# Le cheval, acteur incontournable de la Grande Guerre

Aucun animal ne joue un rôle plus important durant la Grande Guerre que le cheval. D’une certaine manière, le conflit eût été impensable sans lui.

Reconstitution, cheval mort dans les décombres d'un village  - Liège Expo 14-18, 2014 ©

Reconstitution, cheval mort dans les décombres d'un village - Liège Expo 14-18, 2014 ©

Il est encore à ce moment "la plus noble conquête de l’homme". En son absence, les armées ne peuvent ni se mouvoir, ni déplacer leurs armes, leurs munitions ou leur ravitaillement. L’ère du tout à l’automobile n’est pas encore arrivée. Les chevaux servent par millions dans toutes les armées, sur tous les fronts, et meurent par centaines de milliers du fait des combats ou de l’épuisement, des maladies, du froid ou de la faim. Si proche des combattants, le cheval est souvent devenu, dans les fictions sur la Grande Guerre, un moyen plus ou moins détourné d’aborder le vécu des soldats.

Dans le cas particulier de la Belgique, les chevaux n’ont pas seulement vécu les souffrances du front. Ils sont nombreux en territoire occupé et là aussi, comme ailleurs, leur présence et leur travail est d’un intérêt vital. Voici leur histoire.

Aucun animal ne joue un rôle plus important durant la Grande Guerre que le cheval

Une invasion au rythme des chevaux

En Belgique, la guerre de 1914 commence par deux événements quasi-simultanés : l’armée belge mobilise les hommes et réquisitionne les chevaux. Qu’auraient pu faire les premiers sans les seconds sur le front ? Le couple combattant-cheval ne se désolidarisera pas avant la démobilisation, dans le courant de l’année 1919. Entre-temps, ils auront partagé toutes les épreuves.

Celles-ci commencent immédiatement, sur les routes si chaudes de ce magnifique été 1914. Comme toutes les armées qui combattent alors sur le sol belge, l’armée allemande progresse grâce aux chevaux. Il en sera encore largement de même en 1940, même si le mythe postérieur de la " guerre éclair " nous l’a fait oublier. Mais en 1914, l’importance du cheval est évidente. Les voitures et les camions automobiles ne représentent qu’une fraction utile mais négligeable des moyens de transport militaires. En Allemagne comme ailleurs, les trains ont joué le rôle le plus important lors de la mobilisation. Mais une fois en territoire belge, les sabotages, les tunnels et les ponts effondrés, les locomotives volontairement déraillées font que le réseau ferroviaire ne peut servir aux Allemands avant d’être remis en état. Les hommes et les chevaux des cinq armées allemandes qui doivent traverser la Belgique se répandent sur les routes. La seule 1re armée allemande a besoin pour acheminer son ravitaillement de 84.000 chevaux, qui consomment près de 1.000 tonnes de fourrage par jour.

Mais les chevaux ne sont pas inusables, les ferrures ne sont pas éternelles et les maladies ou les combats prélèvent déjà leur dû parmi les montures. Il faut immédiatement remplacer les pertes. Tant pis pour les civils belges, agriculteurs, éleveurs ou simples particuliers qui en feront les frais. Tantôt leurs animaux disparaissent purement et simplement, tantôt ils reçoivent en tremblant un vague bon de réquisition, fantaisiste ou en bonne et due forme. Dans un cas comme dans l’autre, les conséquences pour les personnes concernées sont les mêmes. Les victimes s’adressent parfois aux autorités communales, dans l’espoir d’une hypothétique indemnisation après la guerre, comme cet agriculteur montois de la chaussée du Roeulx : "le 23 [août] courant, dans l’après-midi, les soldats allemands m’ont enlevé une jument rouge, 30 mois, valeur 1200 francs. J’en ai deux autres tuées, 800 francs chacune et deux blessées, 750 francs chacune". Nombreux sont ses concitoyens qui font des déclarations analogues, conséquences des pertes allemandes en chevaux pendant la bataille de Mons.

En face des Allemands, l’armée belge, elle aussi, ne peut effectuer ses missions sans que les chevaux ne jouent un rôle de premier plan. C’est évident pour la cavalerie. Pour celle-ci, pourtant, pas de charge héroïque et suicidaire. A la bataille de Haelen, le 12 août, les lanciers belges démontent et c’est à pied qu’ils infligent de lourdes pertes puis repoussent la cavalerie allemande qui les avait sous-estimés. Pendant tout le reste de la campagne de 1914, la cavalerie belge joue à cheval son rôle d’écran de protection et de renseignement de l’armée. C’est grâce à elle, aux unités cyclistes et à quelques rares automitrailleuses que le commandement belge est relativement bien informé des mouvements de l’ennemi, et qu’il se rend rapidement compte de l’importance des forces déployées par les Allemands en Belgique.

Les autres armes ne peuvent pas davantage se priver des chevaux. Tous les officiers en disposent, ce qui leur permet le cas échéant de monter ou de descendre plus rapidement les colonnes d’infanterie, de s’informer auprès de leurs supérieurs ou d’informer leurs subordonnés. L’équipement, le ravitaillement et les munitions de l’infanterie et du génie sont transportés sur les chariots, et bien sûr l’artillerie ne peut déplacer ses hommes, ses pièces et ses caissons sans traction hippomobile. En dehors de quelques camions, les ambulances du service de santé sont également tirées par les chevaux, comme les cuisines roulantes.

Le cheval mort, un spectacle dérangeant

Dès les premiers jours de la guerre de mouvement, les photographes saisissent après les combats de nombreux clichés de cadavres de chevaux. Plus tard pendant le conflit, ils photographieront jusqu’à la nausée les cadavres humains, de préférence ceux de l’ennemi. Mais dans ces premières semaines du conflit, la pudeur déplace le spectacle de la mort sur le corps des chevaux. Et la vue de ces dépouilles n’a rien de réjouissant. On ne photographie pas les vaches, les porcs ou les moutons, qui jonchent pourtant certaines prairies ou étables, victimes collatérales des tirs d’artillerie. Les chevaux sont différents. Pendant la guerre, aucun animal ne meurt aussi fréquemment en compagnie des hommes, si bien que son décès devient très humain. La description des cadavres de chevaux, bouffis, raidis, horribles, est un incontournable des carnets de soldats avant de devenir un lieu commun de la littérature de guerre. La vue du cheval pourrissant est pour le soldat un crève-cœur et un spectacle qui préfigure sa propre mort. Les cadavres des uns et des autres ne sont jamais très loin, comme le décrit le sous-lieutenant Englebert Decrop, du 10e régiment de ligne, dans son récit d’une patrouille sur l’Yser au début de novembre 1914 : " Partout où nous portions nos regards, nous ne voyions que d’énormes flaques d’eau dans lesquelles flottaient des cadavres de bêtes à cornes et de chevaux. C’était triste, très triste. Sur la bande terrain que nous longions, un cadavre d’homme nous barre le chemin. C’était un soldat des Chasseurs belges, qui dormait là son éternel sommeil. C’était le premier soldat belge mort que je voyais. Bientôt, nous arrivions au village d’Oudstuyvenskerke, où plusieurs soldats allemands gisaient près de la vieille tour démolie. […] Nous rencontrons des cadavres de bêtes en masse : un autre cadavre belge de la ligne celui-là, puis encore un, un encore de la ligne ".

Partout où nous portions nos regards, nous ne voyions que d’énormes flaques d’eau dans lesquelles flottaient des cadavres de bêtes à cornes et de chevaux. C’était triste, très triste

Les chevaux dans la guerre de position et le retour à l’offensive

Une fois l’armée belge en charge d’un secteur à peu près stabilisé, les chevaux restent incontournables. Il est vrai que certains cavaliers, refusant la déchéance de devoir combattre à pied, préféreront troquer leur monture contre un avion et devenir des chevaliers de l’air au sein de l’aviation militaire belge. Il est vrai également qu’à l’approche des réseaux des tranchées, les hommes doivent prendre le relais des chevaux et transporter sacs de sable, munitions, ravitaillement ou médicaments à bout de bras : un travail de forçat.

Mais les chevaux sont partout ailleurs à l’arrière du front. Les véhicules automobiles ne peuvent encore les remplacer tous. Les bêtes sont aussi nécessaires que les hommes, et victimes des mêmes dangers. Le grenadier Gustave Groleau est témoin à La Panne, à la fin février 1915, d’un bombardement aérien : "Des aéroplanes vont et viennent ; il en passe quatre alliés et cinq allemands, ces derniers volent très haut et jettent des bombes. Une de ces dernières tue trois chevaux et un brigadier ; ce dernier a le crâne défoncé". Les chevaux n’ont pas à craindre que les obus ou les bombes. A partir de 1915, les gaz font leur apparition. La seule solution en cas d’urgence est d’éloigner le plus rapidement possible les bêtes de la menace. A la fin août 1916, le même Gustave Groleau décrit une alerte de ce type : "Les gaz sont là. Vite, je me levais et éveillais tout le monde qui se munissait de son masque et se mettait en tenue. Je communiquais aussi l’alerte aux musiciens qui couchent à côté de nous. Dans la rue, tout le monde court ; on évacue les chevaux pendant que le clairon sonne toujours".

Les chevaux accompagnent bien sûr le retour à la guerre de mouvement en septembre 1918. La cavalerie n’aura pas de rôle important dans les dernières semaines de la guerre, au grand dam de certaines unités qui voudront à tout prix s’illustrer. Le résultat en sera la prétendue "charge de Burkel" du 1er régiment des guides, démystifiée en son temps par l’historien Francis Balace : une attaque lancée en dépit du bon sens, sur un terrain défavorable. Elle se soldera par la mort de sept hommes et de dix-sept chevaux, victimes d’une sous-estimation grossière du dispositif ennemi et d’un désir mal placé pour le beau geste. Beaucoup plus important sera le rôle de l’artillerie. Sur le terrain dévasté du champ de bataille des Flandres, les camions automobiles ne peuvent progresser avant que le génie ne rétablisse des routes de fortune. Vaille que vaille, l’artillerie hippomobile doit tenter de suivre l’infanterie pour lui fournir l’appui-feu indispensable à la poursuite de la progression. L’avance est lente dans le paysage dantesque laissé par quatre ans de guerre et les bombardements incessants des derniers jours, avant d’arriver dans des régions relativement épargnées. Nombreux sont les chevaux mobilisés à cette tâche, tant pour tirer les caissons de munitions que les pièces d’artillerie elles-mêmes. Le soldat Edouard Froidure, futur prêtre et fondateur de l’œuvre des "Petits riens", dénombre ainsi le personnel de sa batterie, la 101e du 6e régiment d’artillerie : "Au total, on dénombrait quarante-huit hommes et quarante-huit chevaux pour… quatre canons ! (compte non tenu de tous les gradés à cheval)".

Après avoir amené la batterie à son emplacement de tir, les conducteurs veillent à évacuer leurs attelages à distance respectable. Les chevaux sont en effet très vulnérables en cas de bombardement. Ils offrent une cible plus importante aux obus que les hommes et, contrairement à ces derniers, sont incapables de se mettre à couvert. En 1918, le même Edouard Froidure décrit l’effet d’un seul obus allemand sur les attelages : " six chevaux blessés et sept chevaux tués, et pas un conducteur touché… ". Dans ces conditions, il n’est guère surprenant qu’à la fin de l’offensive finale de l’automne, la batterie de Froidure ait perdu les trois quarts de ses quarante-huit chevaux.

Lors de l’offensive finale, les artilleurs de cette même batterie n’ont presque rien mangé depuis quatre jours, quand ils tombent sur un cadavre de cheval relativement frais. Froidure écrit ce qui s’ensuit : " Nous nous y précipitons comme des vautours, tailladant la bête morte au moyen de nos canifs ! Nous nous sommes payé ce jour-là une sorte de “steak” américain sans sel ni poivre et pas très tendre ". Les mêmes scènes avaient eu lieu en 1914 lors de la bataille de l’Yser, lorsque, dans des conditions semblables, les petits groupes de combattants n’étaient plus ravitaillés. Face à une faim dévorante, " la plus noble conquête de l’homme " n’est plus qu’une chance de survie.

Les chevaux en Belgique occupée puis libérée

Les dépouilles des chevaux morts ont plus d’une fois dû subir le même traitement aux mains des civils en août 1914, pendant l’invasion, alors que les communes étaient désorganisées et le ravitaillement compromis. Une fois l’occupation effective, les bêtes survivantes sont plus précieuses que jamais.

A l’époque, l’économie belge ne peut tourner sans chevaux. Dans le secteur des transports, ils tirent encore une partie des tramways, les chariots dans les villes et les villages (désormais totalement dépourvus des rares automobiles d’avant-guerre), et même les diligences que l’on remet en place localement pour pallier à l’impossibilité pour les civils de voyager par train. Ils sont indispensables à l’agriculture, pour les tâches de labour mais aussi le transport des denrées. Aucune usine ou fabrique ne peut fonctionner sans eux, tant pour amener les matières premières que pour emporter les produits finis. Ils tirent les berlines au fond des mines, amènent en surface le minerai jusqu’aux quais de chargement et tirent des péniches sur les canaux. Au-delà des besoins d’avant-guerre, les chevaux sont également indispensables au Comité National de Secours et d’Alimentation, pour acheminer vers les points de répartition les denrées nécessaires à la survie de la population.

Or, les autorités allemandes entendent pouvoir disposer des chevaux belges à leur guise, non seulement pour les besoins de l’armée d’occupation, ce qui est leur droit en vertu des conventions de La Haye, mais aussi pour le front et les besoins de l’économie allemande, ce qui leur est légalement interdit. Pour ne pas enfreindre le droit international de manière trop flagrante, les autorités allemandes limitent dans un premier temps leurs réquisitions et mettent en place des filières d’achats, via des intermédiaires belges. Ce système pervers a été analysé par l’historien Jonas Campion. Les éleveurs belges sont placés devant un choix cornélien : soit ils acceptent de vendre leurs bêtes à des " collaborateurs " avant la lettre, pour un prix largement inférieur à leur valeur réelle, soit les Allemands viendront eux-mêmes saisir leurs animaux… contre de simples bons de réquisition. Le chantage est évidemment le plus souvent efficace. Le système permet par ailleurs à chacun, avec un peu d’hypocrisie, de prétendre qu’il n’est pas au courant de la destination finale des bêtes : seul le dernier intermédiaire les revend directement aux Allemands. Bien sûr, il s’agit là d’un secret de polichinelle. Les éleveurs doivent donc choisir entre l’escroquerie et le vol pur et simple. Pour y échapper, certains vont même jusqu’à vendre eux-mêmes leurs bêtes en Allemagne. Une solution bien peu patriotique et rarement pratiquée, qui n’était d’ailleurs envisageable que pour les éleveurs des provinces frontalières, Liège et Luxembourg.

Il n’est pas rare de voir dans Bruxelles et les faubourgs des hommes attelés à des voitures à chevaux lourdement chargées.

En dépit du succès incontestable de ce type de filières, les Allemands prennent de moins en moins de précautions avec le temps et multiplient les réquisitions massives de chevaux, quitte à se faire aider par leurs collaborateurs belges pour choisir les meilleurs animaux. De nombreuses communes sont touchées, qu’elles soient rurales ou citadines. On oblige les propriétaires de plusieurs communes à amener leurs bêtes au même endroit, ce qui donne lieu à des rassemblements impressionnants, comme celui auquel a assisté Ephrem Danvoye en janvier 1917 : " Réquisition des chevaux à Seloignes pour 11 communes. Plus de 1000 chevaux sont venus au village ". Les Allemands choisissent alors les meilleures bêtes, et fixent eux-mêmes les prix. L’exemple de Bertrix témoigne de la volonté allemande de payer les chevaux largement en-dessous de leur valeur véritable, au moment-même où tous les prix des denrées de base explosent : "Au printemps 1917 est organisée une remonte – réquisition des chevaux – concernant les bonnes pouliches et hongres de deux ans et plus. Les bêtes sont payées entre 1.600 et 2.000 Fr. alors qu’elles valent entre 3.500 et 4.000 Fr.". Les proportions sont les mêmes ailleurs en Wallonie, comme à Ecaussines où, à l’occasion de la réquisition du 14 novembre 1916, les occupants s’emparent de septante-six chevaux en payant tantôt un peu moins de la moitié de leur valeur, tantôt les deux tiers.

Ces mesures touchent de plein fouet les hommes qui travaillent quotidiennement avec les chevaux, et qui leur doivent souvent leur subsistance. Le cheval n’est pas un simple outil de travail, c’est à la fois un bien précieux et un compagnon de labeur qui vaut la peine, le cas échéant, que l’on prenne des risques pour le sauver, a fortiori compte-tenu des réquisitions allemandes. C’est la raison pour laquelle, lors des inondations dues aux pluies torrentielles de la fin décembre 1916, deux camionneurs de Tubize se noient : Emile Manderlier et Victor Rivière. Tous deux auraient pourtant pu s’en tirer sains et saufs. Mais Manderlier, déjà encordé, choisit d’attacher également son cheval : il est emporté avec lui quand la corde cède. Rivière, quant à lui, se noie en voulant couper les harnais de cuir qui retiennent son cheval à sa charrette, engloutie dans un fossé de drainage. Ces deux hommes sont morts pour sauver des chevaux, qui ne leur appartenaient peut-être même pas en propre : Rivière, par exemple, travaillait pour une boulangerie coopérative. Leur exemple montre que l’importance d’un cheval dépasse la seule estimation de sa valeur vénale.

Au fil des mois, le résultat du pillage allemand est impressionnant. On estime par exemple que l’occupant a réquisitionné pas de moins de 10.000 chevaux de trait. Dans le cadre des réparations, après la guerre, des chevaux feront le chemin inverse pour compenser en partie ce préjudice. Mais en attendant, les effets sur l’agriculture, l’industrie et les transports sont prévisibles et malheureux. A Huy, Jean Schaeger note en janvier 1918 que "les chevaux sont presque tous réquisitionnés. La plupart des attelages que l’on rencontre sont traînés par des bœufs et des vaches". A Bruxelles, L. Picon écrit en juillet de la même année que "les perquisitions [sic] de chevaux se suivent presque continuellement. Il n’est pas rare de voir dans Brux[elles] et les faub[ourgs] des hommes attelés à des voitures à chevaux lourdement chargées. Pour le service de la voirie, il a fallu recourir à ce système. Sans doute à cause de la lenteur des bœufs". Et la situation ne reviendra bien sûr pas à la normale avec l’armistice. Le même auteur ne note une évolution qu’en mars 1919, avec la démobilisation progressive des armées alliées : "peu à peu les bœufs disparaissent. Ils sont remplacés par des chevaux et des mulets, vendus par les armées anglaise et française".

Après l’armistice, la Belgique est en effet occupée pendant plusieurs mois par des dizaines de divisions alliées. Celles-ci se démobilisent progressivement et mettent en vente localement une bonne partie de leur équipement, notamment leurs animaux de traits (chevaux et mulets). Les Belges, qui se sont vu voler leurs chevaux pendant plus de quatre ans de guerre, sont évidemment demandeurs. Mais ce qui peut paraître de prime abord être une solution gagnante pour tous suscite quelques appréhensions. L’historien Bernard Lejeune a bien montré les réticences des troupes australiennes, chargées de vendre plus de 1.500 bêtes dans la région de Châtelet, au cours de l’hiver 1919. Les vendeurs n’ont en effet pas une très haute idée de la façon dont Français et Belges traitent leurs montures. Cette image négative, non dénuée d’a priori souvent injustes, n’est toutefois pas sans fondement. Le monde anglo-saxon avait à l’époque une sérieuse avance dans le domaine de la préoccupation du bien-être animal, et notamment celui des chevaux. Si les classes aisées en Belgique leur avaient emboîté le pas depuis longtemps, le monde rural belge n’était pas toujours irréprochable de ce point de vue. C’est pourquoi la Gazette de Charleroi, avertie des craintes australiennes, interpelle ses lecteurs le 10 février 1919 :

"En Belgique, on a la mauvaise habitude de charger les chevaux jusqu’à l’extrême limite de leurs forces. Tous les gens de cœur demandent : qu’on ne surcharge pas les chevaux, mules et mulets, que les conducteurs se rendent compte que ces animaux ont été dressés en anglais, qu’on leur épargne les œillères auxquelles ils ne sont pas habitués".

Les militaires australiens prennent en tous cas un maximum de précautions, en exigeant des acheteurs la preuve qu’ils ont les moyens d’entretenir l’animal, et en obtenant un droit de traçabilité qui leur permettait de venir s’assurer par la suite que celui-ci était bien traité.

Le monde anglo-saxon conserve encore aujourd’hui une attention toute particulière à la souffrance animale. Sans doute n’est-ce pas par hasard si c’est à Londres qu’a été créé, en 2004, l’Animals in War Memorial, consacré aux victimes animales des conflits du XXe siècle.

Sources Cliquez pour voir les sources

Travaux :

Balace Francis, " La “charge de Burkel” ou la naissance d’un mythe " in Nefors Patrick et Tallier Pierre-Alain (dir.), Quand les canons se taisent, Bruxelles, AGR, 2010, pp. 53-67.

Brismé Claude, Les écaussinnes et les écaussinnois dans la Première Guerre mondiale 14-18, écaussinnes, éditions du C.I.H.L. écaussinnes, 1997.

Campion Jonas, " La répression des trafics animaliers " in Rousseaux Xavier et van Ypersele Laurence (dir.), La Patrie crie vengeance ! La Répression des " inciviques " belges au sortir de la guerre 1914-1918, Bruxelles, Le Cri, pp. 293-310.

Chienne de guerre ! Les animaux dans la Grande Guerre 1914 – 1918 du 3 octobre 2009 au 11 avril 2010, Musée royal de l’armée et d’histoire militaire. Dossier de presse et dossiers pédagogiques disponibles à l’adresse : http://www.klm-mra.be/cdgho/fr/telecharge.html

Depoortere Rolande, La question des réparations allemandes dans la politique étrangère de la Belgique après la Première Guerre mondiale (1919-1925), Bruxelles, Académie royale de Belgique, 1997.

Engelbeen Robert, " A Tubize. Les inondations du 30 décembre 1916 " in Entre Senne et Soignes, Tome LIII, 1986, pp. 18-22.

Hossey Guido, " Bertrix. Du village ardennais traditionnel à une bourgade régionale (1890-1918) " in Saint-Hubert d’Ardenne. Cahiers d’histoire, tome X, pp. 247-287.

Lejeune Bernard, Les Australiens dans la région de Châtelet de novembre 1918 à mai 1919, Châtelet, Le vieux Châtelet, 2012.

Strachan Hew, " Command, strategy, and tactics, 1914-18 " in Horne John (éd.), A Companion to World War I, Oxford, Blackwell Publishing LTD, 2012 (2010), pp. 35-48.

Sources éditées :

Constant C., " Journal de guerre à Seloignes : 1914-1918 " in Entre Fagne et Thierache, Tome 103, 1994, pp. 11-28.

Decrop Englebert, Les carnets de guerre d’Englebert Decrop, édités par Louis Richardeau, 2012, en ligne à l’adresse http://www.sambreetmeuse.be/.

Froidure Edouard, Coup d’œil sur le passé, Tome I, 1899-1921, un gamin en guerre, Bruxelles, Editions des Stations de plein air, 1968.

Groleau Gustave, Au jour le jour avec un soldat de 14-18. Les carnets du grenadier Gustave Groleau, présentés par Jacques Liébin, La Louvière, Centre de Recherches et de Documentation régionales, 2009.

Pax, " Le Martyre des chevaux " in Le Bruxellois. Journal quotidien indépendant, 31/07/1915, p. 1.

Schaeger Jean, La ville de Huy sous l'occupation allemande, 1914 à 1918, Huy, Degrace, 1922.

Archives :

Archives de la ville de Mons. 22/3 : Dommages de guerre : Registres des pillages et dommages de guerre du 22 et 23 août 1914

Archives Générales du Royaume. I 507, dossier 9 (journal de L. Picon).

 

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