# Le rôle des infirmières

Il serait inconcevable d’imaginer des hôpitaux sans infirmières et pourtant les premiers instants du conflit se feront sans elles!

Une carte d'infirmière  - Collection privée, Monsieur Jacques DEBOURCES  ©

Une carte d'infirmière - Collection privée, Monsieur Jacques DEBOURCES ©

Pendant que des hommes rivaliseront d’ingéniosité pour anéantir leurs adversaires, d’autres mettront tout en œuvre pour sauver des vies. En 1914, le service médical belge se retrouve démuni face à cette guerre. De plus, l’avancée allemande fera abandonner une grande partie de son matériel au Service Santé de l’Armée.

La médecine sera un des domaines où des innovations majeures seront apportées. Le principal fléau de cette guerre est l’infection des blessures. De nombreuses personnes succombent des maladies que leurs blessures mal soignées ont engendrées et cette situation s’aggrave lorsque le peu de personnes disponibles pour seconder les médecins ne fera qu’anéantir les efforts de stérilisation de ceux-ci.

Dès lors, la formation du personnel hospitalier et sa valorisation deviendront la priorité et c’est entre autres grâce à l’expérience et la clairvoyance de quelques médecins belges que la pratique médicale deviendra plus efficace.

Alors qu’au tout début du XXe siècle encore, ce rôle est dévolu à la simple bonne volonté des sœurs hospitalières, très vite celui-ci passe aux mains d’infirmières professionnelles qui occuperont une place centrale dans ce conflit en restaurant les forces des soldats pour leur permettre de regagner le front. Malgré leur rôle primordial, on a gardé peu de traces de celles-ci.

La guerre va profondément changer l’image de cette profession mais peut-on espérer qu’en raison de son rôle primordial, l’infirmière améliorera la condition de la femme du début du XXe siècle ?

 

Pendant que des hommes rivaliseront d’ingéniosité pour anéantir leurs adversaires, d’autres mettront tout en œuvre pour sauver des vies.

De l’amateurisme à l’infirmière professionnelle

De nombreux progrès sont réalisés en médecine durant la deuxième moitié du XIXe siècle. L’eau courante, l’électricité, les normes d’hygiène plus sévères et l’industrie répondent aux besoins des hôpitaux modernes. Cependant, si les médecins sont rigoureux et évoluent dans un cadre moderne, il n’en est pas de même pour le personnel hospitalier qui est mis à leur disposition. L’amateurisme du personnel auxiliaire contraste avec les progrès de la médecine.

Jusqu’au début du XXe siècle, les femmes qui assuraient le rôle d’infirmière étaient bien souvent des sœurs hospitalières. Par la suite, on assiste à une laïcisation progressive de cette fonction, tout en prenant soin de ménager l’opinion catholique, et on décide de proposer des formations dispensées par des médecins. Il faudra attendre 1907 pour que l’on créé la première véritable école d’infirmières sous l’impulsion du docteur Antoine Depage.

Ce dernier recherchant à tout prix un professionnalisme beaucoup plus poussé, prospecte en Angleterre, pays fort réputé pour la qualité de la formation dispensée à ses infirmières, pour trouver la future directrice de son école. Son choix se porte sur Édith Cavell qu’il nomme en 1907 à la tête de l'Institut médical Berkendael à Ixelles. Elle a une bonne connaissance de la société belge et de la langue française suite à un séjour de six ans comme gouvernante en Belgique et a travaillé au Royal London Hospital comme infirmière pendant plusieurs années, ce qui fait d’elle la candidate idéale pour diriger l’école d’infirmières créée par Antoine Depage un peu plus tard cette année-là. Elle se heurtera à de nombreuses difficultés pour recruter et valoriser la profession d’infirmière mais avec la Première Guerre mondiale, cette fonction connaîtra une réelle reconnaissance.

En 1914, c’est une Belgique totalement prise au dépourvu qui entre en guerre. Le manque de moyens est criant. Ainsi sur les 245 médecins prévus par la loi du 25 mai 1914 pour le Service de Santé de l’Armée seuls 166 et 12 médecins de réserve sont disponibles au moment de la mobilisation. Cette situation sera encore plus critique lorsque l’on constatera qu’aucune infirmière ne composera le Service de Santé de l’Armée. Seules les sœurs hospitalières, dont le nombre avait été calculé pour les périodes de paix, étaient disponibles, et certains hôpitaux ne comporteront aucune sœur parmi leur personnel...

Outre que leur nombre n’était pas suffisant, l’inadéquation de leur tenue sera préjudiciable à ces sœurs dévouées. Leurs larges manches flottantes ne se prêtent pas aux soins aseptisés prodigués aux blessés. Le contraste sera d’ailleurs d’autant plus frappant avec les "nurses " anglo-saxonnes qui possèdent des uniformes impeccables et fonctionnels.

Le conflit s’enlise et le nombre de morts ne cesse d’augmenter. L’armée belge perd jusqu’à un tiers de son effectif jusqu’à la bataille de l’Yser. Le nombre de blessés grandissant et la qualité des soins devant être accrue, on privilégie peu à peu les infirmières formées et de nombreuses jeunes filles belges sont dès lors envoyées en formation en Angleterre.

 

Si les sœurs hospitalières sont dépassées par les évènements, il n’en est pas de même pour les infirmières anglaises présentes dès le début du conflit

Soigner au quotidien

Il existe peu de témoignages d’infirmières lors de la Première Guerre mondiale. Cependant, les quelques rares traces qui nous sont parvenues soulignent entre autres l’efficacité du corps médical britannique venu aider. Ainsi, une sœur hospitalière d’Ypres, présente lors des événements, n’hésite pas à le mentionner dans son précieux journal:

" C’est le 22 octobre qu’on nous amena nos premiers blessés, 300 soldats anglais. Jusqu’au 6 novembre, nous en eûmes parfois jusqu’à 500, 8 ambulances anglaises se succédèrent jusqu’au 8 novembre ; du 12 au 15 décembre, ce furent des Français qui nous arrivèrent remplacés de nouveau par des Anglais. Chaque ambulance restait 24 heures. Je dois rendre témoignage au dévouement des docteurs et infirmiers anglais, qui pleins de bonté pour leurs blessés, se dévouaient jour et nuit sans relâche à panser les plaies ne se décidant à prendre quelque repos que quand le dernier avait reçu les soins nécessaires. J’en ai vu rester à la table d’opération 16 heures consécutives, se contentant de manger de temps à autre un morceau à la main. "

Les premiers instants du conflit ne sont que chaos et désolation pour les services médicaux. Le manque de personnel ainsi que le manque de moyens ne font qu’accentuer ce pathétique tableau. On essaie tant bien que mal de sauver ceux qui peuvent encore l’être, on crée à la hâte des ambulances (postes de secours avancés proches du front), des hôpitaux de fortune (improvisés) dans les écoles, les couvents…

Placée au devant la scène, cette même sœur dépeint l’intensité du conflit :

" L’après-midi le bombardement reprend furieusement, encore huit de nos sœurs quittent Ypres, les unes pour Boesinghe (ville située au nord d’Ypres), les autres pour Westvleteren (village situé près de la ville de Vleteren) ou Poperingen. Toutes ces séparations nous paraissent bien pénibles. Non pas seulement les canons, mais aussi les Taubes (avion militaire allemand) envoient leurs bombes incendiaires qui de tous côtés font de nouvelles dévastations : jets de flammes s’élevant vers les rues et détruisant tout, inconscientes des malheurs et des ruines que la haine leur fait amonceler. "

Ces hommes et ces femmes, au cœur du conflit, risquent tous les jours leur vie pour sauver leurs blessés. Aucun endroit ne permet d’être en sécurité. À Ypres, où les combats font rage, les cadavres sont de plus en plus nombreux. La mort devient donc le quotidien de ce personnel hospitalier :

" Il y eut 5 morts à déplorer : le bon et le saint vicaire Leys ; la servante modèle : Céline Pladys et trois petites vieilles. Les corps furent transportés à la buanderie et on s’occupa ensuite des blessés. La supérieure était sans connaissance. Elle avait été projetée à distance et se trouvait presque ensevelie sous les décombres. Seuls les pieds étaient à découvert et on eut bien de la peine de la retirer de dessous les débris. Elle avait deux côtes rentrées. Sœur Livine, quoique blessée elle-même, voulut la soigner, mais bientôt, affaiblie par la perte de sang, qui était considérable, elle s’affaissa. Une heure plus tard, nouvelles explosions sur la buanderie où se trouvaient les cadavres qui furent lancés à plusieurs mètres de distance. Le corps de Céline Pladys fut introuvable bien qu’on continua les recherches trois jours durant. Ce n’est que 5 mois plus tard qu’il fut retrouvé, dévoré par les rats. "

Si les sœurs hospitalières sont dépassées par les évènements, il n’en est pas de même pour les infirmières anglaises présentes dès le début du conflit. Fortes de leur expérience pendant la Guerre de Crimée, celles-ci font preuve d’une organisation rigoureuse. Leur professionnalisme est particulièrement apprécié par Antoine Depage qui ira même jusqu’à renvoyer des infirmières belges qu’il juge incompétentes.

On observe également quelques tensions entre les infirmières belges et anglaises durant la guerre. Les premières jugeant les Anglaises trop strictes et peu réconfortantes avec les patients et ces dernières trouvant les Belges vite exténuées. Cette discipline de fer appliquée par les nurses anglaises posera de nombreux problèmes aux infirmières belges. Beaucoup ne supporteront pas les cadences de travail infernales qu’on leur imposera ainsi que le manque de contact humain avec les blessés comme l’interdiction de leur parler et les sanctions en cas de manquement au règlement. Bien que le système mis en place par les infirmières anglaises soit extrêmement rigide, le taux de mortalité ayant fortement chuté, celui-ci força l’admiration des autres infirmières.

C’est dans la douleur de la guerre que les infirmières belges acquerront le professionnalisme de leurs consœurs anglaises

Pas encore l'émancipation

C’est dans la douleur de la guerre que les infirmières belges acquerront le professionnalisme de leurs consœurs anglaises. L’infirmière laïque déconsidérée au début du siècle fut à la fin de la guerre une héroïne et cette image sera encore plus renforcée par celle de la Reine Infirmière, Elisabeth, reine des Belges, qui apporte régulièrement son soutien aux soldats blessés.

Par contre, bien que la femme occupe un rôle primordial au niveau des soins de santé, celui-ci ne lui permettra malheureusement pas de s’émanciper. L’infirmière devant être obéissante et dévouée à son médecin, sa fonction ne changera donc pas l’ordre préétabli.

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