# Les Allemands vus par les Belges

Dans l'Histoire, la cohabitation de deux populations imposée par une conquête guerrière a rarement été bien vécue par le peuple occupé. La Belgique durant 14-18 ne dérogera pas à cette règle!

Carte postale satirique: "Et là-bas! vous n'auriez pas besoin d'un prisonnier"  - Collection privée, M. Freddy Billiet ©

Carte postale satirique: "Et là-bas! vous n'auriez pas besoin d'un prisonnier" - Collection privée, M. Freddy Billiet ©

Habitué à la rivalité de ses grands voisins, le Belge avait appris à ne pas prendre parti depuis plus de cent ans pour éviter de se retrouver dans une guerre où il ne ferait pas le poids. Le plat pays regardait presque en spectateur les événements entre la France et l'Allemagne. Bien sûr, les francophones se sont toujours sentis culturellement proches de la France et la Wallonie l'admirait sur de nombreux points. Néanmoins l'Allemagne n'était pas en reste, notamment sur le plan économique et culturel, et suscitait un intérêt croissant dans toute la Belgique.

Mais l’Histoire a décidé qui serait l'envahisseur et qui serait le libérateur : ce sont des troupes allemandes qui ont attaqué la Belgique et avec lesquelles les Belges ont dû vivre pendant 4 ans. Ce sont aux ordres militaires placardés en allemand qu'ils devront se soumettre et ce sont les soldats germains qu'ils apprendront à haïr pour les morts de leur famille ou de leur village. Pendant cinquante et un mois, ils les côtoieront chaque jour dans leurs rues ou leurs commerces. L'énorme majorité de la population restera la plus éloignée possible des militaires, le plus souvent source d'ennuis mais après plusieurs années, même en évitant tout contact, la population s'habitue peu à peu à leur présence. Sans pour autant développer de quelconque sympathie, on n'en parle presque plus : la survie devient la préoccupation première, on ne se soucie plus trop des faits et gestes allemands.

Avant la Guerre

Pendant le XIXe et le tout début du XXe siècle, la vision belge de l'Allemagne n'était pas du tout défavorable. Principalement dans la société bourgeoise et instruite qui, formée dans les universités belges, a assisté aux cours de nombreux professeurs allemands et est imprégnée des nouvelles techniques du séminaire et du laboratoire scientifique, où les étudiants développent leurs capacités expérimentales. De nombreux jeunes gens partiront, après leurs études, plusieurs années en Allemagne pour découvrir le pays et ses coutumes. Mais également dans le monde industriel où on retrouve des Allemands parmi les dirigeants de Cockerill, de l'industrie armurière à Liège ou textile à Verviers.

Du côté politique, tous les grands partis admireront à un certain moment le modèle allemand. Les libéraux encensent la politique de Bismark et son combat contre le poids de l'église catholique en Rhénanie, région frontalière et donc seule partie de l'Allemagne vraiment connue, et en Bavière, qu'on ne reconnaît que par le fait que la reine des Belges, Élisabeth, y est née. Plus tard, ce sera au tour des catholiques, au pouvoir entre 1884 et 1914, d'admirer l'organisation et la discipline allemande. Au même moment, les libéraux et les socialistes eux s'inquiètent de la militarisation et la hiérarchisation de l'Allemagne.

Dans la moyenne bourgeoisie, un grand nombre de demoiselles allemandes sont engagées comme gardiennes d'enfants en raison de leurs habitudes de propreté, de politesse et de discipline. Enfin, dans les milieux littéraires, il existe un peu partout plusieurs écoles allemandes, des écoles de langues où on encourage à apprendre la langue allemande mais surtout nombre de clubs littéraires qui étudieront les grands auteurs allemands, comme le deutscher Klub (Club Allemand, créé par le consul d'Allemagne, il proposait un lieu de réunion pour les quelques milliers d'Allemands vivant dans la région liégeoise), le deutscher Verein Germania (Association allemande Germania) ou encore la Schillerverein (Association Schiller). Enfin, du point de vue religieux, si les Belges se sentent assez proches des Bavarois, des habitants du Bade-Wurtemberg ou des Saxons car ils sont, comme eux, catholiques, ils restent assez méfiants envers les Prussiens, protestants évangéliques.

L'Allemagne suscitait un intérêt croissant dans toute la Belgique

L'arrivée des troupes

Il n'y a donc pas de tradition anti-allemande en Belgique à la veille du 4 août 1914, cette nuit sera d'ailleurs vécue dans le pays comme un "bris de clôture". L'image de l'Allemagne, sans doute assez tronquée dans son ensemble, de ses bons vivants, de sa bière et de sa choucroute, mais aussi de ses scientifiques de haut vol, de sa civilisation et de son "réalisme positif", est en quelques heures dépassée. Les Allemands, qu'ils soient Prussiens, Bavarois, Rhénans, qu'ils soient civils ou militaires, ouvriers ou nobles, sont désormais tous considérés comme les envahisseurs à haïr. Ils se sont tous rendus responsables des massacres du plateau de Herve et des autres villes martyres. Une germanophobie sans borne apparaît alors et s'implantera pour longtemps… On voit que la marque est profonde, notamment, le 10 mai 1940, lorsque l'attaque nazie n'est que très (trop) peu différenciée de celle de 1914 et est annoncées comme "le retour des casques à pointe".

Les Allemands, qu'ils soient Prussiens, Bavarois, Rhénans, qu'ils soient civils ou militaires, ouvriers ou nobles sont désormais tous considérés comme les envahisseurs à haïr

L'habitude s'installe

Pendant la guerre, les civils font rarement la distinction entre les différents types de soldats. En effet, une fois les premières lignes passées, ce sont aux Landsturm, soldats plus âgés ou réformés, à qui reviendront la mission d'occupation plutôt que les tranchées. Ils seront rarement décrits en leur qualité de Landsturm, les civils belges dépeignent les agissements des "Allemands", quel que soit leur grade ou leur poste. Certaines différences se remarquent tout de même. Les premières patrouilles de Landsturm, tranchants totalement avec les soldats de première ligne, en septembre 1914, rappellent quelques souvenirs à la population : " Quand [les civils] voyai[en]t défiler les soldats de la landsturm, grands et petits, gros et maigres, c'était plus solennel, mais tout aussi comique que notre garde civique. On avait l'impression de passer en revue le costume militaire à travers les âges! Quelle différence avec les troupes du mois d'août! Aussi, les Liégeois eurent-ils tôt fait de baptiser ces troupes : C'était du Tout-venant!".

Au fil de la guerre, les relations ne s'améliorent pas. Au fur et à mesure des réquisitions, de l'explosion des prix des aliments, et enfin des déportations, les Allemands sont blâmés dans leur ensemble, sans distinction aucune.

Les difficultés grandissantes du ravitaillement de l'armée sont perçues par les civils qui observent, en décembre 1915, la pauvreté des troupes, de leur matériel plus que vieillissant et hétéroclite - notamment pour les fusils "belges, français ou russes et quelquefois même de chassepots datant de 1870" - mais aussi de l'âge et de la condition physique de celles-ci : "[...] des vieillards ou des hommes difformes, malades [...]". Les civils remarquent également l'allègement progressif du nombre d'hommes occupant les villes et leurs environs. En effet, de plus en plus d'hommes sont envoyés vers le front, ce qui fera, par exemple, chuter en août 1917 jusqu'au nombre de 3 les hommes gardant le fort de Boncelles.

Les officiers, à qui la population reproche surtout d'ordonner des perquisitions dans le seul but de se procurer des bouteilles de vin, sont décrits comme leurs hommes : "[...] Au nombre de ces derniers [les officiers présents], il en était quelques-uns que l'on rencontrait chaque jour, notamment un officier supérieur de cavalerie à la moustache grisonnante, qui ne sortait jamais sans son chien, un fox, qu'il installait à côté de lui dans les trams ou qu'il portait sous sa pèlerine lorsqu'il pleuvait ou qu'il faisait froid. Il y avait aussi un vieux major, grand vieillard à la barbiche en pointe, qui vivait ici avec sa famille et qui, chaque jour, faisait de longues promenades avec ses petits enfants. Puis un officier d'artillerie, un petit homme à la figure rébarbative et bougonneuse, toujours seul de reste, même dans sa voiture attelée de deux chevaux aux harnachements couverts d'ornements de cuivre. Celui-ci devait du reste aimer le "clinquant", car son domestique portait une livrée garnie de larges et innombrables boutons de nacre cousus sur les manches, dans le dos, sur la poitrine de la livrée et jusque sur la couture du pantalon. Mais le plus connu des officiers embusqués était le lieutenant von Mallinkrodt, qui remplissait à la commandanture les fonctions de secrétaire du gouverneur. Celui-là se montrait toujours accueillant, promettait invariablement d'intervenir si vous formuliez une réclamation, mais il était bien rare que ces promesses fussent tenues ou du moins fussent suivies d'effet."

Les Allemands sont blâmés dans leur ensemble, sans distinction aucune

Chacun rentre chez soi

À la fin de la guerre, les Bruxellois s'étonneront même de voir leurs "gras landsturm de l'armée d'occupation" (90% de gros, disait le populaire) se révolter contre leurs officiers. À Bruxelles comme ailleurs, les soldats allemands vont se révolter à la suite des mutineries des marins de Kiel. Ces mutineries de Kiel, début novembre 1918, seront rapidement suivies d'un soulèvement quasi général des soldats et des ouvriers contre le pouvoir en place. La révolution allemande forcera l'empereur à l'exil aux Pays-Bas et, à terme, à l'avènement de la République de Weimar. Le Conseil de soldats sera le nouvel organe de gouvernement mis en place dans l'armée allemande et en Belgique, remettant en cause le pouvoir de la hiérarchie et du Gouvernement général, il reprend en main l'organisation de ce qui n'est plus qu'une retraite. Un de ces conseils verra le jour dans chaque ville belge. Il reprendra les pouvoirs des officiers mais la population ne verra que très peu de différences, préférant se concentrer sur l'offensive alliée suivie de près de l'armistice. Dès l'annonce de celle-ci, la majorité des Belges n'accordera plus d'importance aux troupes d'occupation pour vaquer à leurs activités et pour préparer le "retour à la normale".

Le seul point sur lequel les civils et les soldats semblent au final s'accorder, hormis la volonté de paix, est la responsabilité de certains fermiers et des intermédiaires, les "accapareurs", dans l'état de pauvreté alimentaire qui règne en Belgique. La population comme l'armée allemande est convaincue que ces accapareurs ont passé 4 ans à s'enrichir sur leurs dos. Si les soldats ne peuvent pas faire grand-chose, une certaine indulgence envers les contrebandiers d'aliments dans les familles pauvres sera de mise. Le gouvernement allemand ne prendra néanmoins aucune mesure réellement coercitive envers les coupables, ce qui lui sera reproché par la population. Un grand nombre de ces accapareurs et trafiquants seront mis en prison dès l'armistice signée.

Si 1914-1918 est une rupture dans la politique internationale, elle est aussi une rupture dans la vision que se portent les peuples entre eux. Le 4 août 1914 marquera le début d'une haine viscérale des Belges envers l'Allemagne et son peuple qui ne commencera sa décroissance qu'avec la construction commune de l'Europe de la paix et de la coopération, 40 ans plus tard. Ces deux peuples qui se côtoient pendant plus de 4 ans souffriront pourtant des mêmes maux, côte à côte. La faim, l'inquiétude pour ses proches et l'éloignement du foyer sont le lot quotidien de ces populations qui sont néanmoins ennemies. On les détestera pour l'enfer que les soldats ont amené avec eux, même si pour la plupart ils n'en sont pas directement responsables et auraient sans doute préféré rester parmi les leurs.

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