allemande. Ce groupe se sent renforcé par l'offensive russe et prend la bataille navale (la bataille du Jutland) pour une victoire anglaise. A ce groupe d’inébranlables appartiennent aussi les prêtres dans leur ensemble, qui travaillent dans le sens de leur chef ecclésiastique Mercier.

    • Le deuxième groupe est, au contraire du troisième groupe, encore intéressé par la guerre, et prend, au contraire du premier groupe, les nouvelles des journaux comme faits avérés. Les défaites de l'Entente leur diminuent le moral, les victoires enflamment leurs espoirs. Ils voient de manière optimiste l'offensive russe, ils reconnaissent la défaite anglaise dans la bataille navale, mais elle ne remet pas en question la supériorité anglaise en ce qui concerne la marine.

    • Le troisième groupe de la population n'est plus du tout intéressé par la guerre, principalement en raison de leur faiblesse économique. Leur seul vœu est la paix, le plus rapidement possible. Ils ont beaucoup d'espoir pour le moment. Les Anglais n'apparaissent plus tellement comme leurs amis, ils ont plus confiance en les Français. Ils en parlent très peu de l'offensive russe."

Ils ne soutiendront jamais l'administration ni l'armée d'occupation, en particulier lorsque leurs décisions aggravent la situation économique déjà très endommagée

En ville

Si nous prenons l'exemple de Liège comme grande ville, la situation est un peu différente. La population étant beaucoup plus importante, les réactions sont bien plus perceptibles/flagrantes. À chaque nouvelle d'une attaque française ou anglaise, la population se remplit d'espoir et se répand dans les rues. Lors de l’un de ces évènements, un officier écrit : "La population liégeoise est connue en Belgique pour être rapidement transportée par ce genre de rumeurs et être capable dès le lendemain de croire exactement le contraire". Les autres remous notés par les troupes d'occupation ont lieu en février 1916, lors de l’arrêt complet du trafic de lettres avec les Pays-Bas ou les mois d'été, lorsque les esprits s'échauffent, les Allemands remarquant alors que le peuple adopte un comportement nettement moins amical.

Les plus gros problèmes que les forces d’occupation ont à gérer apparaissent en été 1916 et subsistent jusqu’à la fin de la guerre. Elles doivent ainsi faire face aux "travailleurs du charbon de Seraing et d’Ans, entre autres", au chômage depuis 1914, qui se rassemblent pour manifester contre les fermiers et les revendeurs d'aliments, accusés de gonfler les prix de manière volontaire.

Fin juin, un attroupement jette à la Meuse les produits de deux commerçants qui lui apparaissent trop chers. En juillet, d'autres marchandises seront jetées dans le fleuve à l'occasion du marché de La Batte. Ce même mois, des bandes de jeunes adolescents d'Ougrée et de Seraing sont attrapés en train de rôder dans Boncelles et Plainevaux avec la volonté de "rançonner les passants et les travailleurs". Pour éviter ces phénomènes, des fantassins allemands devront disperser les rassemblements et le gouverneur devra prendre un arrêté rappelant que menacer des négociants et détruire leur production constituaient des vols ou des destructions en bande.

De leur côté, constatant que les récoltes ne sont pas mauvaises à la fin de la guerre, les Allemands blâment les producteurs plutôt que les revendeurs de nourriture pour les prix trop élevés. Sur ce dernier point, un intérêt commun se dégage entre les troupes d'occupation et la population pauvre. Souffrant aussi des prix exorbitants, un officier avoue que les patrouilles en poste dans les vallées de l'Ourthe et de l'Amblève, amenées à contrôler des personnes pauvres ayant fait plus de 80km à travers la province du Luxembourg pour se procurer des pommes de terre, ferment souvent les yeux sur ce trafic et les laissent passer. La majorité des contrebandiers dans ces régions est constituée de familles cherchant à subvenir à leurs propres besoins, ne transportant qu'un peu de pommes de terre et de beurre.

Malgré cet intérêt commun, l'heure n’est jamais à la franche camaraderie entre les Belges et les troupes d'occupation. Les Allemands opèrent une distinction entre les différentes classes sociales de la population. Selon ces derniers, "les plus pauvres rempliront sans résistance particulière les ordres des autorités allemandes, ils semblent avoir une grande confiance en l'organisation. De plus, sans la pression du gouvernement belge et l'influence de la haute classe des lettrés, l'ignorance de l'ordre des choses à la fin de la guerre autant que la peur d'un appauvrissement encore plus grand gardent la population sous contrôle. Par contre, les Allemands se heurtent à la classe des plus aisés : "Néanmoins, un état amical envers les Allemands n'est pas à attendre non plus. Cela vient du fait que les mesures prises par l'administration allemande en Belgique peuvent desservir les intérêts belges. Nous nous heurtons à l'influence de la haute classe en faveur d'une résistance passive de la population. Cela se traduit par l’enlèvement des fils barbelés, par l'asile donné aux chômeurs qui devraient aller travailler en Allemagne ou par la non-reconstruction des maisons détruites, preuves des atrocités allemandes".

En 1918, le comportement des Belges n'a pas changé : sous des dehors accommodants voire sympathiques, ils restent pour la plupart farouchement opposés à la présence des Allemands . "Ils cherchent à éviter tout ce qui pourrait passer comme deutschfreundlich (amical envers les Allemands) et évitent tout contact en dehors de ceux auxquels ils sont obligés. Ils ne soutiendront jamais l'administration ni l'armée d'occupation, en particulier lorsque leurs décisions aggravent la situation économique déjà très endommagée (sic). On peut le constater dans les nombreuses plaintes à propos des contraventions distribuées par le gouvernement général et considérées comme injustes".

Durant les deux dernières années de guerre, les Belges, "malgré la défaite russe et l'intensification de la guerre sous-marine", croient toujours fermement en la victoire finale, notamment suite à l'entrée en guerre de l'Amérique. La volonté répétée de l'Allemagne de signer la paix passe pour un aveu de faiblesse. Néanmoins, le désir de paix est très présent parmi la population, principalement à cause du manque de nourriture. "Personne ne doute de la restauration de la Belgique une fois le conflit terminé". En juillet 1918, même si la population reste sous pression, l'ambiance est pleine d'espoir car chacun sent la fin de la guerre approcher. Les Belges placent de plus en plus d’espoirs dans l'aide américaine.

Si on ne peut pas parler de fraternisation comme dans les tranchées, on peut remarquer qu'après plus de 4 années de "vie commune", la discipline militaire des soldats laisse quelquefois place à l'empathie envers les civils dans le besoin

Au fond quelles différences ?

Si les Belges restent tout au long de la guerre les civils à contrôler et à diriger, les Allemands seront plus nuancés dans les rapports qu'ils envoient à leur hiérarchie. On peut presque lire un certain respect pour le courage de la population et sa foi sans faille en la victoire finale. Certains officiers tenteront de rester le plus neutre possible en ce qui concerne les Belges et les décriront très objectivement. D'autres par contre vont jusqu'à écrire leur compréhension des réactions hostiles aux mesures qu'ils sont obligés de prendre et reconnaissent parfois à demi-mots qu'elles peuvent être injustes. Si on ne peut pas parler de fraternisatios comme dans les tranchées, on peut remarquer qu'après plus de 4 années de "vie commune", la discipline militaire des soldats laisse quelquefois place à l'empathie envers les civils dans le besoin. La vision du dénuement grandissant de leurs familles restées en Allemagne aide sans doute cet assouplissement...

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