# Les attaques aux gaz

Quelques mois à peine après le début des hostilités, le conflit s’enlise : la guerre de mouvement fait place à la guerre de tranchées. Les Allemands cherchent un moyen efficace de déloger les Alliés de leurs tranchées étant donné que l’artillerie classique n’avait pas beaucoup d’impact. Peut-on introduire une nouvelle arme ?

Liège expo 14-18, 2014  - Tous droits réservés ©

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Une arme terrifiante capable de faire abandonner rapidement à l’ennemi ses positions ? Une arme qui, au-delà de son effet immédiat, provoquera un effet psychologique à long terme ? Car, si la guerre ne semble pas pouvoir se gagner en touchant physiquement les soldats adverses, on peut encore atteindre la dernière chose qui leur reste : leur moral. Le gaz rendra la vie impossible dans les tranchées et son inventeur sera lui couronné de lauriers. Aussi surprenant que cela puisse paraître, Fritz Haber recevra plus tard le prix Nobel de Chimie, plus pour son apport dans les engrais agricoles que pour son implication dans la guerre chimique. Mais cela n’en a pas moins choqué les pays alliés.

La naissance de la guerre chimique

La Belgique sera le théâtre d’une triste innovation mondiale. Le recours à la première arme de destruction massive brisant la Convention de La Haye de 1907 (accord entre pays belligérants concernant les "règles" à respecter en temps de guerre) se fera en avril 1915. C’est le chimiste allemand Fritz Haber, directeur de l’Institut Kaiser Wilhelm en Allemagne, qui sera le concepteur de cette funeste invention.

D’autres essais avaient été effectués avant le front de l’Yser, mais avec une efficacité relative et jamais dans de telles proportions. L’utilisation de gaz comme arme entraîne de nombreuses complications techniques. Il faut que celui-ci soit assez dense pour rester compact lorsqu’il est libéré, mais aussi qu’il puisse envahir n’importe quelle cavité en rampant à proximité du sol. Dès lors, le choix des Allemands se portera sur le chlore qui remplira toutes les caractéristiques citées précédemment. Bien que la Convention de La Haye prévoie dans son article 23 l’interdiction d’employer des armes empoisonnées, le 22 avril 1915 à Langemarck (ville située au nord d’Ypres), les Allemands qui cherchent à tout prix à déloger les alliés de leurs tranchées placent des bombonnes de gaz contenant du chlore et se servent du vent pour diriger ce gaz vers les lignes françaises de la 87e division territoriale et de la 45e division algérienne. Ce sera la panique dans les unités françaises. Les soldats seront totalement pris au dépourvu. Sans protection face à ce nouvel ennemi, les quelques rescapés prennent la fuite. Les hommes courent, tombent, sont asphyxiés. Les survivants crient pour obtenir de l’eau. Ils ont la gorge brûlée, ils crachent du sang, se débattent pour tenter de trouver un peu d’oxygène.

Fort de ce premier succès, l’état-major allemand demandera à Fritz Haber de produire du chlore supplémentaire pour de nouvelles attaques. Cependant, les alliés improvisent des moyens de protection contre ce gaz. Ainsi, les troupes canadiennes utilisent des tampons respiratoires pour contrecarrer l’effet du chlore. Et un mois après la première attaque, les alliés ont recours à une invention exceptionnelle : le masque à gaz. Celui-ci permettra d’enrayer la panique et constituera la meilleure protection contre cette arme chimique.

Les hommes courent, tombent, sont asphyxiés. Les survivants crient pour obtenir de l’eau. Ils ont la gorge brûlée, ils crachent du sang, se débattent pour tenter de trouver un peu d’oxygène.

Terrain d’expérimentation et de désolation

Si la Belgique est tristement choisie pour la première utilisation du gaz de combat, c’est entre autres car elle répond aux exigences de l’emploi du chlore. Le chlore, comme il a été vu précédemment, doit pouvoir se répandre facilement sans perdre sa densité. Le relief peu accidenté des plaines flamandes sera le terrain parfait pour propager les nuées toxiques. Étant donné que ces nuées sont guidées uniquement par le vent, les Allemands attendront les conditions météorologiques adéquates. Il faut éviter que le vent soit trop rapide et qu’il ne souffle dans la mauvaise direction. La date du 22 avril ne sera donc pas choisie au hasard. Le vent souffle d’ouest en est (des lignes allemandes vers les lignes alliées), le soleil ne dégage pas trop de chaleur (qui aurait évaporé le gaz) et la pluie n’est pas présente (qui aurait entraîné le gaz au sol).

Répéter cette opération occasionnera de nombreux problèmes. Le point le plus important est l’effet de surprise. Ainsi, le moment de la journée doit être méticuleusement choisi. Étant donné la coloration du chlore (jaune-verdâtre), il faut libérer le gaz au moment où il est le moins visible, c’est-à-dire pas en pleine journée… De plus, la préparation de l’opération prend un certain temps. Il faut compter deux semaines pour acheminer et enfouir les milliers de bouteilles près des lignes adverses. Pendant ce laps de temps important et face à toute cette agitation, le transport des milliers de bouteilles et les travaux effectués, l’ennemi, par ses services de renseignements, pourra anticiper cette attaque et munir ses soldats de moyens de protection.

La nuée dérivante de gaz toxique dépendant de trop de facteurs aléatoires tels que les conditions climatiques, on mettra au point un second système pour utiliser les gaz : les obus chimiques. Il faudra attendre quasiment 1917 pour voir une utilisation massive de ces obus. Sans avoir de renseignements précis sur l’efficacité de cette nouvelle arme, les armées, en raison d’une pénurie d’obus entre 1915 et 1916, ont préféré utiliser les obus conventionnels.

L’emploi des obus entraînera des nouvelles tactiques, mais aussi le recours à de nouveaux gaz.

Un exemple d’exercice que les soldats doivent effectuer et que l’on peut retrouver dans les notes de l’armée belge de 1917 :

" III. Méthode d’Emploi.

La vapeur de l’obus n°4 (gaz contenant du Vincennite aux propriétés toxiques), dont la densité est relativement faible, tend à se dissiper rapidement.

Celle de l’obus n°5 (Collongite gaz lacrymogène), trois fois plus lourde que l’air, s’étend au ras du sol et s’infiltre dans les abris les plus profonds dont elle rend, pour un temps assez long, l’atmosphère irrespirable.

Ces caractères essentiels permettent de préciser la méthode d’emploi susceptible de donner le meilleur rendement.

L’obus n°4, à action foudroyante, est spécialement désigné pour un effet de surprise au début d’une attaque. Son emploi est moins indiqué lorsque l’ennemi alerté a pu revêtir ses engins de protection.

C’est alors à l’obus n°5 qu’il convient de recourir. Tiré méthodiquement il pourra prolonger l’ennemi dans une atmosphère mortelle qui exercera son action lorsque les masques protecteurs auront épuisé leur puissance réactive.

En général et quand les conditions atmosphériques se prêtent à leur emploi, on utilisera successivement les deux espèces de projectiles toxiques, en tenant compte des règles suivantes :

1°) Déterminer, au préalable, les éléments du tir avec des obus explosifs pour ne pas inciter l’ennemi à revêtir ses appareils de protection.

2°) Commencer l’attaque en tirant avec la rapidité permise par le matériel, des rafales d’obus n°4 (…) "

Une fois la stratégie mise au point, l’artillerie chimique se focalisera sur des objectifs très spécifiques : rendre des accès impraticables par la persistance des gaz, gêner l’adversaire qui devra se couvrir le visage pendant un certain temps, neutraliser des points stratégiques, permettre à l’artillerie de se replier, mettre hors d’état de nuire une troupe."

Ce gaz qui portera le nom de son odeur mais aussi de la ville où il sera utilisé est le plus dangereux de la Première Guerre mondiale

Médecine: entre protection et instruction

Le service santé de l’armée qui manque déjà de moyens ne sera pas du tout équipé pour soigner ces nouveaux blessés. Il faudra d’ailleurs attendre un an après la première attaque pour obtenir un ensemble de soins bien définis à donner aux victimes gazées.

Les médecins sont chargés d’analyser, après chaque attaque, la nature du gaz utilisé. Ceux-ci recueillent leurs informations auprès des soldats victimes des attaques pour établir leur diagnostic. Outre leur assistance aux malades, ils sont aussi chargés d’une mission de prévention. Ils doivent donner des cours théoriques à chaque troupe pour qu’elle puisse se servir correctement des masques qui leur ont été fournis. Après ces cours, tous les soldats devront suivre un entraînement pratique. Cet entraînement reconstituera au maximum les conditions des attaques au gaz sur le front. Exemple d’entraînement décrit par l’armée belge :

" 2e exercice : emploi de fumée pour imiter l’explosion d’un obus à gaz.

L’on fait éclater, au moyen d’un petit détonateur, de petites boules de phosphore rouge pulvérisées renfermées dans de la toile à sacs. Ces boules ont environ cinq centimètres de diamètre, et, en éclatant, imitent parfaitement le nuage de gaz fourni par un obus à gaz. Ces petites bombes doivent être préparées le jour même de leur emploi.

Procédé : faire éclater une ou deux de ces petites bombes à une douzaine de mètres, et du côté d’où vient le vent. Faire traverser le nuage par des hommes qui ajusteront leur masque en traversant le nuage."

Le gaz ne touchera pas seulement les soldats mais aussi les civils. La Belgique sera un des rares pays où ceux-ci seront victimes des gaz. Pour protéger les habitants des villages proches du conflit, on décide de les munir de cagoules et de masques pour ceux qui seront près des zones fortement bombardées. Il sera même demandé à certains officiers de faire une démonstration aux civils pour qu’ils puissent utiliser leur protection correctement. Tout sera fait pour que les informations soient les plus accessibles possible et au plus grand nombre. Cependant le journal flamand "De Belgische Standaard" du 25 mai 1918 mettra en évidence le fait que la notice d’utilisation des masques et autres protections sera bien souvent en français… La raison principale de cette notice unilingue est que les masques à gaz proviennent de l’armée française. Cela ne sera cependant pas un souci. Des traductions seront effectuées en néerlandais à l’intention des civils flamands proches du front - et donc les plus susceptibles de se faire gazer - et lorsqu’on leur fournissait les masques, on les réunissait pour leur exposer le bon usage de ceux-ci. Sur le front, les médecins venant expliquer en théorie et en pratique comment porter le masque, cela ne posait pas problème non plus. Cependant, pour les traitements des patients, le fait de ne pas être bilingue pour certains médecins posera de nombreux problèmes bien qu'on n'ait aucune statistique à ce sujet.

Un des principaux problèmes de la guerre sera le transport des blessés qui ne fera qu’alourdir le bilan des victimes. Ainsi un transport parfois trop lent ou un diagnostic trop hâtif peut avoir de nombreuses répercussions sur la vie des patients. Certains gazés n’étant pas reconnus comme tels faute de signe apparent ne reçoivent pas les soins adéquats. D’autres blessés ne sont pas soignés assez rapidement jugeant qu’il est primordial de d’abord les transporter vers les hôpitaux situés à l’arrière du front.

Un autre problème inhérent à l’utilisation des gaz est le traitement à donner à ces blessés. La méconnaissance des impacts des gaz entraînera de nombreuses complications quant aux soins à donner aux différentes victimes. Dans de nombreux relevés d’ambulances, les victimes des gaz ne seront pas répertoriées correctement. Les Anglais ne mentionnent les victimes gazées dans une rubrique spécifique qu’à la fin de l’été 1915. Il faudra attendre 1916 pour les Allemands et 1918 pour les Français.

On commence aussi à classer les différents types de gaz selon leurs effets : vésicants (c’est-à-dire avec effets irritants) ou suffocants bien que les gazés puissent être intoxiqués par les deux en même temps. Dans les suffocants, on notera le chlore, fortement redouté, dont les impacts seront terribles. Il est très toxique, asphyxie et détruit les parois pulmonaires. De plus, il provoque de vives douleurs et le fait de fuir aggrave l’intoxication.

Lorsque les troupes seront bien préparées, la parade contre le chlore sera assez aisée. Bien que rudimentaire, la protection qui consiste à imbiber un tampon d’hyposulfite de sodium suffira pour neutraliser les effets du chlore. Certains médecins, en l’absence d’hyposulfite, préconisaient de mouiller des tissus (chaussettes ou mouchoirs) à l’aide de l’urine, dont les propriétés (notamment l’ammoniaque contenu dans celle-ci) pouvaient empêcher l’intoxication.

C’est avec l’emploi d’un nouveau gaz aux effets vésicants que la médecine va se pencher intensément sur la question des gaz. Ce gaz qui portera le nom de son odeur, mais aussi de la ville où il sera utilisé est le plus dangereux de la Première Guerre mondiale. Le gaz moutarde (sulfure d’éthyle dichloré) ou ypérite (en référence à la ville d’Ypres) fera huit fois plus de victimes que les autres toxiques présents lors de cette guerre. Une des plus célèbres victimes de ce gaz sera le caporal Adolph Hitler…

Les suffocants n’agissent sur les adversaires que lorsqu’ils ne sont pas protégés et leurs effets s’estompent assez rapidement. L’ypérite, quant à lui, est le gaz le plus sournois jamais imaginé. Se protéger avec un masque ne suffit pas. Il faut protéger l’ensemble du corps contre les gouttelettes vésicantes (qui irritent la peau et font apparaître des ampoules) dues au gaz. De plus, toute la zone touchée par le gaz est contaminée pour un temps assez long. L’ypérite rend le quotidien invivable. Ainsi il devient de plus en plus difficile aux soldats de s’alimenter. L’obligation de porter le masque se généralise, les aliments sont intoxiqués au gaz, les abris mêmes les mieux calfeutrés sont touchés. Ce gaz exercera un impact psychologique encore plus redoutable que les autres toxiques. Les personnes contaminées par l’ypérite ne développent pas toujours les symptômes immédiatement. Cela augmente encore plus la terreur des soldats qui seront exposés à ce gaz, ne sachant pas s’ils seront intoxiqués.

Pour lutter contre l’ypérite sur le front, on balisera la zone contaminée à l’aide d’une équipe spécialisée et on la désinfectera avec de la chlorure de chaux.

Traitement des gazés

La première chose que le médecin fera pour soigner une personne gazée sera de supprimer le toxique. Pour se faire, il faut amener la personne intoxiquée à l’air pur. Si la possibilité est donnée au médecin, il est préférable de soigner la personne sur place pour lui éviter tout mouvement qui sollicite ses capacités respiratoires. L’important est de stabiliser son état favorisant ainsi une reprise normale de la respiration en inhalant de l’oxygène. De nombreux gazés se débattront pour chercher de l’air, il sera primordial de les calmer pour les soigner correctement.

Les médecins doivent également faire baisser la pression artérielle du patient et faciliter la circulation sanguine. Pour cela, ils ont recours à la saignée (on prélevait une certaine quantité de sang au patient) qui aura l’avantage d’aider le cœur à jouer son rôle correctement.

Pour les personnes gazées à l’ypérite, le médecin désinfecte le patient. Le gazé doit se gargariser la bouche avec de l’eau bicarbonatée. Les yeux sont rincés dans une solution de bicarbonate de sodium. De nombreuses solutions au carbonate sont d’ailleurs utilisées. Elles ont pour effet de diminuer les lésions internes dues au gaz. Lorsque la peau est atteinte, le patient est lavé à l’eau chaude et au savon. Le malade doit à tout prix limiter les efforts qui entraînent une consommation d’oxygène trop importante. Dans cette optique, seules les aliments liquides, comme les boissons chaudes, sont permis au malade; le but étant de réduire la digestion qui sollicite un apport en oxygène conséquent.

Toutes ces mesures permettent dans de nombreux cas de soigner correctement le patient. Ainsi, de nombreux combattants pourront retourner sur le front après quelques semaines. Cependant, dans le cas des gazés à l’ypérite, une rechute pourra très bien survenir. Certains subiront les effets de l’intoxication toute leur vie.

Le gaz terrassera le dernier aspect humain de cette guerre, celui de pouvoir encore voir le visage de son camarade sans masque.

La chimie entre mort et récompense

Pour justifier l’emploi des gaz, l’Allemagne mentionnera le fait que la Convention de La Haye n’était pas assez précise sur l’interdiction de l’utilisation de cette arme.

Fritz Haber, considéré comme le père de l’arme chimique, recevra le prix Nobel de chimie en 1920 pour sa synthèse de l’ammoniac, au grand dam des scientifiques des anciens pays alliés. Si Fritz Haber était fier de sa solution et de son succès, il n’en sera pas de même pour son épouse. S’il est bien un couple qui pourrait être l’antithèse du couple Pierre et Marie Curie, ce sera celui de Fritz Haber et Clara Immerwahr. Tous deux scientifiques, lorsque Clara épouse F. Haber, elle vit dans l’ombre des travaux de celui-ci. Clara Immerwahr se suicidera le 2 mai 1915. Il semblerait qu’elle n’ait pas laissé de message après sa mort. De nombreuses questions restent sans réponse sur les raisons de son acte. Une des hypothèses avancées serait sa désapprobation totale de l’utilisation du savoir scientifique à des fins militaires.

La remise du prix Nobel à F. Haber sera justifiée par le fait que son innovation aura un intérêt scientifique majeur (l’ammoniac sera utilisé pour les engrais agricoles et permettra un rendement sans précédent), mais aussi par le fait qu’on ne pourra rester dans une haine constante basée sur des faits révolus. De plus, bien que les gaz de combat fussent cruels, pour certains scientifiques, ceux-ci ne pouvaient pas être jugés moins condamnables que les armes conventionnelles. Le nombre de personnes blessées par l’artillerie sera beaucoup plus important que le nombre de personnes gazées. On parle, selon l’historien français Andoin-Rouzeau spécialiste de la Grande Guerre, de moins de 1% de morts dues au gaz chez les belligérants. Le plus gros reproche que l’on puisse faire au gaz réside dans ses effets beaucoup plus pervers que l’armement classique. Les actions du gaz pouvaient se faire ressentir chez la victime encore de nombreuses années après, même en ayant subi un traitement.

Bien que le gaz n’ait pas eu un impact décisif sur le déroulement de la guerre, il aura d’énormes conséquences psychologiques. Le gaz terrassera le dernier aspect humain de cette guerre, celui de pouvoir encore voir le visage de son camarade sans masque.

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