# Le sapin de Noël est-il " boche " ?

« Noël en pays ennemi : Belgique 1915 ».
Une unité allemande est prise en photo en Belgique à la Noël 1915, devant un sapin richement décoré. La mention sur la pancarte rappelle que la fête se fait « en pays ennemi ». La « paix sur terre aux hommes de bonne volonté » devra attendre…  - Collection privée, Nicolas Mignon. ©

« Noël en pays ennemi : Belgique 1915 ». Une unité allemande est prise en photo en Belgique à la Noël 1915, devant un sapin richement décoré. La mention sur la pancarte rappelle que la fête se fait « en pays ennemi ». La « paix sur terre aux hommes de bonne volonté » devra attendre… - Collection privée, Nicolas Mignon. ©

Quiconque s’intéresse aux traditions et aux fêtes a certainement déjà lu cette affirmation un peu étonnante : le sapin de Noël se serait imposé en Belgique après l’occupation allemande de 1914-1918. Fascinés par le spectacle des occupants chantant des cantiques autour d’arbres décorés et illuminés, les Belges auraient adopté la même coutume. Alors, " boche " le sapin de Noël ? Pas si simple…

Réveillons d’avant-guerre

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, l’historien allemand Otto von Reinsberg s’intéresse aux traditions et aux fêtes en Belgique. Il s’étonne du fait que, dans un pays où les traditions festives sont si nombreuses, Noël est considérée comme moins importante que chez les peuples voisins :

" La fête de Noël, la plus joyeuse chez les peuples de race teutonique aussi bien que de race slave, n’est presque plus célébrée en Belgique que par les solennités de l’Eglise. On n’y voit ni “l’arbre de la sainte nuit”, si cher à toute l’Europe germanique, ni “le grand réveillon”, ce festin somptueux, qui au Midi de la France fait encore aujourd’hui désigner Noël par les enfants de “fête où l’on mange tant”, ni les gaies réunions et les banquets hospitaliers qui en Angleterre du temps de Noël font l’époque la plus animée de l’année ".

Pas d’" arbre de la sainte nuit " : le sapin de Noël, d’origine alsacienne, n’a pas encore pénétré en Belgique. En revanche, la plupart des Belges connaissent la " bûche de Noël ", à l’origine du dessert le plus connu de nos réveillons actuels. Il s’agit d’une bûche de grande taille, abondamment décorée et qui est destinée à être brûlée pour illuminer le réveillon. Le cougnou (ou encore cougniole, coquille ou toteman) est assez répandu (sauf à Liège, où l’on mange la bouquète), mais bien plus grand et décoré qu’aujourd’hui. Pour le reste, les coutumes de Noël diffèrent abondamment d’un endroit à l’autre du pays : à cette époque sans télévision et sans consommation de masse, les modalités de la fête ne se sont pas encore uniformisées.

Les coutumes de Noël diffèrent abondamment d’un endroit à l’autre du pays : à cette époque sans télévision et sans consommation de masse, les modalités de la fête ne se sont pas encore uniformisées

Saint Nicolas, meilleur ennemi du père Noël

Lors du premier Noël de guerre, en décembre 1914, la presse censurée dresse de la fête un tableau étonnement semblable à celui d’Otto von Reinsberg en 1870. A Liège, le Télégraphe fait remarquer que " c'est surtout dans les pays protestants, Allemagne et Angleterre, que la Noël est unanimement fêtée : on en a fait la fête enfantine par excellence. […] En Belgique, le père Noël n'est guère aussi connu que chez nos voisins ; il a un redoutable concurrent en Saint Nicolas, le dispensateur des bonbons et jouets aux enfants ".

La " résistance " belge à la fête de Noël porte en effet un nom : Saint Nicolas. En Belgique comme aux Pays-Bas ou dans le nord de la France, le succès du grand saint catholique entrave la pénétration de son descendant protestant le père Noël. Comme pour la Noël, les traditions de la Saint-Nicolas ne sont pas encore uniformisées en Belgique quand la Grande Guerre éclate. C’est pourquoi le futur officier Hubert Lefebvre est surpris, en décembre 1915, lorsqu’il parvient à franchir la frontière hollandaise pour s’engager dans l’armée belge : " Nous allons […] à Eindhoven où, à deux reprises, Saint Nicolas nous apparaît dans les rues, en costume violet d’évêque, mitre et crosse sur un âne et entouré de toute la marmaille. Une curieuse coutume hollandaise ". Même si la vision d’un homme déguisé étonne le jeune volontaire de guerre belge, il n’a néanmoins aucun doute sur son identité : la Saint-Nicolas est bien ancrée en Belgique, comme aux Pays-Bas.

Noëls de guerre

Non seulement la fête de Noël n’a pas vraiment progressé en Belgique depuis le XIXe siècle, mais elle est même en perte de vitesse, estiment les journaux. Le Télégraphe regrette ainsi qu’une " des plus charmantes coutumes de Noël [soit] maintenant à peu près tombée en désuétude et ne persiste plus que dans quelques rares contrées : c'est l'usage de la bûche de Noël, la bûche fleurie et enrubannée qui prêtait jadis la joyeuse clarté de sa flambée au festin du réveillon. Avec sa disparition, un peu de la joie intime de la veillée s’est envolée ". Mais si la Noël belge s’est peu à peu vidée de sa substance, telle n’est pas le cas de la Noël allemande… comme les Belges peuvent le voir aisément en observant leurs occupants. Le Bruxellois Paul Max en témoigne dans son journal, en décembre 1914 :

" En passant par la Grand-Place, j’ai vu ce soir un tableau caractéristique : dans la grande salle de la Brasserie qu’occupent les Allemands, un arbre de Noël était tout illuminé et, tout autour, des soldats chantaient des cantiques. Ils étaient sérieux et graves et leur pensée, certainement, évoquait l’image du pays et de la famille abandonnés depuis cinq mois… Ils auraient mieux fait d’y rester ".

Dans le même passage, Paul Max distingue la Noël belge (" Nuit de Noël ! Triste Noël ! ") de la Noël allemande, qu’il ne cite pas sous son vrai nom (Weihnacht) mais rapproche de la tradition anglo-saxonne (" Les Allemands ont fêté la “Christmas” "). La vue du sapin de Noël ne lui est pas inconnue, mais ce dernier n’est pas perçu comme belge. Les jours précédents, Paul Max signalait déjà d’autres sapins plantés et décorés par les occupants : dans le parc de Bruxelles, dans la salle des pas perdus du Palais de Justice, dans le bureau de deux sous-officiers en poste sur la Grand-Place. Ce spectacle lui paraît digne d’être mentionné, car si le sapin est présent en Belgique avant la guerre, il est plutôt rare. Se souvenant de son enfance tirlemontoise, le poète Paul Dewalhens écrit que " quand nous étions enfants (avant 1914 on n’érigeait pas d’arbre de Noël chez soi), nous allions admirer, mes sœurs et moi-même, accompagnés de maman, l’immense (il avait l’air immense) arbre qui scintillait de ses mille feux, au théâtre communal Saint-Georges ". A Namur, les enfants peuvent par exemple admirer en 1915 un arbre de Noël dressé dans la rue Saint-Nicolas.

Le sapin occupant

Ce sapin de Noël, si rare en Belgique avant la guerre, ne risque-t-il pas d’être perçu comme typiquement allemand, et donc indésirable ? Les commentaires sur le spectacle des Allemands fêtant Noël, dans les carnets et journaux intimes, témoignent d’une attitude ambiguë, faite à la fois de fascination et de répulsion. Cette dernière l’emporte parfois franchement. C’est ainsi que le poème " Noël aux barbares ", paru dans un journal clandestin en 1917, présente dans l’une de ses strophes le sapin de Noël :

" Au sapin puéril, trompez votre misère

Et prenez pour faveurs, son faux or, ses fruits creux,

Son cadavre paré de gloire mensongère ;

Pauvre geste sénile où finit des aïeux

Le vieux culte Sylvestre ! Et vous croyez, Barbares,

Que ses pâles lueurs, vacillant dans la nuit,

Feront fuir le remords dont votre âme s'effare

Et qui vient pour venger tant de bonheur détruit ".

Le sapin coupé n’est plus qu’un cadavre, c’est un amusement " puéril " pour des barbares non christianisés qui rendraient encore un culte à la nature… Cette vision est d’autant plus crédible, aux yeux de certains, que l’occupant allemand a l’habitude d’utiliser abondamment des branches d’arbres comme décoration, non seulement à la Noël, mais aussi à l’occasion d’autres fêtes. Le vicaire Jans, de la paroisse Saint-Michel-et-Gudule, s’étonne ainsi en mai 1918 de la décoration de la cathédrale : " à 8 h. les allemands [sic] commencent leur office. La veille ils ont orné l’église de branchages (à toutes les colonnes), au chœur surtout ". Cet amour de l’occupant pour la décoration végétale n’a-t-elle pas quelque chose de païen ?

Cet amour de l’occupant pour la décoration végétale n’a-t-elle pas quelque chose de païen ?

Christmas versus Weihnacht : 1-0

Alors, le sapin de Noël est-il " boche " ? Eh bien, peut-être pas. Car on ne peut qu’être frappé par le désir des Belges de " purifier " le territoire après l’Armistice de tout ce qui peut rappeler l’envahisseur abhorré et les souffrances de l’occupation. Les " boches " sont bien sûr chassés du territoire, mais cela ne suffit pas. Dans le cadre de la répression des inciviques, on condamne aussi les " embochés " coupables d’avoir aidé ou fréquenté l’ennemi. On prône aussi le boycott des marchandises et des entreprises allemandes. Plus généralement, la pénétration en Belgique de tout ce qui est allemand – en ce compris la littérature, la musique, les films – est longtemps perçue comme une souillure, une continuation de l’occupation par d’autres moyens. " Rien des Allemands, rien aux Allemands " proclament des tracts, des cartes postales et des timbres commémoratifs. Le Touring-Club de Belgique se lance encore entre 1921 et 1926 dans une campagne contre les " inscriptions boches " qui subsistent encore sur des bâtiments un peu partout en Belgique, afin de les faire toutes disparaître, sans exception.

Est-il réaliste, dans ce contexte, d’imaginer que la population belge ait repris à son compte une coutume qu’elle aurait perçue comme typiquement allemande ? C’est peu probable. Le seul emprunt conscient que les Belges ont fait à l’occupant est celui de la carte d’identité. Si celle-ci a été acceptée, c’est parce qu’elle n’était qu’une des pièces d’une nouvelle politique plus restrictive en matière d’immigration et d’octroi de la nationalité. Elle permettait de différentier plus facilement les Belges des étrangers… dont les Allemands, désormais indésirables.

Le succès du sapin en Belgique après 1918 n’est-il pas dû au fait qu’il va rapidement être assimilé, non pas à l’envahisseur, mais bien aux libérateurs ? A la Noël 1918 en effet, la Belgique est libérée des Allemands mais désormais occupée par une quarantaine de divisions alliées. Toutes fêtent Noël à leur manière. Elles sont nombreuses à inviter des familles et surtout des enfants belges à partager leur repas et/ou à leur offrir de petits cadeaux. Vingt ans plus tard, un vétéran australien se souvient, dans The Advertiser (Adelaide) : " Les pauvres femmes et enfants – beaucoup de ces derniers n’avaient jamais vu un Père Noël jusqu’à ce qu’un soldat australien porte une barbe et un grand habit écarlate – étaient presque pitoyablement transportés de joie ".

La Noël belge va donc pouvoir adopter de nombreux attributs du Christmas en toute bonne conscience. L’arbre de Noël, notamment, pourra désormais être perçu comme allié et non comme ennemi : le sapin rejoint donc les nombreux produits alliés à la mode, comme les bières anglaises. Le retour des réfugiés belges, qui ont dû fêter Noël en exil pendant quatre ans, a sans doute également renforcé cette tendance. " Paix sur Terre aux hommes de bonne volonté ", dit-on traditionnellement à Noël en référence à une phrase (ambiguë) de l’évangile de Luc. Mais l’inoubliable fête de Noël de 1918 était bien davantage que celle de la paix : celle de la victoire.

On ne peut qu’être frappé par le désir des Belges de " purifier " le territoire après l’Armistice de tout ce qui peut rappeler l’envahisseur abhorré et les souffrances de l’occupation. Est-il réaliste, dans ce contexte, d’imaginer que la population belge ait repris à son compte une coutume qu’elle aurait perçue comme typiquement allemande ?

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