# Le "Rideau de Fer" entre la Belgique et les Pays-Bas (1915-1918)

Reconstitution du Rideau de fer  - Liège expo 14-18, 2014 ©

Reconstitution du Rideau de fer - Liège expo 14-18, 2014 ©

La Première Guerre mondiale, déclenchée en août 1914, est particulièrement connue pour ses combats d’une violence inouïe, la pénétration d’innovations technologiques aussi performantes que glaçantes et pour avoir sonné le glas de l’ancien monde d’avant 1914. Toutefois, une conséquence imprévue, inopinée et, surtout, très originale, de cette guerre, fut l’érection d’une clôture électrifiée entre la Belgique et les Pays-Bas. Pour quelles raisons ? Si la Belgique a vu sa neutralité violée avec pertes et fracas par les troupes allemandes, il n’en fut rien du Royaume des Pays-Bas, resté neutre durant tout le conflit et épargné des "horreurs de la guerre". Enfin, presque. Si l’on considère la carte, il apparaît rapidement à l’œil, même non averti, que la frontière séparant la Belgique des Pays-Bas peut devenir un enjeu crucial, tant commercial, militaire que politique. Comment l’occupant peut-il faire en sorte que son dispositif ne soit pas affaibli par une sorte de "passoire", une issue, par laquelle les Belges – entres autres – pourraient fuir la zone occupée et rejoindre l’Angleterre ou le Gouvernement belge en exil au Havre, par exemple ? Comment éviter cette hémorragie ?

La construction de ce que certains appelleront le "Rideau de fer" fut la réponse des Allemands. Assez vite, cette frontière métallique rentre dans l’imaginaire collectif. Elle frappe l’esprit populaire. Le Belge de la rue en a entendu parler. Ne diffuse-t-on pas des caricatures, des "chromos", sur lesquelles on reconnaît des contrebandiers ou des volontaires de guerre installer un tonneau entre deux fils de fer, afin de s’introduire dans l’orifice et, finalement, rejoindre les Pays-Bas neutres ? Cette arme ne va-t-elle d’ailleurs pas se retourner contre celui qui l’a instaurée ? En effet, rapidement, tantôt lassés, tantôt indulgents, tantôt corruptibles, les sentinelles allemandes, se sentant parfois oubliées dans des zones quelquefois éloignées de toute ville et considérablement calmes, n’hésiteront pas, moyennant un ballot de tabac ou quelques œufs, à fermer les yeux devant l’activité de certains passeurs…

Un symbole fort

En janvier 1915, les Allemands doivent se rendre à l’évidence : la frontière entre la Belgique et les Pays-Bas est une épine dans leur pied. Près de 6.500 jeunes Belges ont déjà transité par le Nord afin de rejoindre la Grande-Bretagne. Ils seront plus de 30.000 durant tout le conflit. L’occupant prend donc des mesures. L’enjeu est de taille. En effet, d’une part, les Pays-Bas représentent, pour les Britanniques, le point de départ de leurs opérations d’espionnage en Belgique occupée. D’autre part, un nombre important de lettres de familles de soldats belges transitent par les Pays-Bas, afin d’atteindre leurs destinataires. Un trafic se développe et rapporte près de 15 francs belges par kilo de lettres au passeur qui s’est dévoué pour cette tâche ! Enfin, de nombreux évadés belges et déserteurs allemands – surtout au début de la guerre – évacuent par les Pays-Bas ; certains d’entre eux sont aidés par des personnes notables, comme la jeune comtesse d’Ursel, qui sera condamnée à un an de prison en Allemagne. À la fin juin 1915, afin de sortir de cette situation, de cette ornière aussi curieuse que malaisée pour l’occupant, ce dernier commence à installer une clôture électrique, d’une tension de 2000 volts.

Assez vite, cette frontière métallique rentre dans l’imaginaire collectif

Brand Whitlock et la mémoire de la «Civil War»

Un des témoins les plus précieux pour l’histoire de la Première Guerre mondiale en Belgique, le représentant des Etats-Unis à Bruxelles, Brand Whitlock, note, au sujet de ce «Rideau de fer» : La vigilance redoublait alors à la frontière hollandaise. Tout le long, dans la Campine mélancolique avec ses bois de sapins, ses petits chênes, ses landes empourprées de bruyère, se hérissait un réseau compliqué de fer barbelé, flanqué d’une haute barrière de fil de fer étincelant, chargé d’électricité qui donnaient la mort au seul contact. Les hommes bravaient ces fils en y enfonçant des tonneaux sans têtes et en passant au travers. Parfois on isolait les fils au moyen de couvertures en caoutchouc, parfois on les coupait. Plus tard, les Allemands renforcèrent les fils, en firent des doubles rangées et la barrière devint plus haute. Le long de l’Escaut, l’on passait au moyen de barques. Mais beaucoup d’hommes plongeaient et traversaient le fleuve à la nage, et beaucoup furent tués dans l’eau par les sentinelles. Il était long et dangereux, ce voyage à la frontière ; souvent il prenait plusieurs jours, avec ses haltes en certaines granges, maisons ou estaminets, - ce que nos grands-pères du temps de la guerre civile [la Guerre de Sécession] appelaient « un chemin de fer souterrain ». Certains hommes connaissaient les mots de passe et, dans le bois, des braconniers servaient de guides. Les itinéraires, les mots de passe, les stations, tout ce mystérieux système changeait souvent car les espions allemands finissaient par le découvrir.

Il était long et dangereux, ce voyage à la frontière

Les trafics

Pendant plus de trois ans, les passeurs et trafiquants belges ont dû trouver des trésors d’ingéniosité, en vue de détourner cette frontière électrique. Dans la région de Kanne, où se trouve une carrière de marne (roche sédimentaire composée de calcaire et d’argile), certains avaient exploité cette faille dans le système de surveillance allemand pour atteindre leur objectif. La carrière fut rapidement fermée par l’occupant. Cette clôture installe un réel sentiment de peur, qui touche au quotidien. Doit-on citer l’exemple de la nommée Ida Martens (commune de Luyksgestel), dont le chien s’est approché fort imprudemment de la structure électrique et a tenté de la mordre ; les dents de l’animal furent éjectées de sa gueule dans la seconde. Dans un autre registre, retenons l’exemple du jeune Joris Leunen (région de Wortel), né en 1909, se souvenant que son instituteur emmenait régulièrement ses élèves à la morgue la plus proche, afin de leur exhiber les corps des derniers passeurs téméraires, étant passés de vie à trépas sur la clôture ! Tout cela ne contribue pas à apaiser l’atmosphère. Ni à éteindre un climat de peur, qui, çà et là, peut tourner à la psychose. L’imagerie populaire a surtout retenu, pour la légende, les croquis montrant les passeurs traversant la clôture au moyen d’un tonneau. Toutefois, il faut surtout y voir une belle opération de propagande de guerre. En effet, la pratique la plus courante n’est autre que la corruption des sentinelles allemandes postées sur la ligne frontalière.

Un instituteur emmenait ses élèves à la morgue afin de leur exhiber les corps des derniers passeurs téméraires

Paul-Henri Spaak : un clandestin parmi d’autres

Mais, comment ne pas parler du cas le plus connu de passage clandestin de la Belgique aux Pays-Bas, à savoir celui du futur homme d’Etat d’envergure internationale Paul-Henri Spaak (1899-1972) ? À peine âgé de 16 ans, contre l’avis de son père, le jeune Spaak décide de prendre contact avec certains passeurs, afin de pouvoir rejoindre l’armée belge. Arrêté non loin de la ligne de passage, l’adolescent est emmené à la prison de Turnhout. De là, il parvient à écrire à sa famille, et démontre, par la même occasion, que, selon les camps, le régime d’incarcération est plus ou moins libéral ; ainsi note-t-il à sa grand-mère, non sans un humour à toute épreuve : J’ai pris mes vacances, cette année, un peu plus tôt que d’habitude, et je me suis retiré dans une charmante petite ville […] dont, hélas, je n’ai pas encore visité les environs. Je suis descendu au plus grand hôtel de la ville. Il est d’un aspect un peut triste […] Au bureau, on m’a donné la chambre 45 puis, et c’est une drôle de coutume, on m’a enlevé tout mon argent […] La lecture, quand il y a de quoi, est mon occupation favorite […] Je me suis déjà procuré cinq livres. Les auteurs sont nouveaux pour moi […] Raoul de Navery est l’auteur d’une cinquantaine de volumes […] Vous pensez sans doute […] que c’est un rival de Ponson du Terrail ou de Xavier de Montépin. Point du tout, c’est un auteur catholique et moral dont le héros principal est Dieu (avec un D le plus grand possible). Si ces livres ne m’inspirent pas un grand intérêt, j’en retirerai du moins […] de sages conseils et c’est la saine littérature que je désire […] Je suis en bonnes mains et pour mon retour vous pouvez commander un livre de prière. Je vais d’ailleurs à l’église deux fois le dimanche et j’écoute avec religion un sermon et une exhortation… en flamand. Après Turnhout, Spaak sera transféré au camp de Sennelager (près de Paderborne, en Rhénanie du Nord), où il resta deux années, jusqu’en 1918.

J’ai pris mes vacances, cette année, un peu plus tôt que d’habitude

Le Rideau tombe en novembre...1918

Une fois le moment de la libération venu, le 11 novembre 1918, la plupart du temps, ce furent les habitants eux-mêmes qui s’occupèrent de détruire la clôture électrique. Celle-ci, notamment en ce qui concerne les agriculteurs, leur a parfois servi à délimiter de manière opportune leurs terres de celles de leurs voisins. Souvent les reliquats de la clôture ont été brûlés, tant du côté belge que du côté néerlandais de la frontière. Mais, tout ne se passa pas avec une allure aussi systématique qu’il n’y paraît. Retenons, pour conclure, le cas de Jan Van Looveren, un fermier de Meer, dans la région de Hoogstraeten. Dans les dernières semaines de la guerre, le bruit court que le courant électrique de la clôture a été désactivé par les forces allemandes. Le 12 novembre 1918, le hobereau souhaite rejoindre sa famille, restée de l’autre côté de la séparation métallique, à Wuustwezel. La mauvaise fortune a voulu que la barrière fût encore électrifiée. Il mourut sur le coup. Ce fut sans doute la dernière victime du "Rideau de fer".

Le 12 novembre 1918, le hobereau souhaite rejoindre sa famille

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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