# La mode en guerre : être et paraître

La mode ne s'est pas arrêtée du fait de la guerre. Ici des collections de chapeaux en 1918  - (c) Old Magazine Articles.com ©

La mode ne s'est pas arrêtée du fait de la guerre. Ici des collections de chapeaux en 1918 - (c) Old Magazine Articles.com ©

Que l’on regarde autour de soi et l’on se rend compte que la mode est partout. Dans les magasins, à la télévision, dans les journaux et surtout dans la presse dite “féminine”. Les choses sont assez différentes en 1914. La mode, comme sujet d'intérêt, est une préoccupation des femmes d’une certaine classe sociale. Quant aux journaux typiquement destinés à présenter les collections et les patrons de confection, ils sont également à destination d’une élite sociale et très majoritairement disponible à l’étranger. La majorité des femmes donc se contentent de “s’habiller” avec des pièces qu’elles ont elles-mêmes fabriquées alors que les femmes d’une classe sociale plus élevée peut se permettre de “faire faire” les tenues. Outre sa fonction première (vêtir) et seconde (paraître et faire circuler un message concernant sa condition sociale), les vêtements, en guerre, seront également le moyen d’ “afficher ses couleurs” par des modèles et des accessoires, discrets ou voyants, selon les lieux où l’on réside. En Belgique occupée, la mode sera aussi dépendante des ressources matérielles limitées. Malgré cette pénurie organisée par l’occupant , la mode sera adaptée et porteuse d’un message qui sera un réel pied de nez aux Allemands.

La mode avant 1914

La période du début du XXe siècle, celle qu’on a appelée la “Belle époque”, voit la mode franchir une nouvelle étape dans son évolution avec des nouveaux moyens de communication et de vente. L’industrie de la mode et du vêtement est en pleine expansion. Le centre de la mode, c’est bien entendu la France et surtout Paris, qui dicte les règles du jeu, notamment à travers des présentations papier qui bénéficient des progrès techniques récents. La Gazette du Bon Ton, revue de luxe présentant les dernières créations françaises, commence à paraitre en 1912 mais sera interrompue par la guerre, à l’exception d’une parution en 1915.

La Belgique, surtout les dames de la bonne société, suit le mouvement français : disparition progressive des corsets, vêtements plus fluides mais encore couvrants, robes longues pour les sorties officielles et les soirées, blouses et jupes couvrant l’ensemble des jambes pour les moments plus décontractés. Les manches sont longues et ces dames sortent gantées et en chapeau. Les toilettes sont soignées et s’adaptent à toutes les circonstances : soirée, journée, activité privée ou publique.

Les classes moyennes copient les modèles de couture des classes plus elevées tandis que les classes populaires disposent d’une garde robe limitée basée sur des tissus résistants et comportant souvent, aux côtés de vêtements “de travail” (pour les hommes) ou de “ménage”, une tenue que l’on pourrait caractériser “du dimanche”. Cette catégorie de population a de toute façon des préoccupations prioritaires et n’a pas forcément accès ni à l’information ni aux moyens qui leur permettrait de se vêtir comme les dames de la belle société.

La mode, qu’on la suive strictement ou qu’on ne puisse pas la suivre, est donc une façon de revendiquer son appartenance à une certaine classe sociale. C’est également aux yeux de certaines dames une façon d’exister dans la société. Mais la mode contemporaine ne plaît pas à tout le monde : l’abbé Nysens, installé en région liégeoise, fustige “les mères et les demoiselles aimant les robes à entraves, les chapeaux aéroplanes et toutes les inventions transformant la femme en un être ridicule, risquant beaucoup d’ennuyer et à un moment donné d’effaroucher le mari qui a le bonheur et l’honneur de diriger ces girouettes de mode.”

La Belgique, surtout les dames de la bonne société, suit le mouvement français : disparition progressive des corsets, vêtements plus fluides mais encore couvrants, robes longues pour les sorties officielles et les soirées, blouses et jupes couvrant l’ensemble des jambes pour les moments plus décontractés. Les manches sont longues et ces dames sortent gantées et en chapeau. Les toilettes sont soignées et s’adaptent à toutes les circonstances : soirée, journée, activité privée ou publique

La mode occupée : on se débrouille !

Toute superficielle qu’elle puisse paraître, la mode sera aussi une victime collatérale de la guerre. Présent sur le territoire depuis 1914, l’occupant allemand met en place des réquisitions de matières premières : les rubans, les laines, les accessoires et les tissus. Alors la mode s’adapte : les modèles sont (légèrement) raccourcis pour économiser le tissus et on est moins exigeant pour les garnitures. Les habitants, et surtout les habitantes du pays, connaissent les problèmes d’approvisionnement de matières premières (tissus, boutons,… ) et les ruptures de stock dans les magasins, conséquences directes des décisions de l’occupant.

Le Comité National de Secours et d’Alimentation (CNSA) jouera un grand rôle dans les actions visant à pallier au manque de vêtements. Il organise une section chargée de superviser les différentes distributions aux hommes, femmes et enfants qui en ont besoin. Pour les nécessiteux, ces oeuvres de charité organisent des vestiaires distribuant, surtout aux enfants, des pantalons et des chaussures. Pour ce faire, il compte sur l’importation des Etats-Unis de pièces de vêtements toutes faites ou de tissus et sur la médiation de l’ambassadeur espagnol, le très présent marquis de Villalobar. Grâce aux interventions cumulées, ces importations de vêtements et de tissus ne seront pas réquisitionnées à la condition exclusive qu’elles ne servent qu’aux civils dans le besoin.

A titre d’exemple, notons qu’en 1918 rien que pour la période de janvier à juin, alors que les besoins sont de plus en plus criants, nous sommes déjà à la quatrième année d’occupation, il est importé 15.000 tonnes de vêtements et chaussures ce qui représente 274.374 vêtements d’enfants, 170.342 vêtements d’homme, 86.991 vêtements de femmes et un total en chaussures de plus de 300.000 pièces, sans compter les tissus qui permettront de confectionner des centaines de milliers de pièces de vêtements.

En Belgique, la mode est également un moyen de faire la nique discrètement a l’occupant. Celui-ci s’empressera d’interdire les manifestations trop voyantes de rubans ou vêtements portant un message patriotique.

Dans les pays alliés, où les marchandises circulent librement, le choix est évidemment plus large et si les robes sont légèrement raccourcies, c’est sans doute moins pour faire des économies, quoique cet élèment puisse jouer également, que par évolution de la mode. En fait, l’explication doit certainement résider dans les deux facteurs. Pour celles qui peuvent se permettre une garde-robe variée, les modèles sont évidemment toujours adaptés à l’activité sociale. Les modèles suivent la continuité des tendances d’avant-guerre : beaucoup de blouses et bustiers à col séparant le haut du corps des longues jupes. Et les journaux chics font la promotion de robes droites qui font comparer les femmes du monde à des lianes, avec ou sans fronces ou bandes de tissus surcousues sur le devant. Bien entendu, ces robes et ces jupes sont longues et les bras sont le plus souvent couverts.On ne sort pas de façon tranchée d’une longue période d’austérité, morale et vestimentaire. Du point de vue des tissus, on affectionne entre autres les tulles, les soies (ou imitations) et les serges mais de nouveau cela dépend de la condition sociale et des moyens de la cliente. En hiver, ce sont le velours et les grosse doublures fourrées apparentes qui ont la préfèrence. Les cols et les manteaux rappellent ceux des soldats. Dans tous les cas, les couleurs se font plus sombres et alliées des tons “militaires” : bordeaux, brun, taupe, vert d’eau. Pour les femmes qui occupèrent dans les pays alliés, la place des hommes dans l’industrie, les tenues se font plus pratiques : les jupes et les pantalons commencent à faire leur apparition. Les chapeaux vont des créations graphiques pour les occasions sociales aux chapeaux courts sans

A titre d’exemple, notons qu’en 1918 rien que pour la période de janvier à juin, alors que les besoins sont de plus en plus criants, nous sommes déjà à la quatrième année d’occupation, il est importé 15.000 tonnes de vêtements et chaussures ce qui représente 274.374 vêtements d’enfants, 170.342 vêtements d’homme, 86.991 vêtements de femmes et un total en chaussures de plus de 300.000 pièces, sans compter les tissus qui permettront de confectionner des centaines de milliers de pièces de vêtements

Mode inspirée par les militaires

La situation de conflit en inspire plus d’une et la mode fait sienne certaines couleurs ou références directes aux armées en train de se battre. C’est aussi une façon pour les pays alliés de soutenir la Belgique occupée jusque dans les garde-robes. Une des plus grandes “réussites” si on ose l’écrire, de cette appropriation consiste en la reprise des couvre-chefs : le bonnet de police belge a un succès viral et important surtout en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis.

En Angleterre, ce sont les femmes qui s’inspirent du bonnet de police et qui le mettent à leur tour. Les vêtements sont imités également. Les capes se font plus , avec un col plus haut, on y rajoute plus de boutons. Ces boutons et d’autres accessoires font fureur et permettent de montrer son soutien aux armées alliées. La mode se fait donc vraiment instrument de propagande.

La “mode” des militaires

Dans les armées, si on ne peut pas exactement parler de mode dans le sens habituel qu’on lui donne, des changements d’uniformes se font dans plusieurs armées. Il s’agit principalement de celles qui n’avaient pas apporté de grands changements à leurs tenues au début du XXe siècle et qui avaient encore des vêtements “très XIXe”, pas du tout adaptés à la nouvelle façon de faire la guerre.

Pour coller plus pragmatiquement aux exigences du terrain, les Français abandonnent très vite leur pantalon garance, trop voyant, au profit du bleu et les Belges passent progressivement au kaki, non sans problèmes logistiques (certains soldats compléteront leur tenue au fur et à mesure du conflit, prenant çà et là des pièces hétéroclites). Les couvres-chefs s'adaptent également à un conflit qui s'enlise sur le terrain.

Dans les armées, si on ne peut pas exactement parler de mode dans le sens habituel qu’on lui donne, des changements d’uniformes se font dans plusieurs armées. Il s’agit principalement de celles qui n’avaient pas apporté de grands changements à leurs tenues au début du XXe siècle et qui avaient encore des vêtements “très XIXe”, pas du tout adaptés à la nouvelle façon de faire la guerre

Les veuves : à la mode malgré elles

Un peu partout, il est “tendance” de porter une touche de noir dans sa tenue. Cela peut se manifester par une fronce ou une bande de tissu noir cousue sur une blouse ou une robe. Le noir est donc “à la mode” mais symboliquement, par la force des choses, le noir fait également une réapparition. Réapparition, car c’était déjà le couleur utilisée pour manifester son deuil. La différence réside dans le fait que cette couleur est maintenant liée à la perte d’un être cher due à la guerre et même si il y a moins de veuves de guerre en Belgique qu’en France par exemple , il y aura bien des “dames en noir” également dans notre pays.

Fin de la guerre

A l’armistice, on ressort enfin librement les couleurs nationales et de la tête aux pieds, c’est la fête du noir, jaune, rouge. On laisse éclater sa joie par des rubans, des cocardes . Les vendeurs proposent des articles noir-jaune-rouge aux couleurs d’un pays enfin retrouvé et en font grande publicité dans les quotidiens qui reparaissent peu à peu.

Un mot de conclusion

La mode en guerre aura à souffrir des conséquences de l’occupation mais le milieu saura également s’adapter, contourner les contraintes matérielles liées à l’occupation allemande. En fait, la mode en guerre a été ce qui fait son essence : l’adaptation en vêtements de l’air du temps. Elle a donc été tour à tour sujette à des modifications dues aux conséquences économiques directes de la guerre, un soutien discret ou affiché à la résistance et aux troupes alliées selon les endroits où l’on réside et le statut que l’on a, un moyen pour les dames aisées de se changer les idées dans un contexte de guerre touchant de près ou de loin toutes les classes sociales. Mais la guerre, et surtout le sentiment de soulagement et de relative liberté de l’après-guerre, prisme de la guerre, ouvrira surtout la voie à la mode des années 20 qui sera plus contrastée et audacieuse qu’avant-guerre surtout au point de vue de la coiffure de ces dames, la fameuse “garçonne”, et des modèles de robes.

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