# Les Allemands sont-ils mieux lotis que les Belges?

Les Allemands sont-ils mieux lotis que les Belges?  - Collection privée, M. Nicolas Mignon ©

Les Allemands sont-ils mieux lotis que les Belges? - Collection privée, M. Nicolas Mignon ©

L'appauvrissement extrême de la population belge est connu de tous. Durant les 4 années de guerre, elle souffrira très largement du manque de nourriture. Des hivers rigoureux entraînent des récoltes très maigres et les denrées sont vendues à prix d'or à qui peut les acheter pour souvent les revendre encore plus cher lorsqu'il n'y a plus rien d'autre sur le marché. Les Belges les plus pauvres vont rapidement dépendre de l'aide que les États-Unis d’Amérique fourniront au Comité National de Secours et d'Alimentation (CNSA). Mais les Allemands présents en Belgique, comment se nourrissent-ils ? Sont-ils eux aussi liés aux récoltes belges et à leurs prix exorbitants ? Ou bien leurs aliments sont-ils directement envoyés depuis l'Allemagne ? Au fil de la guerre, les soldats allemands seront tout autant touchés par les pénuries que les Belges. La situation en Allemagne est catastrophique et les civils y sont encore plus proches de la famine qu'en Belgique. Personne ne peut donc aider les soldats allemands qui peu à peu se voient réduits à la disette au même titre que les civils. Également comme les civils, les bataillons stationnés à la campagne ont plus facilement accès à la nourriture et c'est surtout ceux qui sont en ville qui auront le plus de mal à s'en procurer. Ils auront néanmoins l'avantage de la force pour obliger les vendeurs à respecter les prix imposés, ce que les civils ne peuvent faire. Mais cette technique a ses limites et rapidement, lorsqu'ils tenteront d'acheter quoi que ce soit à un prix raisonnable, on leur rétorquera que les réserves sont vides...

Au fil de la guerre, les soldats allemands seront tout autant touchés par les pénuries que les Belges

Les Allemands mieux lotis que les Belges ?

Jusqu'à la fin de l'année 1915, les bataillons se plaignent extrêmement peu, voire se réjouissent de leur traitement. Ainsi, en septembre 1915, le rapport sur la nourriture du bataillon Augsburg fait presque envie : installé à Aubel afin d’y sécuriser la frontière, il dispose de son propre potager. En plus des rations réglementaires, les hommes se nourrissent donc de salades, parfois même assaisonnées de vinaigre et d'huile, de légumes ou de soupes. On se réjouit de l'utilisation de légumes, surtout pour les dents et les estomacs vieillis des plus anciens. Les vivres qu’ils ne peuvent produire eux-mêmes sont disponibles à un prix correct dans les magasins. Une ration est distribuée à midi. Le soir, en guise de supplément, les hommes reçoivent des restes de saucisses, d’œufs ou de fromage. Le bataillon a sa propre chambre de fumage et découpe sa viande lui-même. Les finances permettent même quelquefois d'offrir une bouteille de vin ou un litre de bière à chaque soldat ! L'officier conclut son rapport comme suit : "Il est bien possible que la plupart des hommes du bataillon soient mieux traités qu'en temps de paix chez eux". Les hommes du bataillon produisent également des légumes qui permettent de faire de grosses économies et de bénéficier de quatre à cinq soupers chauds par semaine. Le seul problème, minime, est la qualité de l'eau potable. Les bataillons reçoivent régulièrement des portions de thé ou de café pour en changer le goût. Par la suite, les troupes allemandes saisiront les sources et organiseront eux-mêmes le commerce des eaux. Par ailleurs, les autorités d’occupation procèdent ponctuellement à des saisies afin d’améliorer le quotidien, ainsi la cave d’un Belge parti en exil, contenant 71 bouteilles de vin rouge et 38 de vin blanc, est pillée.

À la fin de l'année 1915, les prix des vivres explosent. Un premier témoignage de ce problème apparaît dans les archives d'un bataillon allemand, le 6 novembre. Fin décembre, le commandement ordonne aux compagnies de respecter les prix maxima avec la liste de toutes les denrée et leur prix. Il est également demandé d'être extrêmement économe avec les pommes de terre; en effet, une compagnie n'a pas pu se procurer le féculent au prix ordonné par le gouvernement. Dès le lendemain de cette première disette, le bataillon demande à l'administration civile de saisir un wagon entier de ce tubercule qui sera peu à peu remplacé par le rutabaga dans les assiettes. Les Belges eux-mêmes semblent remarquer cet appauvrissement de l'armée allemande. Si le Noël allemand de 1914 fut tapageur, celui de 1915 est bien plus parcimonieux. Les civils remarquent la misère croissante de l'armée allemande, des soldats dont la paie fut réduite à maintes reprises et qui connaissent les mêmes difficultés qu'eux pour se nourrir.

Les Belges eux-mêmes semblent remarquer cet appauvrissement de l'armée allemande

Tous à la même enseigne !

L'année 1916 marque le début des restrictions alimentaires pour l'occupant. Dès le mois de janvier, le prix des pommes de terre, des viandes et des produits laitiers s'envole. Dans le même temps, la somme allouée aux repas des hommes est diminuée. Une des premières décisions pour contrer ce phénomène est de distribuer les restes de nourriture - auparavant réservés aux cochons - aux civils les plus pauvres. La distribution de la nourriture est réorganisée et contrôlée. Tout d'abord, on appelle à dénoncer les magasins ne pratiquant pas le prix maximal et on encourage les potagers particuliers, la plus grande parcelle devant néanmoins être réservée à la culture des tournesols, l'huile alimentaire manquant cruellement en Allemagne. Très vite, des mesures drastiques sont mises en place. La consommation de viande est d’abord interdite le vendredi, puis la portion en est diminuée de 250 à 200 grammes par jour. Enfin, la viande doit être remplacée par du poisson un jour par semaine. La viande devient un met rare et précieux, objet de convoitise. Des rumeurs d’empoisonnement courent et des enquêtes sont menées à la recherche de strychnine (poison létal, il provoquait des spasmes suivis d'un arrêt cardiaque et la mort par asphyxie) dans le lard américain. Les hommes à la frontière arrêtent des contrebandiers avec des aliments devenus introuvables en Belgique, tant pour les militaires que pour les civils. Le beurre en est un exemple: il disparaît brutalement des échoppes lorsque le prix maximal imposé par l’occupant ne permet plus aux vendeurs de dégager un bénéfice.

Malgré ces difficultés, les bataillons ne se plaignent pas. Leurs repas de midi restent suffisants grâce à leurs potagers et parfois à leurs élevages de cochons, qui permettent d’assurer un approvisionnement régulier en viande. Les soldats se savent privilégiés : "Le ravitaillement de la population est plutôt bon dans le territoire géré par le bataillon [Aubel] grâce à la présence de nombreuses fermes de blé. Ici, on a assez à manger en viande mais aussi en lait et de ce qui en découle. Mais dans les villages où une majorité d'ouvriers habitent, il se trouve plus de pauvres qui se plaignent : on se plaint surtout à propos des pommes de terre et des prix sans cesse augmentant des œufs (1 pour 30ct), du beurre (1kg = 7,30fr , ce qui est bien trop haut), et de la viande (jusqu'à 7fr le kg de viande de porc, la viande de bœuf a presque totalement disparu). Tous ces vivres partent pour la plupart vers Liège pour en faire commerce et les vendre encore plus cher. Il en résulte une incroyable irritation/exaspération de la population contre les fermiers qui possèdent les terres et les récoltes ainsi que contre les gros négociants. Le ravitaillement de la population en blé et en pain par le Comité de ravitaillement est par contre satisfaisant. "

L'année 1917 n'amènera que peu de changements. Les bataillons ont toujours plus de mal à se fournir en vivres et ils apprennent à se contenter de moins. Lorsque les pommes de terre deviennent rarissimes, on les remplace par une ration de pain. Lorsque celui-ci devient plus compliqué à trouver, on diminue la ration d'un tiers et on demande de l'aide en nature, c'est-à-dire d'envoyer directement de la nourriture, à la Bavière. Jusque-là, les hommes envoyaient leur solde à leur famille, pour les aider. Désormais, le Landsturm (soldat d’occupation) a besoin de toute sa paie pour se nourrir et un très grand nombre de vacanciers (soldats partis en permission) reviennent les bras chargés de café, de lard ou de graisse. Avec la raréfaction du pain, cela crée une grande disparité de sort entre les soldats, certains ne recevant rien de leur famille.

Les problèmes alimentaires trouveront sans doute leur apogée pendant l'été 1917. En juillet, on sent que le manque s’accentue lorsque, pour la première fois, un officier parle de sous-alimentation dans ses rapports. La viande n’est plus présente que dans un tiers des repas et les hommes n'ont plus assez d'argent pour équilibrer ce manque par des achats personnels. L'officier appelle à faire baisser les prix par tous les moyens car les hommes n’ont plus les moyens nécessaires. Il rappelle que chaque homme doit ingérer au grand minimum 1.647 calories par jour et que, selon son calcul, ceux du bataillon n’en consomment que 1.437. Même les quantités du repas de midi sont insuffisantes et les hommes doivent faire preuve de débrouillardise pour se nourrir le soir.

Peu à peu, le mécontentement grandit et, lorsqu'en novembre, la ration de pommes de terre est diminuée de 500 à 300 grammes par personne, les officiers sont obligés, pour prouver leur bonne foi, de mettre en place une Kantinenkommission (commission de la cantine) et d’octroyer aux hommes et sous-officiers l’accès aux comptes du ravitaillement. En cette fin d'année 1917, avec les problèmes de ravitaillement, les premiers vols de nourriture apparaissent au sein des bataillons. Deux premiers Landsturm sont mis aux arrêts durant quatre mois pour des vols successifs de 8 et 21 pains dans la réserve du bataillon. Ces pains ont été cachés et consommés à l'écart.

La solde quotidienne d’un soldat lui permet de se procurer au maximum 60 grammes de viande

De mal en pis

Les choses ne vont pas en s’améliorant et l’année 1918 est pire encore. En janvier, dans le but de rétablir un équilibre entre les hommes qui peuvent compter sur un soutien venu de leur famille en Allemagne et les autres, la viande n’est plus distribuée mais vendue et chaque homme voit son salaire augmenter. La solde quotidienne d’un soldat lui permet de se procurer au maximum 60 grammes de viande. En avril, la fin du service postal remettra tout le monde à égalité dans la faim. Le manque de graisses se fait ressentir de plus en plus et la soupe distribuée ne parvient pas à remplir les estomacs.

En septembre 1918, la situation se fait encore plus dure. Les rations quotidiennes ne se composent plus que de 500 grammes de pain. Il est possible d’acheter du beurre, de la viande, du fromage et du miel.

Au vu de cette dégradation flagrante des conditions de vie des soldats allemands, personne ne s'étonnera du soulèvement du peuple, tout d'abord en Allemagne, rongée par la faim encore plus que dans les tranchées, puis dans les territoires occupés. Si on pouvait imaginer le civil comme la victime d'une armée d'occupation se réservant toute la nourriture, cette idée est à écarter. Les hommes de troupes seront dans le même "bain" que les Belges et si la défaite allemande est à expliquer par de multiples raisons, le manque croissant de nourriture fait sans doute partie des plus importantes.

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