# Le secours alimentaire pour les "pauvres petits belges"

Mobiliser des troupes, affaiblir militairement l’ennemi, administrer un pays étranger et assurer la survie d’une nouvelle population… Voici le grand challenge de l’occupant lors de son arrivée en Belgique.

"Merci à l'American Commission"
Sac peint et brodé par Jeanne Willem, Ecole Morichal, 1915, La Belgique reconnaissante  - Herbert Hoover Presidential Library-Museum ©

"Merci à l'American Commission" Sac peint et brodé par Jeanne Willem, Ecole Morichal, 1915, La Belgique reconnaissante - Herbert Hoover Presidential Library-Museum ©

Avec les voies ferrées, les ports et la production industrielle contrôlés, l’accès aux denrées alimentaires fut, à partir de août 1914, une des plus grandes préoccupations à la fois pour l’occupant et pour l’occupé. Un pays dont la neutralité fut interrompue devait répondre aux difficultés imposées par l’occupation dans le domaine du ravitaillement de la population. Etait-ce un devoir qui revenait aux Allemands? Au gouvernement belge contrôlé? A l’ensemble de la communauté internationale? Les initiatives privées d’un groupe d’hommes d’affaires, de grande importance dans le pays, dirigé par Ernest Solvay (chimiste et industriel belge), Emile Francqui (diplomate) et Jean Jadot (industriel et gouverneur de la Société Générale de Belgique) leur permirent de trouver une réponse dès septembre 1914: créer un organisme indépendant et neutre de ravitaillement national autorisé par l’occupant, le Comité National de Secours et d’Alimentation (CNSA), et soutenu par des pays producteurs dirigés par la Commission for Relief of Belgium (CRB).

Un pays dont la neutralité fut interrompue devait répondre aux difficultés imposées par l’occupation dans le domaine du ravitaillement de la population. Etait-ce un devoir qui revenait aux Allemands? Au gouvernement belge contrôlé? A l’ensemble de la communauté internationale?

Dans la tension entre alimenter l’ennemi et lutter contre la famine du peuple belge, les autorités allemandes, ne pouvant garantir un système capable de ravitailler le pays occupé, autorisèrent la création et le fonctionnement du CNSA: "Nous rappelons tout d’abord que le Comité National de Secours et d’Alimentation, comme sa dénomination l’indique, a été créé uniquement dans le but de fournir des aliments aux populations civiles belges, et de secourir les nécessiteux. L’institution est essentiellement privée et neutre." (Lettre du 7 mai 1915. Envoyée aux présidents des comités provinciaux). Sachant que la Belgique, au début du XXe siècle, importait au moins un tiers des produits nécessaires pour s’alimenter, de nouvelles sources étaient requises et l’achat traditionnel des denrées ne répondait plus aux dynamiques de l’avant-guerre.

Au-delà des implications purement politiques et militaires du conflit, la population belge devait être approvisionnée et la communauté internationale décida de collaborer avec le CNSA. Les ministres plénipotentiaires (ambassadeurs) d’Espagne et des Etats-Unis, et postérieurement celui des Pays-Bas ont mis en marche la Commission for Relief in Belgium (CRB). Cette commission avec son siège à Londres et dirigée par le futur président des Etats-Unis Herbert Hoover, réussit à obtenir l’aide de plus de 200 commissions d’aide aux Belges qui envoyaient des vivres et qui faisaient surtout des dons en argent (plus faciles à transporter!) autour du globe: Espagne, Portugal, Canada, Australie, Brésil, Afrique du Sud, Ceylan, Nouvelle-Zélande… tous prêts à aider le pays surnommé "The Poor Little Belgium" par la presse, les campagnes publicitaires et les caricatures.

Sous condition de garantir une distribution des denrées alimentaires uniquement à la population civile belge hors conflit et sans interférer dans l’administration occupante, les aliments traversaient le pays depuis leurs lieux d’origine jusqu’aux provinces belges en bateaux, trains régionaux, camions et même à cheval! L’arrivée de denrées principales tels que la farine, le maïs, les boîtes de conserve de viande et de poisson, le riz, les bouillons en poudre, les pois et les carottes, dépendait d’un effort partagé et organisé en deux étapes. La CRB était responsable d’acheminer les produits jusqu’au port de Rotterdam, le siège principal depuis le blocage d’Anvers au début du conflit, et le CNSA les répartissait à travers le reste du pays avec une première distribution à Gand, Anvers, Bruxelles et Liège.

Une aide nord-américaine sans les Américains ?

La population belge constata depuis le début du conflit, le rôle clef du gouvernement américain pour sa survie. Néanmoins, suite à la mobilisation des troupes américaines, les Belges ont été envahis par la peur et l’incertitude pendant les premiers mois de l’année 1917; la neutralité des États-Unis face au conflit était l’élément qui assurait le bon fonctionnement autorisé du CNSA et de la CRB en Belgique.

Une fois de plus, la communauté internationale, en s’appuyant sur l’organisation déjà acquise par le Comité, a trouvé le moyen de continuer à assurer le ravitaillement de la population belge : "Un nouveau Comité nommé "Comité Neutre pour la Protection du Ravitaillement", composé de sujets espagnols et néerlandais, remplace la CRB dans l’exercice de ses fonctions en Belgique au point de vue de l’exécution des garanties données par les diverses autorités civiles et militaires et la distribution des secours en Belgique et dans le Nord de la France." (Lettre des ministres espagnol et hollandais, marquis de Villalobar et Van Vollenhove, adressée aux Ministres Protecteurs du CNSA le 1er mai 1917, lors de la mobilisation américaine en avril de la même année).

Ce Comité Hispano-Néerlandais pour la Protection du Ravitaillement a dû répondre à certains changements provoqués par la mobilisation américaine comme le départ de Bruxelles de Brand Whitlock, ambassadeur des Etats-Unis, et la substitution du personnel contrôleur de la distribution des denrées dans l’ensemble des provinces. Plus surprenantes furent les occasions où les aliments qui traversaient l’océan pour arriver en Belgique finissaient noyés suite à des attaques des sous-marins allemands qui ne pouvaient pas toujours faire la différence entre des troupes et des sacs de farine contenus dans un bateau.

Le comment et le quoi du ravitaillement

L’autorisation de l’occupant pour le fonctionnement du ravitaillement alimentaire partait du principe - parfois pas nécessairement appliqué - que les autorités allemandes, à peine installées, n’avaient pas le droit de réquisitionner les produits importés. La répartition devait être surveillée par les 125.000 agents de la CRB arrivés avec les cargaisons alimentaires depuis le début du conflit. Des automobiles avec des drapeaux qui attestaient de leur neutralité traversaient donc la Belgique pour protéger le bon arrivage et la juste distribution des denrées qui portaient, elles aussi, des insignes de la CRB ou du CNSA.

La neutralité du CNSA basée sur un fonctionnement indépendant qui ne s’appuyait ni sur l’administration contrôlée ni sur la nouvelle gérance instaurée par les Allemands, fut le seul moyen pour mettre en marche cette machine d’approvisionnement alimentaire qui était un état dans l’état. Comme le décrit un article de presse de La Gazette de Liège de décembre 1918, "Au Comité National, on se garda de la politique comme de la peste!". L’organisation politique du pays depuis la fin du XIXe siècle fut pourtant la clef du bon fonctionnement de la distribution d’aliments. En adressant les conditions du ravitaillement à chaque province et commune belges, les produits importés ou achetés nationalement avec des garanties spéciales étaient à disposition des différents programmes du CNSA. Parmi ceux-ci se trouvaient notamment le programme de la Soupe Scolaire et les restaurants économiques. Majoritairement, ces produits finissaient par être achetés, revendus ou distribués lors de l’application des règles de rationnement dans les centres principaux de distribution: les Magasins Communaux.

Au Comité National, on se garda de la politique comme de la peste!

Parler de l’alimentation pendant la période de la guerre, c’est évoquer des produits qui gardent dans la mémoire collective un goût amer à cause de la répétition de leur usage comme la chicorée et le rutabaga pendant la période 14-18. Cependant, quel rôle occupèrent les poissons tels que le thon et le saumon en conserve qui ont été digérés pour la première fois par les estomacs belges de manière massive pendant la Grande Guerre? Comment s’est déroulée l’introduction du maïs et du riz auparavant utilisés seulement avec parcimonie? L’aspect de la nouveauté alimentaire, souvent oublié dans les réflexions autour du conflit, se trouve dans chacune des boîtes de conserve arrivées d’Espagne et du Portugal, par des bateaux qui contenaient, grâce aux progrès technologiques, des chambres froides qui traversaient l’Atlantique avec de la viande argentine, des tonnes de sucre et de café envoyées par la nation brésilienne, des céréales canadiennes et australiennes, et des sacs de farine de maïs importés du côté nord-américain du globe. L’objectif du CNSA, "nourrir la population bien et à bon marché quand le commerce ne peut plus y parvenir" a facilité l’arrivée des 700.000 tonnes de denrées (maïs, pois, haricots, lard, cacao, café, Céréaline, son, etc.) entre décembre 1914 et fin octobre 1915 - et 320.000 tonnes de farine pendant toute la période de la guerre!

Malgré les bons efforts…

Des bourgmestres provinciaux qui s’enrichissent en engraissant des porcs avec des marchandises du Comité National, des abus dans la vente de farine de très mauvaise qualité dans les Magasins Communaux, des quantités inférieures à ce que les ouvriers nécessitaient en termes nutritionnels… voici un clin d’œil sur la série de plaintes qui cherchaient à montrer les faiblesses des décisions prises soit par le siège central du Comité soit par les différentes provinces belges. Un ferblantier (fabricant ou commerçant d’objets de fer-blanc) de la commune de Diest déclara en novembre 1916: "Depuis environ 4 mois je ne reçois plus de farine du Comité National de Diest. Comme motif, il y a lieu d’entendre ce qui suit : le Comité disposait à ce moment de viande de bœuf d’Amérique, et pour ce produit n’avait pas ou peu d’amateurs. Le Comité voulait donc exercer une certaine pression sur les acheteurs de farine de façon à les obliger à acheter en même temps de la viande de bœuf à 2,45 francs le kilo. Je n’achetai pas celle-ci et par suite ne reçus plus de farine."

La confrontation entre les règlementations qui déterminaient qui, combien et à quel prix pouvait se ravitailler une personne et la réalité qui touchait le quotidien des ménages belges débouchaient parfois sur des situations assez défavorables. Le CNSA avec ses deux programmes principaux à l’échelle nationale - la Soupe Scolaire qui garantissait une portion de soupe et de pain par jour et par enfant, et la Soupe Communale qui accomplissait la même fonction pour les plus démunis - cherchait à satisfaire les besoins d’une alimentation correcte au moins une fois par jour et par personne. Cependant, dans une lettre envoyée aux autorités du CNSA, il était spécifié que, "Il y a par exemple, des pères de famille qui ne peuvent pas acheter du pain chez un boulanger parce qu’ils reçoivent la soupe communale. Le pain leur est donné, il est vrai, gratuitement, mais en si faible ration que la gratuité remise est absolument insuffisante pour une nombreuse famille. On se préoccupe donc des voies et des moyens de remédier ce mal."

Les apparentes – et inévitables – injustices du Comité ont trouvé évidemment un écho dans la presse et on constate que dans certaines communes il y a eu des emprisonnements, des déportations et des amendes pour les collaborateurs du Comité qui ont autorisé la publication de certaines communications comme celles qui vantaient des messages tels que: "Qui mérite d’être fusillé? Les activistes ou les hommes du Comité National?" (Berchem, 8 février 1918), "Il n’est mystère pour personne que l’Arrondissement de Charleroi est victime d’une situation pénible au point de vue de son ravitaillement, comparé aux autres arrondissements" (1918) ou des appels à des réunions communautaires comme celle organisée à Saint-Nicolas (Flandre Orientale) qui dénonçait: "La bonne besogne! Découvertes sensationnelles!! Vols considérables dans les comités! Ceux qui désirent apprendre de quelle manière les riches fransquillons et les grands patriotards traitent l’alimentation du peuple dans les comités, qu’ils viennent au meeting du vendredi 15 mars 1918 à 8h."

Sans pouvoir entrer dans des jugements de valeur ni dans des généralisations à partir de quelques témoignages de la sorte, les services rendus par le CNSA belge vont au-delà des injustices quand il s’agit de s’apercevoir que, sans leur logistique, la famine en Belgique aurait pris une ampleur exponentielle entre 1914 et 1918. Les millions de Belges secourus, surtout ceux qui habitaient dans des villes éloignées d’un potager, d’un champ de pommes de terre, d’une vache ou d’une poule, sont la preuve du succès d’un Comité qui, quelques semaines après son lancement à Bruxelles, s’est répandu à l’ensemble du territoire national. Comme le témoigne une lettre envoyée en 1916, sans l’aide internationale, les produits arrivés par Rotterdam n’auraient jamais trouvé une place à la table des Belges pendant le conflit: "Nous devons rendre ici un hommage reconnaissant à la nation américaine sans la générosité de laquelle la Belgique n’aurait pu échapper aux horreurs de la famine et des mouvements populaires qui l’auraient infailliblement accompagnée!"

Nous devons rendre ici un hommage reconnaissant à la nation américaine sans la générosité de laquelle la Belgique n’aurait pu échapper aux horreurs de la famine et des mouvements populaires qui l’auraient infailliblement accompagnée!

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