# La vie intime et conjugale pendant la guerre

Il n’est pas évident de dresser un tableau de la vie intime et conjugale des couples belges pendant la Première Guerre mondiale : le conflit et les préoccupations politiques, économiques et sociales qui en découlent occupent tout le devant de la scène historiographique.

Les femmes étaient l'objet des rêves et pensées fantasmées des hommes éloignés d'elles  - Collection Privée Boulanger (Collecte RTBF) ©

Les femmes étaient l'objet des rêves et pensées fantasmées des hommes éloignés d'elles - Collection Privée Boulanger (Collecte RTBF) ©

La vie des couples n’est pas la première chose à laquelle on pense quand on évoque la Première Guerre mondiale et il n’y a guère de sources sur le sujet. Et pourtant, ce sujet délicat n’en est pas moins inintéressant à aborder pour la période tant il peut nous en apprendre sur la vie intime des civils que sur la société de l’époque, basée sur une forte rigueur morale et socialement intransigeante.

La guerre et l’occupation du territoire par les troupes ennemies permettront aussi certaines transgressions des codes sociaux et des rapports au sexe dont on ne parlera pour ainsi dire pas après-guerre mais n'annihileront pas l’action des ligues de moralité. Au contraire, la question se pose même de savoir si elles n’en sont pas sorties renforcées… ainsi que les préoccupations importantes en matière de natalité et d’hygiène.

Avant-guerre

Au début du XXe siècle, les rapports hommes-femmes sont extrêmement codifiés socialement. Le rôle de la femme reste extrêmement fidèle à l’image traditionnelle. On ne sort pas des schémas familiaux classiques. Avant le mariage, la fille est considérée être sous l’autorité de son père et sans réel pouvoir de décision ; après son mariage, ce sera l’époux qui prendra en charge ce rôle de chef de famille ayant toute autorité sur son épouse, encore plus avec la naissance d’enfants qui lui donneront des responsabilités éducatives et morales supplémentaires. En ce qui concerne les sentiments amoureux , c’est la même chose et nous faisons nôtres les mots d’Antoine Prost : “Le rôle des sentiments dans le mariage à cette époque est difficile à préciser : tout ce que l’on peut dire est que la norme sociale ne faisait de l’amour ni une condition du mariage ni un critère de son succès”. Quant aux relations sexuelles, qui ne sont censées avoir lieu que dans les liens du mariage, elles n’ont qu’un seul but socialement avoué et assumé : procréer. L’important c’est de fonder une famille, de fournir un héritier, mâle de préférence, et tout ce qui relève du plaisir est tabou.

Dans sa lettre pastorale sur le devoir conjugal parue avant-guerre, le cardinal Mercier, archevêque de Malines, demande aux couples de faire passer leur obligation de fonder une famille avant toute autre chose . Plus encore, le plaisir (qu’il assimile largement au contrôle des naissances) est condamné : “Mieux vaudrait (pour vos filles) ne point se marier que d'être livrées, innocentes victimes à des libertins qui après une jeunesse orageuse se sentent des velléités de se ranger mais n'obéissent en réalité sans peut-être en avoir la conscience, qu'à un besoin de bien-être ou de jouissance facile.” L’abbé Nysens ne dit pas autre chose quand il s’exprime aux jeunes mariés en 1912 : “Les couples qui ne font pas d'enfants sont ceux qui se trompent le plus !”... " Tous ces agents du vice avec un ensemble parfait cherchent à répandre dans l'esprit et le coeur des jeunes époux la peur de l'enfant et l'amour du plaisir“. Rigueur et sobriété, c’est l’obligation de procréer qui prime, avant même la satisfaction de l’homme et bien entendu, il n’y a pas de place officielle pour le plaisir des femmes.

Tout au plus, le cardinal consent-il à dire que lorsque les circonstances, entre autres médicales, l’exigent, l’homme doit prendre en compte la légitimité du refus de son épouse de se soumettre au devoir conjugal.

Par ailleurs, le relatif contrôle des naissances par des moyens matériels comme le préservatif par exemple, est ardemment combattu. Des associations, comme la Ligue mariale contre l'immoralité et la Ligue nationale pour le péril vénérien, que dirige le professeur Bayet, mènent déjà une lutte acharnée envers l’immoralité qui, selon eux, menace la société. Le début du XXe siècle voit le monde médical en plein “boom” de découvertes des traitements des maladies vénériennes au premier rang desquelles la syphilis et la blennorragie.

Bruxelles accueille en 1889 et 1902, les Conférences internationales pour la prophylaxie des maladies vénériennes dont les grands spécialistes sont Allemands. Dans ce combat, les féministes ne sont pas en reste et s’associent aux combats contre l’immoralité, les maladies vénériennes et la prostitution qui, selon elles, menacent le bien-être physique, social et moral des femmes.

Cette lutte contre les maladies vénériennes va de pair avec la lutte contre l’immoralité. Des médecins avancent des causes sociales à ces maladies : trop d’alcool, un trop bon repas couplé d’un trop grand plaisir pendant l’acte (!), culpabilisation des moeurs et austérité morale sont au programme officiel de ce début de siècle mais la guerre viendra, non pas transformer l’ordre moral, mais permettre un écartement relatif, tabou et temporaire de celui-ci.

Pendant la guerre : du relâchement dans la norme

L’urgence et les drames de la guerre font s’estomper les limites morales. Pour les soldats, l’omniprésence de la mort fait ressurgir l’urgence de vivre et de profiter de la vie. La pression psychologique aussi cherche un défouloir. Il y a donc une certaine tolérance pour leur conduite. Loin de chez lui, le soldat peut être tenté, si il n’est pas terrassé par la fatigue, par une expérience sexuelle. Des estaminets fréquentés par des filles sont installés non loin des lignes et accueillent le soldat en manque de compagnie mais contrairement à la France, à la Grande-Bretagne ou à l’Allemagne les autorités militaires belges n’ont pas créé leurs propres bordels, sans doute d’ailleurs plus pour des raisons économiques que morales. Peu d’informations précises subsistent sur la question et c’est surtout la littérature qui s’emparera du sujet après-guerre.

Les permissions sont un autre moyen de rencontre hommes/femmes. A Paris, les soldats peuvent aussi être en contact avec des prostituées ou des relations de passage. Autant de possibilités pour le soldat, si il ne se protège pas, d’attraper ce que nous appelons désormais des MST. Les soldats peuvent aussi revoir leur “bonne amie” , leur fiancée ou leur épouse si celle-ci n’est pas en Belgique occupée. Des facilités sont octroyées pour se marier par procuration, donc tous les mariages n’ont pas été consommés de suite et certains peut-être ne l’ont jamais été… La correspondance échangée entre filleuls et marraines de guerre fut un autre moyen de mise en contact entre hommes et femmes qui déboucha sur des relations à court ou long terme ainsi que sur des unions tout à fait officielles.

Faute de pouvoir surveiller les soldats tout le temps, on compte sur leur discipline et on leur dispense des conférences sur l’hygiène avec deux buts : les éduquer et les effrayer au point qu’ils ne commettent plus d’écart ou du moins le moins possible. Difficile de dire si cela a vraiment porté ses fruits ou non mais la volonté d’éducation sanitaire est bel et bien là. D’autant qu’un soldat éloigné du front pour traitement, c‘est un soldat de moins face à l’ennemi. Il y a aussi une raison idéologique à ces conférences : le pays a besoin d’hommes sains pour fonder ou élargir leur famille lorsqu’ils reviendront du front. C’est donc un équilibre délicat entre laisser officieusement le soldat “prendre du bon temps” et l’avertir des dangers physiques, moraux et, on pourrait même écrire, pour la patrie, d’une contamination par voie sexuelle.

En Belgique occupée, la prostitution augmente, principalement dans les villes et surtout à Bruxelles qui est une ville de passage pour les soldats allemands. Les autorités occupantes surveillent de près les fréquentations de ces établissements mais ne font pas grand-chose pour dissuader les troupes de s’y rendre, certains, au rang duquel le gouverneur Von Bissing, estimant même que c’est là un mal nécessaire pour permettre au soldat de se détendre après de durs moments au combat avec pour conséquence la circulation de nombreuses maladies vénériennes malgré les contrôles effectués par l’occupant et le confinement des femmes malades.

Faute de pouvoir surveiller les soldats tout le temps, on compte sur leur discipline et on leur dispense des conférences sur l’hygiène avec deux buts : les éduquer et les effrayer au point qu’ils ne commettent plus d’écart ou du moins le moins possible. Difficile de dire si cela a vraiment porté ses fruits ou non mais la volonté d’éducation sanitaire est bel et bien là. D’autant qu’un soldat éloigné du front pour traitement, c‘est un soldat de moins face à l’ennemi

Des sentiments malgré la séparation

Certains couples étaient très amoureux au moment où la guerre les a séparés et le temps pour eux se fait long. L’impatience de se revoir transparaît dans les courriers qui passent parfois malgré les coupures de communication. Ces courriers qui sont d’ailleurs une chance d’en apprendre plus sur les sentiments que pouvaient éprouver certains conjoints. A titre d’exemple, un prisonnier belge retenu en Allemagne, qui échange une correspondance fournie avec son épouse dont il semble éperdument amoureux, écrit :

Je n’ai rien d’autre à faire que de t’aimer et à te désirer

Pour ces hommes prisonniers et qui correspondent, souvent avec grandes difficultés, ces lettres sont un moyen d’exprimer leurs sentiments et l’on devine timidement des “idées folles” derrière des mots sages : “Je t’embrasse follement”, “Tu me manques énormément”.

Du côté de l’épouse/amante, on ressent cette attente également : “ Reçois de ta femme qui t’adore, ses meilleurs baisers” .

La vie des des couples n’est pas la première chose à laquelle on pense quand on évoque la Première Guerre mondiale et il n’y a guère de sources sur le sujet. Et pourtant, ce sujet délicat n’en est pas moins inintéressant à aborder pour la période tant il peut nous en apprendre sur la vie intime des civils que sur la société de l’époque, basée sur une forte rigueur morale et socialement intransigeante

Après la guerre, la morale repart au combat

A la fin du conflit, le soldat retrouve une femme, une fiancée, voire parfois la fiancée qu’il a épousée à la hâte à la faveur d’une permission en France ou en Grande-Bretagne. De ces retrouvailles dont on sait par les correspondances qu’elles peuvent être vivement espérées par ces couples, on ne sait pas grand-chose. Très logiquement il n’y avait plus besoin de s’écrire mais nul doute que les retrouvailles de ces amoureux furent empreintes d’affection. Si les naissances continuèrent à baisser dans le pays, on observe dans cette baisse une légère pointe à l’automne 1919 probablement liée au retour de la paix et de certains soldats dans leur foyer. Tout comme il est possible que ces retrouvailles se soient accompagnées de grandes joies, elles ont pu aussi amener à court ou long terme des tensions, la découverte d’adultère ou l’apparition de maladie vénérienne suggérant une infidélité d’au moins un des partenaires.

Du point de vue des valeurs morales, la parenthèse sociale des circonstances de guerre est refermée et il n’y a pas de basculement dans la société de l’immédiat après-guerre. Les ligues morales et natalistes sont toujours là, ferraillant de plus belle pour promouvoir les naissances dont le taux est en berne. Il ne s’agit pas tant de “repeupler” le pays, la Belgique ayant eu à subir beaucoup moins de pertes que les autres pays belligérants, que de le peupler tout court.

Les écarts moraux commis pendant la guerre ne sont pas évoqués ou extrêmement pudiquement ce qui rend leur étude actuelle malaisée. Pourtant, il faudra bien en gérer les conséquences morales, sociales et médicales dans l'après-guerre. De nouveau, peu de sources permettent de les étudier mais la présence, nous pensons accrue, d’annonces dans les journaux proposant des solutions et des remèdes aux différents problèmes privés (grossesses non désirées, maladies intimes…) est constatée. Les soldats, du moins ceux qui n’ont pas été fait prisonniers, bénéficient d’une aura positive et sans doute en ont-ils profité socialement également.

Du point de vue des valeurs morales, la parenthèse sociale des circonstances de guerre est refermée et il n’y a pas de basculement dans la société de l’immédiat après-guerre. Les ligues morales et natalistes sont toujours là, ferraillant de plus belle pour promouvoir les naissances dont le taux est en berne. Il ne s’agit pas tant de “repeupler” le pays, la Belgique ayant eu à subir beaucoup moins de pertes que les autres pays belligérants, que de le peupler tout court

En guise de conclusion...

Malgré des sources éparses et difficiles à recouper car il s’agit souvent d’archives privées, il reste encore beaucoup à découvrir sur la vie sentimentale, amoureuse et sexuelle des Belges pendant le premier conflit mondial et cela touche tant à l’histoire qu’à la sociologie de la population. Peut-être certaines histoires personnelles garderont-elles leur mystère ? Des archives privées renferment peut-être encore des trésors qui feront la joie des historien-ne-s de demain? Peut-être est-ce mieux ainsi? Fermons doucement la porte de la chambre à coucher...

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