# Le journal de Marcel Carron : journal d'un soldat en guerre, derrière l'image d'Epinal

Le journal de Marcel Carron : Journal d'un soldat en guerre,derrière l'image d'Epinal  - Collection privée, Mme Carron ©

Le journal de Marcel Carron : Journal d'un soldat en guerre,derrière l'image d'Epinal - Collection privée, Mme Carron ©

Marcel Carron est un officier de l’armée belge. Né le 12 mars 1892 et originaire de Baudour dans le Hainaut, il sert l’armée belge depuis novembre 1909. Quand sonne l’heure de la mobilisation générale fin juillet, il est membre du 108e régiment de la 6e division. Il passera plus tard à la 9e division.

En 1914, comme sous-officier il participe à la retraite des troupes de la plus grande partie du territoire belge. Tout au long de ces dures semaines et à partir du 3 août 1914, il retranscrira, comme il a été conseillé aux officiers afin de ne perdre aucune information sur les mouvements des troupes tant belges qu’ennemies, les événements de ces journées dans un carnet et ce jour après jour. Le carnet le plus marquant étant celui reprenant la période du 3 août 1914 au 13 novembre 1914 soit couvrant plusieurs mois allant de l’invasion allemande jusqu’à peu après le début de la bataille de l’Yser.

Marcel Carron n’a pas beaucoup de temps ni d’espace pour écrire : ses propos vont droit au but, ses phrases sont courtes mais déterminées. ll confie les éléments essentiels : positions, heures de départ et d’arrivée mais il n’hésite pas à évoquer les faits de guerre les plus douloureux ou par exemple à reconnaître quand les soldats belges se conduisent mal (vol, ivresse.. ) , entre autres, car il a des hommes sous ses ordres et qu’il est donc responsable de la discipline de ceux-ci.

Le vocabulaire utilisé montre qu’il possède un certain niveau d’éducation ce qui était par ailleurs le cas de la plupart des officiers de l’époque. La camaraderie n’est pas un vain mot pour lui et il aura à coeur d’évoquer les bons ou mauvais moments passés en la compagnie de son ami, Magnus, officier comme lui. Des moments qui marquent le lecteur mais qui l’informent également sur des sujets aussi intéressants que le cantonnement, les animaux et les conditions météorologiques rencontrées par les hommes au front. Cent ans plus tard, alors que sa famille nous a confié ce témoignage inédit et bouleversant, découvrons ensemble les principaux sujets évoqués par Marcel Carron dans son journal.

Le cantonnement : une pause dans la tourmente

Quelque chose qui frappe immédiatement dans le récit de campagne de Marcel Carron, c’est qu’il insiste systématiquement sur l’état de confort ou d’inconfort auquel il est confronté lorsque la troupe s’arrête de marcher et prend un peu de repos. A travers ses mots, parfois très succincts, se dessine la question du cantonnement du soldat, question souvent méconnue mais essentielle.

Les soldats cantonnent, ou bivouaquent selon les termes utilisés par Marcel Carron, pour une période pouvant aller d’une courte nuitée à quelques nuits. Ils arrivent la plupart du temps en fin d’après-midi, plus rarement plus tôt ou plus tard, et repartent en général de nuit ou très tôt le matin.

C’est en général chez l’habitant que les soldats gradés résident même si les conditions d’hébergement peuvent fortement varier selon le grade du soldat lorsque c’est possible.

L’accueil donné aux soldats par les occupants des bâtiments réquisitionnés pouvait varier selon le degré de sympathie ou d’inquiétude de ceux-ci. Marcel Carron relève un accueil agréable (Samedi 15 août : Nous allons cantonner le soir très tard à Florival dans une brasserie où nous sommes très bien reçus et dormons magnifiquement) ou difficile (Mercredi 19 août 14: Nous bivouaquons et nous n'avons même pas le temps de nous endormir. Dimanche 13 août: 12h Arrivée à Beveren Waes. Logement dans un château abandonné. Lit sans draps ni couvertures) selon les jours et les circonstances, imposées par les supérieurs ou par l’ennemi.

Marcel note également dans ses carnets, le fait que le dîner soit bien servi (Jeudi 20 août 14: Bon repas simple chez 3 demoiselles très gentilles), ou au contraire, pauvre ou mauvais (à nouveau le Mercredi 19 août 14: Nous arrivons à trouver deux oeufs à manger dans une maison sale. Mauvais beurre). Cette cohabitation forcée était également l’occasion de faire des échanges monnayés entre parties. Les soldats achètent souvent de quoi améliorer l’ordinaire en nourriture (pain, fromage, oeufs…) .

Souvent, les soldats ne savent pas qu’ils reviendront, la pause venue, au même endroit de cantonnement, ce qui donne des scènes de retrouvailles et d’adieu à répétition (Lundi 10 août 1914: Rentré au cantonnement où nos hôtes sont étonnés de nous voir revenir après les adieux du matin).

Pour les soldats de troupe, c'est souvent sur la paille quand ce n’est pas à côté du bétail que l’on s’installe pour le repos mais parfois, même les officiers doivent faire face à des conditions de logement difficiles. A la date du 4 novembre , Marcel écrit: Je loge sur la paille à la ferme voisine.

La façon dont Marcel Carron et ses hommes s’abritent peut évoluer de jours en jours: Mercredi 26 août 1914: Cantonnement infect à Ruth dans une grange dans une odeur de vaches et de porcs, nos voisins. Mais le lendemain, 27 août : A 15h départ vers Contich, arrivé à 18h Très bien logé, chez des gens très gentils "qui causent bien le français" " et le dimanche 30 août encore, après plus de six heures de marche: Magnifiquement logé. Bien nourri. Partageons la villa occupée seulement par la cuisinière et deux servants avec l'auditeur de la 6e D.A., du greffier, le commandant du 5e de ligne de forteresse et le docteur Malengreau.

Bien entendu, au fur et à mesure que la retraite des troupes se confirme, les conditions de cantonnement deviennent de plus en plus difficiles. Les troupes ennemies peuvent parfois être à proximité et tirer sur les soldats cantonnés (Mercredi 20 octobre 14: Un obus tombe dans la cour de la ferme où couchent les officiers) . Comme on le suppose, la situation se dégrade en même temps que le mouvement de retraite se confirme, imposant parfois des fuites précipitées des cantonnements (22 Octobre 1914: Nombre énorme d'officiers tués et blessés. Fuyant nous allons avec quelques officiers loger dans la ferme en face).

Carron raconte qu’un jour, les Allemands ont pilonné une ferme dans laquelle il avait été au repos quelques jours auparavant et ont tué des soldats séjournant à ce moment-là dans la ferme de même que le propriétaire du lieu. On sent dans ses mots le sentiment de soulagement mais également l’horreur de voir tomber les personnes qu’il côtoie au quotidien.

Même au plus profond de la tourmente, Marcel Carron peut relever les moments les moins inconfortables, le 11 novembre 14 alors qu’il installe un lit de paille dans une tranchée, il écrit: Nous nous installons et nous endormons presque aussi bien que dans le lit le plus moëlleux.

Ainsi sont évoquées les conditions de vie difficiles des soldats au quotidien et qui varient radicalement de jour en jour mais le récit de Marcel Carron est également éminement technique. Il décrit les différentes positions: de rassemblement, d’attente, d’attaque qui sont les principales actions de l’armée belge. On sent derrière ces mots les connaissances techniques essentiellement théoriques acquises dans les rangs de l’armée belge et une immense volonté d’accomplir convenablement son devoir dès le début (3 août 14: Position de rassemblement à la plaine d'Etterbeek, le 10 août 14 : Nous allons occuper une position de rassemblement sur la route de Wavre, près de Grez-Doiceau) mais, hélas, ces compétences buteront contre la réalité de terrain et le rythme imposé par les troupes allemandes.

Les soldats cantonnent, ou bivouaquent selon les termes utilisés par Marcel Carron, pour une période pouvant aller d’une courte nuitée à quelques nuits. Ils arrivent la plupart du temps en fin d’après-midi, plus rarement plus tôt ou plus tard, et repartent en général de nuit ou très tôt le matin.

Le cheval : meilleur allié du soldat

Les chevaux ont joué un rôle essentiel pour les armées, dont les forces belges, pendant la Grande Guerre, même si avec la guerre des tranchées ceux-ci n’ont pas eu le rôle que les autorités militaires avaient pensé leur donner initialement. Dans son carnet, Marcel Carron relate les mouvements de troupe à cheval et leur reculade progressive ( Mardi 25 août 14: Nouvelle débandade du premier (1er) chasseurs à cheval. Un de leurs chevaux vient s'abattre sur nos pièces).

Marcel évoque à plusieurs reprises le sort subi par ces fameux chevaux de guerre immortalisés par Steven Spielberg. Ces mentions sont vraisemblablement les témoins émouvants de la valeur que Marcel attribuait à ces animaux et c’est sans doute choqué que Marcel n’épargne pas dans son récit les détails les plus macabres.

Samedi 12 septembre: Comble de malheur, un cheval d'un avant-train tombe sous la voiture, empêchant le passage des autres. Ces incidents sont récurrents et souvent la conséquence des mouvements de panique qui peuvent saisir les animaux mais Marcel Carron évoque également ce qu’il voit après des actions auxquelles il n’a pas assisté lui-même: 24 octobre 1914 : Juste au moment où j'étais à la hauteur de l'attelage de tête, un shrapnel éclate au-dessus de nous, sur le cheval porteur de devant (patte coupée) , j'enlève le fer, une partie du sabot mais très vite, il ajoute: Tout cela se passe à 30 cm au plus de ma pièce. Je crois que je l'ai échappé belle, réalisant ce à quoi il vient d’échapper. Et quelques semaines plus tard : Vendredi 13 Novembre 14: Devant nous, à quelque 50 mètres. Il y a une ferme où se trouve un artilleur français tué il y a deux jours et dont les jambes sont enlevées. Deux chevaux morts et un cochon dont l’arrière-train a été arraché. Tout cela donne un spectacle désolant et affreux et une odeur épouvantable.

Mais Marcel Carron est aussi aux petits soins pour sa monture. A la date du 9 octobre 14, il écrit “e trouve (...) une tente qui servira très bien comme bâche pour mon cheval pour le bivouac. Il sait qu’un cheval malade ou affaibili ne lui servira plus...

Les chevaux sont donc aux côtés des soldats dans leurs pires moments de guerre, payant eux aussi un lourd tribut mais ils sont aussi utilisés par les soldats pour se déplacer lors de leurs jours de repos (Mercredi 3 novembre 1914: Je vais à Houthem à cheval pour passer le temps. Il fait calme, les nôtres avancent fort, les Allemands sont retranchés devant nous). L’animal est un soutien pour l’homme en guerre et Marcel Carron le réalise à sa juste mesure. Les hommes et les chevaux étaient tous tributaires du temps qu’il faisait et qui conditionnait leurs mouvements et l’opportunité, ou non, de mener l’attaque. Les conditions météorologiques sont donc presque naturellement un sujet qui occupe l’esprit, et la plume de Marcel.

L’animal est un soutien pour l’homme en guerre et Marcel Carron le réalise à sa juste mesure.

Soleil et Brouillard : quand Marcel parle du temps

Quand les Allemands envahissent le pays, c’est l’été. Il fait très chaud ce qui fait souffrir les soldats astreints à de longs déplacements. Mais au fur et à mesure que la situation militaire se dégrade pour les alliés, les conditions météorologiques deviennent de plus en plus déplorables: la pluie, la boue entravent les manoeuvres des soldats et ceux-ci, malgré leur bravoure et leur détermination, se voient paralysés dans leurs mouvements. De plus, comme la grande majorité des manoeuves ont lieu de nuit, la pluie et le brouillard viennent se rajouter à une quasi-obscurité. On ne peut que s’imaginer la crainte des soldats en mouvement dans la nuit d’autant que l’ennemi n’est jamais très loin. La météo est d’une importance capitale par temps de guerre et Marcel Carron l’a bien compris. Au soleil d’août auquel Marcel ne prête qu’une attention distraite, succède l’automne et ses pluies de saison: 19 septembre : Drache considérable. Mouillé jusqu'aux os, les soldats ne peuvent se changer quand le besoin se fait sentir et ils restent donc longtemps dans des vêtements mouillés.

Au fur et à mesure que les jours se dévoilent sous sa plume, on sent dans les mots de Marcel la tension liée aux conditions climatiques augmenter: lLes chemins sont épouvantables..., pénibles. Les hommes sont obligés de s’adapter: 11 novembre 1914: Tout le monde se met à l'oeuvre pour construire des huttes en branchages et en paille pour nous mettre un peu à l'abri de la pluie qui commence à tomber dru) et de se battre sous la pluie et la boue: 13 novembre 1914: Il drache sans interruption et dans ce terrain, c'est effrayant. Partout de la boue argileuse et des flaques d'eau. Et plus tard, le même jour: Nous sommes surpris par une nuée d'orage qui nous trempe jusqu'aux os. Et le malheureux Magnus doit retourner aux tranchées pour y passer la nuit. Il fait noir comme dans un four et avec cela une boue toujours plus forte. Quel chien de temps. Quel fichu pays.

De façon très littéraire, Marcel Carron joint les conditions météorologiques à l’environnement de guerre dans lequel il est plongé: Jeudi 12 novembre 1914: On continue à nous arroser de projectiles. Il drache toute l'après-midi. On doit passer toute la journée dans les abris sous peine d'être mouillés et mitraillés.

Il se réjouit néanmoins des améliorations du temps, des éclaircies. Le 2 novembre, jour de la fête des morts, il écrit: Heureusement un soleil clair dans un ciel uniformément bleu n'encourage pas à la mélancolie.

De plus, comme la grande majorité des manoeuves ont lieu de nuit, la pluie et le brouillard viennent se rajouter à une quasi-obscurité. On ne peut que s’imaginer la crainte des soldats en mouvement dans la nuit d’autant que l’ennemi n’est jamais très loin.

En conclusion

Le récit de Marcel Carron est un témoignage inédit qui aurait pu rester dans un grenier, dans un placard si il n’y avait pas eu le magnifique élan de participation à la collecte organisée par la RTBF au printemps 2014. Un membre de la famille de Marcel Carron nous a contactés et transmis les précieuses feuilles qui constituent le journal de son aïeul. On ressent ce qu’il a pu vivre, on tremble avec lui, les horreurs de la guerre, la pluie, le mauvais temps qui entrave la progression des troupes mais qui, parallèlement,a ffecte également les troupes ennemies ce qui ne transparaît pas du tout dans ce jounral. C’est un récit de guerre extraordinaire dont nous sommes les légataires et il ne tient qu’à nous d’en entretenir le souvenir par la lecture et la transmission.

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