# Le pouvoir du besoin: les réquisitions alimentaires

"Soldados alemanes en Bélgica" [Soldats allemands en Belgique]
Image de la présence amicale des soldats allemands dans les marchés matinaux belges; un autre regard sur les vraies réquisitions alimentaires... Carte postale à collectionner dans un album qui avait comme sujet "La guerra europea" [La guerre européenne] de la marque cubaine de cigarettes Susini  - Collection privée Nicolas Mignon ©

"Soldados alemanes en Bélgica" [Soldats allemands en Belgique] Image de la présence amicale des soldats allemands dans les marchés matinaux belges; un autre regard sur les vraies réquisitions alimentaires... Carte postale à collectionner dans un album qui avait comme sujet "La guerra europea" [La guerre européenne] de la marque cubaine de cigarettes Susini - Collection privée Nicolas Mignon ©

"Je punis le soldat G.K. Hirsch escadron du train 10 de l’étape, disciplinairement de 7 jours d’arrêt moyen, parce que depuis juillet 1917 époque à laquelle il a pris garnison à Bruxelles il a fait plusieurs reprises des affaires en produits alimentaires et en savon et qu’il a fait des dettes dans un café belge." Ce mémorandum datant de janvier 1918 adressé aux autorités allemandes laisse entrevoir que, malgré le nombre d’abus commis par l’occupant au niveau alimentaire, certaines injustices étaient dénoncées. Les demandes de produits de la part des Allemands auprès des communes productrices en Belgique devaient être satisfaites sous menace de punitions et même d’augmentation de la liste des réquisitions hebdomadaires et/ou mensuelles. Le ravitaillement des troupes s’encadrait dans une réalité de pénurie partagée entre la Belgique et l’Allemagne occupante qui ne pouvait pas se permettre de nourrir à la fois sa population, ses soldats et les "pauvres petits Belges". Dans la lutte contre la pénurie, les paysans et en moindre mesure les habitants des villes, ont dû faire face aux demandes officielles allemandes et aux achats occasionnels d’aliments faits par des soldats.

La Belgique occupée, l’importation habituelle de denrées alimentaires suspendue, la population et les troupes militaires affamées… Les horreurs du conflit 1914-1918 en Belgique se situaient à la fois sur les champs de bataille, dans les tranchées inondées en eau, en rats et en poux, dans les champs des paysans producteurs, dans les grandes villes inconstamment ravitaillées et dans les cuisines des ménagères. Dans ces différents scénarios, la population devait s’adapter à une réalité de guerre et de pénurie où l’accès aux aliments hors du système de ravitaillement organisé par le Comité National de Secours et d’Alimentation (le CNSA créé suite à l’occupation allemande) et la Commission of Relief of Belgium (la CRB, entité internationale de collaboration) était très limité. A côté des innombrables cas de vols, de falsification et d’accaparement, deux autres raisons réduisaient continuellement les rations alimentaires de la population belge, surtout à la campagne: les demandes allemandes de produits nationaux et les achats faits par les soldats qui devaient se réaliser, théoriquement, selon les prix officiels.

Des bons d’achat remboursés par qui?

L’histoire de l’Europe occidentale a toujours été marquée par différentes sortes de conflit. Tous ceux qui ont eu lieu au cours du XIXe siècle ont suscité des préoccupations communes aux plus importantes puissances européennes. En 1899, les fondements de la Convention de La Haye ont été basés sur une série d’accords communs concernant les lois et les coutumes de guerre, déterminées collectivement depuis la Conférence de Bruxelles qui a eu lieu en 1874. Parmi ces mandats qui cherchaient à mettre en place des règles communes à considérer au moment d’occuper un pays ou d’attaquer l’ennemi, les rapports avec la propriété privé, la limitation de l’accès aux ressources – où se comptent notamment les aliments produits localement - et les réquisitions devaient, avant tout, respecter les besoins de la population civile.

Voici un des articles qui parlait du principe de demander des ressources aux populations locales seulement à partir des excédents - idée légèrement utopique dans les cas les plus extrêmes de pénurie: "La propriété privée devant être respectée, l'ennemi ne demandera aux communes ou aux habitants que des prestations et des services en rapport avec les nécessités de guerre généralement reconnues, en proportion avec les ressources du pays et qui n'impliquent pas pour les populations l'obligation de prendre part aux opérations de guerre contre leur patrie." (Article 40 de la Conférence de Bruxelles, 1874).

La propriété privée devant être respectée, l'ennemi ne demandera aux communes ou aux habitants que des prestations et des services en rapport avec les nécessités de guerre généralement reconnues, en proportion avec les ressources du pays et qui n'impliquent pas pour les populations l'obligation de prendre part aux opérations de guerre contre leur patrie.

Un peu plus loin dans le document, l’article 42 présente la règle selon laquelle pouvaient être réalisées les réquisitions dans un pays occupé: "Les réquisitions ne seront faites qu'avec l'autorisation du commandant dans la localité occupée. Pour toute réquisition, il sera accordé une indemnité ou délivré un reçu." Pendant la guerre 1914-1918, certains achats allemands étaient payés avec des "reçus" qui n’étaient plus que des promesses éphémères. D’abord, il faut considérer que la langue allemande était assez inconnue pour l’ensemble de la population belge; les soldats en charge des réquisitions obligeaient souvent les producteurs à faire des listes d’achats à mesure qu’ils vidaient leurs réserves alimentaires et partaient en laissant des bons rédigés en allemand. Une fois partis les soldats et sans pouvoir refuser, les paysans se voyaient obligés de rester dans une situation d’impuissance et, surtout, d’insuffisance alimentaire. Voici la description faite dans un Mémorandum pour la Deutsche Vermittlungsstelle en octobre 1916 par rapport à une réquisition d’œufs : "On leur [paysans] fait prendre note de ces ordres sur leur calepin en sorte que la réquisition est par là déguisée. Il se fait que l’autorité militaire se procure par contrainte des produits indigènes en quantité bien supérieure aux besoins individuels de tel ou tel agent de la troupe."

Les réquisitions ne seront faites qu'avec l'autorisation du commandant dans la localité occupée. Pour toute réquisition, il sera accordé une indemnité ou délivré un reçu.

Suite à la pénurie en graisse généralisée qui affectait constamment les populations belge et allemande depuis la fin 1916, le beurre est devenu un des aliments le plus volé, le plus commercialisé au marché noir et, un des plus communs dans les rapports de réquisitions et dans les lettres de plaintes envers les abus de l’autorité occupante (le deuxième produit après la farine). Depuis les petits producteurs jusqu’aux grandes personnalités de la haute société belge, tous se sont vus affectés par les réquisitions de beurre; des visites des troupes allemandes pour retirer des fermes les plus grandes quantités possibles de ressources étaient à l’ordre du jour. Saviez-vous que même un des fondateurs du CNSA et un des plus importants industriels dans l’histoire belge, Monsieur Ernest Solvay, a été victime de ces réquisitions en beurre?

Voici le récit de la visite allemande à sa ferme à La Hulpe: "Le 2 septembre 1916, deux soldats allemands se sont présentés à la ferme du château de M. Ernest Solvay à La Hulpe. Ils ont demandé qu’on leur montre la cave où était le beurre. Le fermier, répondant à cet ordre, a conduit les soldats à la cave, et ceux-ci ont alors déclaré réquisitionner le beurre. Ils ont déposé sur chacun des pots un des papiers ci-joints en copie portant la mention "saisie, 2 septembre 1916". Le fermier ayant fait remarquer qu’il fallait du beurre pour le château et pour lui-même, les soldats ont consenti à ce qu’on retire 2kg pour le fermier et 2kg pour la consommation de M. Ernest Solvay et sa famille. Ils ont déclaré réquisitionner le solde, soit 20kg."

Sous différents prétextes et dans des situations complètement défavorables pour les paysans producteurs, le problème qui se cachait derrière les réquisitions alimentaires– au-delà des 20kg de la ferme Solvay - ne consistait pas seulement au principe d’un abus du pouvoir; il s’agissait surtout de demandes qui ne prenaient que rarement en considération les besoins alimentaires de la population. Les distributions officielles organisées par le CNSA et la CRB n’arrivaient pas à satisfaire en quantité et en qualité les besoins des populations, et les Belges n’avaient pas nécessairement des alternatives avantageuses. Les marchés étaient inconstamment ravitaillés et les magasins privés ainsi que le marché noir vendaient leurs marchandises à ceux qui pouvaient se permettre de payer des prix impensables pour le début du siècle!

Le passage des soldats et l’habitude des réquisitions

Les abattoirs, les laiteries, les fermes productrices de beurre et d’œufs, et les champs de pommes de terre ont été sans doute les lieux les plus affectés par les réquisitions allemandes. Une grande partie de demandes faites aux paysans ou aux responsables de lieux comme des abattoirs et des laiteries, était stipulée dans des documents officiels; voici un exemple: "la grande laiterie à vapeur Malinoise, située à Malines, Neckerspoel, 25, fournit hebdomadairement aux troupes occupantes 319 kilos de beurre." (Rapport du 31 octobre 1916). Cependant, dans ces arrangements officiels de demandes aux producteurs locaux, parfois la manière d’accéder aux produits, les quantités demandées et les restitutions s’échappaient des accords de base entre l’autorité occupante et l’occupée.

Les abattoirs, les laiteries, les fermes productrices de beurre et d’œufs, et les champs de pommes de terre ont été sans doute les lieux les plus affectés par les réquisitions allemandes.

Le mouvement des troupes suite aux stratégies de guerre et aux avancées militaires, déclenchait des nouvelles demandes qui étaient souvent satisfaites dans le cadre des vieilles habitudes des soldats qui laissaient des réserves vides et des paysans affamés: "Bien qu’ayant changé de garnison, les soldats du 15e Uhlans reviennent périodiquement à Attert [province de Luxembourg], où ils ont séjourné longtemps, chercher le beurre qu’ils avaient coutume de réquisitionner dans cette commune. Ils viennent le Mercredi et le Samedi à la soirée, passent une partie de la nuit chez les cultivateurs et quittent la localité le matin de bonne heure, vers 4 heures, en emportant des charges de beurre, œufs, jambon, lard et autres produits de ferme." (Lettre de plainte datant du 7 décembre 1916).

Avec un exemple de ce type, comment était-il possible de prévoir une alimentation suffisante pour une famille ou pour un village dépendant en grande partie de la production des fermes locales? Combien de temps ont dû attendre les habitants d’Attert – et des autres villages dans des circonstances similaires - pour voir restituées les réserves vidées chaque mercredi et chaque samedi?

En revenant sur la pénurie des matières grasses, ce genre de réquisitions se concentrait souvent dans les abattoirs comme celui de la Ville de Liège duquel le siège central du CNSA à Bruxelles a reçu le plus grand nombre de plaintes pendant le conflit. En plus du bétail qui était prélevé avant son arrivée aux abattoirs - et pas toujours restitué -, parfois des soldats allemands demandaient la remise intégrale des graisses provenant de l’abattage des bêtes. Le grand problème avec ce genre de demande où il n’y avait pas un espace ouvert à la négociation, était précisément le fait que le Bureau Central des Huiles du Gouvernement Général de Belgique qui travaillait en collaboration avec le CNSA, dépendait de ce type de graisse animale.

Cet organisme institué par arrêté national le 3 juin 1915 était en charge de la récupération et de la distribution de graisses animales et végétales dans le territoire belge. La Centrale des Huiles distribuait par exemple des graisses animales tel le saindoux, dans les différentes œuvres du CNSA comme la Soupe Populaire et la Soupe Communale, ainsi que dans les Magasins Communaux pour être vendues. Les maraîchers gardaient ainsi du passage des soldats avec leurs uniformes et leurs armes des comptoirs vides et des clients insatisfaits.

A côté de ce genre d’exigences, les achats des soldats dans les provinces belges étaient souvent marqués par une grande différence entre les prix officiels de vente et ce qu’ils payaient. On trouve des cas où, par exemple, le kilo de beurre était acheté à 4fr, quand le prix officiel était de 6.25fr à Saint-Trond (Limbourg) en juin 1917. Les paysans se voyaient confrontés à devoir diminuer leurs réserves alimentaires qui représentaient leur survie et celle de leur famille. Une des images les plus puissantes de ce passage des armées allemandes par le territoire belge fut celle de leur arrivée dans les plus grandes villes du pays pendant le premier mois d’occupation en 1914. Voici la liste de demandes alimentaires lors de leur passage par Bruxelles en 1914: "Le 20 août [1914], les Allemands entraient à Bruxelles. En vertu du droit de guerre, ils réclamaient pour les trois jours durant lesquels le gros de leurs troupes défilèrent, outre le café, le sucre, le cacao, l’avoine, le thé, le vin, 88 tonnes de pain, 60 tonnes de farine, 36 tonnes de riz et de fèves, 15 tonnes de viande fumée, 51 tonnes de bétail. Les magasins communaux suffirent à peine."

Pour l’armée étrangère, le pouvoir de la faim, du besoin et parfois de la subordination aux désirs des hauts rangs militaires a déterminé et justifié dans leurs esprits les abus dans les réquisitions et les saisies faites à la population belge. Comme le CNSA lui-même l’a déclaré dans un rapport officiel envoyé aux provinces belges en 1916, "Si la liberté du commerce est un droit constitutionnel, en temps de disette il doit être subordonné au droit à la vie."

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