# La méthode Carrel-Dakin

Parallèlement à l’expérience de terrain qui changera l’organisation des Services de santé, la médecine connaîtra une avancée scientifique sans précédent au cours de la Première Guerre mondiale. Nombreuses sont les méthodes médicales de la Grande Guerre que l’on utilise encore à l’heure actuelle. Parmi ces héritages, l’emploi de la méthode "Carrel-Dakin".

Découvert aux avant-postes, ce squelette d'un soldat allemand toujours revêtu de son uniforme
  - Collection privée, Madame Anne-Marie Falmagne ©

Découvert aux avant-postes, ce squelette d'un soldat allemand toujours revêtu de son uniforme - Collection privée, Madame Anne-Marie Falmagne ©

Souvent négligées au début de la guerre, les blessures jugées moins importantes ne feront pas l’objet de soins particuliers. Les conditions de vie de la Première Guerre mondiale ne permettent pas aux soldats d’avoir une hygiène correcte. Les blessures qui s’infectent facilement auront comme conséquence dans le meilleur des cas, des amputations, et dans le pire, de nombreuses morts. C’est dans ce contexte que deux médecins, Henry Dakin et Alexis Carrel, mettront au point un traitement antiseptique pour lutter contre l’infection des plaies.

Si au début du conflit, le seul moyen de stopper la gangrène sera d’amputer le membre infecté, au cours de cette guerre, le perfectionnement des méthodes et la recherche scientifique permettent d’affirmer que l’opération chirurgicale mutilante deviendra le dernier recours du médecin

Le retour de la gangrène!

L’expérience médicale en temps de guerre est très limitée avant 1914. Ainsi, pour les soins donnés aux soldats touchés par des balles de fusil, on se base sur une idée totalement erronée et fortement répandue : les blessures faites par balle sont toujours nettes (elles ne détruisent qu’une partie déterminée du corps) et propres, car les munitions n’entraînent pas de maladies. Une autre idée fondée sur des hypothèses hasardeuses sera de croire que les soldats seront plus souvent blessés par des balles de fusil plutôt que par des éclats d’obus.

Ces idées préconçues auront pour conséquence de fausser les diagnostics et l’urgence de la prise en charge du blessé. C’est entre autres l’artillerie, et donc les éclats d’obus, qui décimera les armées et non pas les balles de fusil. De plus, les balles entraîneront de nombreuses complications qui dépasseront les estimations des chirurgiens.

En France, le médecin inspecteur général Edmond Delorme (1847-1929), chef de la chirurgie militaire française, fait partie de la vieille garde convaincue par ces idées et prônera des méthodes chirurgicales en inadéquation totale avec cette guerre spécifique qu’est la guerre des tranchées où l’artillerie est fortement sollicitée. Edmond Delorme prendra conscience de son erreur et tentera, le 28 septembre 1914, devant l’Académie des Sciences, de rectifier ses propos :

"Pour être efficace, la défense contre l’infection doit être assurée très rapidement. Elle ne peut se réaliser sur des blessés transportés au loin. Dès lors, la chirurgie des premières lignes ne doit plus se contenter des actes préparatoires qu’elle pratiquait jusquelà. Elle doit faire elle-même tout le nécessaire. La règle de l’abstention systématique (on intervenait uniquement lorsque les blessures étaient fort graves dans le cas contraire le blessé recevait les soins élémentaires avant d’être transporté vers l’Arrière) excellente lorsqu’il s’agissait des balles de fusil, ne saurait s’appliquer aux balles de shrapnells (obus à balles) et aux éclats d’obus. On avait jusqu’ici des raisons de reporter à l’arrière la chirurgie active ; les circonstances forcent à la concentrer résolument à l’avant."

Cependant, malgré ce discours, les idées préconçues ont la vie dure et elles influenceront longtemps la prise en charge des blessés.

Dès les débuts de la guerre un nombre incalculable de blessés afflue. Les chirurgiens vont se concentrer sur la " réparation " de la blessure et en négligeront totalement l’aspect bactériologique. Les conséquences seront dramatiques. Bien que certains soldats reçoivent les soins nécessaires, les médecins ne peuvent éviter leur mort. Pour une même maladie, ceux-ci observent une multitude de symptômes dont ils n’arrivent pas à comprendre la source. De nombreuses recherches seront effectuées pour déceler l’origine de cette maladie.

En 1915, l’Institut Pasteur (fondation française qui se consacre à l’étude de la biologie) mettra en évidence des germes à l’origine de la gangrène gazeuse (nécrose des tissus). L’absence de normes sanitaires dans les tranchées et les conditions extrêmes de vie (la boue, les rats, la matière fécale, les cadavres) sont responsables de la prolifération des infections et la gangrène gazeuse - souvent suivie par une amputation - sera une des plus répandues chez les blessés atteints par des éclats d’obus. Celui-ci a effectivement la particularité de pénétrer dans tous les tissus musculaires et d’y amener des souillures dont la boue où les germes de la gangrène gazeuse sont présents.

Si au début du conflit, le seul moyen de stopper la gangrène sera d’amputer le membre infecté, au cours de cette guerre, le perfectionnement des méthodes et la recherche scientifique permettent d’affirmer que l’opération chirurgicale mutilante deviendra le dernier recours du médecin

Comment enrayer l'infection?

Comme expliqué précédemment, il était essentiel de traiter l’infection des plaies. Pour lutter contre celle-ci, deux types de traitements chimiques pouvaient être utilisés : l’asepsie et l’antisepsie. L’asepsie représente toutes les normes préventives mises en place contre les maladies infectieuses. La stérilisation, de par sa volonté de ne pas transmettre la maladie, fait partie de ces normes aseptiques.

Le deuxième type de traitement sera composé de substances chimiques antiseptiques. Ces substances vont lutter contre les maladies et contrôler l’infection. Le plus gros désavantage des méthodes antiseptiques sera qu’elles ne détruiront pas seulement les infections, mais auront un effet toxique sur l’organisme du patient. Dès lors, il faudra chercher le meilleur compromis entre l’efficacité antiseptique maximale et la toxicité minimale.

La solution pour enrayer la contamination de la gangrène gazeuse proviendra de deux scientifiques : le médecin français Auguste (Alexis) Carrel (1873-1944) et le chimiste anglais Henry Drysdale Dakin (1880-1952). Ces deux médecins auront un parcours assez similaire. A. Carrel fait ses études de médecine à Lyon. Il part ensuite à New York où il entre au " Rockefeller Institute for Medical Research ". En 1912, il reçoit le prix Nobel de physiologie et de médecine. Quand le conflit éclate, il est affecté aux hospices civils de Lyon. Ensuite, bénéficiant d’une promotion, il s’installe à Compiègne (ville située à 80 km au nord de Paris) dans un ancien hôtel aménagé en hôpital, proche du front.

Henry Drysdale Dakin, fait ses études de chimiste en Angleterre et travaille à l’Université de Leeds avant de partir lui aussi pour New York. Là-bas, il est engagé dans le laboratoire Herter. Il revient en Europe pendant la Première Guerre mondiale et travaille avec A.Carrel à Compiègne.

Ceux-ci mettront au point ensemble une méthode antiseptique très efficace pour lutter contre l’infection des plaies tout en étant peu toxique pour le blessé : le traitement Carrel-Dakin.

Henry Dakin met au point la solution éponyme (le liquide Dakin), un antiseptique à base d’hypochlorite de soude, formule améliorée par son collaborateur, le pharmacien Maurice Daufresne. Alexis Carrel quant à lui met au point une méthode d’utilisation de la solution Dakin qui consiste en une irrigation par intermittence de la plaie jusqu’à la stérilisation complète de celle-ci. Cette méthode est appliquée dans deux établissements hospitaliers à la pointe de la recherche scientifique, un en France et l’autre en Belgique.

A. Carrel veut doter la France d’un hôpital où la recherche serait au cœur des préoccupations des médecins. En mars 1915, à Compiègne, " l’hôpital temporaire n°21 " voit le jour. Le traitement Carrel-Dakin est utilisé dans cet hôpital scientifique mais n’aura pas le succès escompté en France. C’est en Belgique que cette méthode sera la plus utilisée, dans un des hôpitaux les plus modernes de la Première Guerre mondiale : l’Ambulance de L’Océan, où officie le chirurgien Antoine Depage.

Ce dernier a déjà mis en avant l’importance des normes aseptiques, dans la formation des infirmières, pour soigner les patients et applique la méthode préconisée par Alexis Carrel et Henry Dakin pour compléter les soins rigoureux qu’il exigeait pour ses blessés.

Avec les moyens dont dispose l’Hôpital de L’Océan, Antoine Depage peut se permettre d’étendre la stérilisation à tout le matériel nécessaire pour les opérations. En ajoutant aux précautions aseptiques, un moyen antiseptique fiable, il fait de son établissement un des meilleurs hôpitaux de guerre. L’infirmière Jeanne de Launoy qui travaillait à l’Ambulance de L’Océan témoignera de l’efficacité de cette méthode dans son ouvrage (" Infirmières de guerre. En service commandé (front de 14 à 18) ") :

" Dimanche 20, 7 hrs. Première messe catholique à L’Ambulance. Puis service.- Ces cas de gangrène gazeuse assez répandus au début semblent se raréfier depuis qu’on applique la méthode de Carrel, ce petit homme qui, comme Poincarré a l’intelligence qui lui gicle par les yeux. "

Ainsi, la méthode Carrel-Dakin est une énorme réussite médicale. Si au début du conflit, le seul moyen de stopper la gangrène est d’amputer le membre infecté, au cours de cette guerre, le perfectionnement des méthodes et la recherche scientifique permettent d’affirmer que l’opération chirurgicale mutilante devient le dernier recours du médecin. L’innovation faite par ces deux scientifiques aura donc un impact essentiel permettant de préserver l’intégrité physique des soldats.

Malgré les résultats positifs de la méthode Carrel-Dakin, les deux scientifiques devront redoubler de patience et d’efforts pour que leur solution soit prise en compte par leur pays respectif. La méthode sera fortement discutée, voir accusée d’être dangereuse. Seuls des médecins comme Antoine Depage accepteront d’expérimenter ces nouvelles techniques.

À la fin de la guerre, Henry Dakin et Alexis Carrel repartiront dans leur laboratoire respectif à New York. À l’heure actuelle, il existe toujours un antiseptique qui porte le nom du chimiste britannique.

 

Sources Cliquez pour voir les sources

  • BAGUENIER-DESORMEAUX, L., " Henry Drysdale Dakin à Compiègne en 1915. " in Revue d'histoire de la pharmacie, n° 249, 1981. pp. 79-88.
  • DEBUE-BARAZER, C., " La gangrène gazeuse pendant la Première Guerre mondiale (Front occidental) ", Annales de démographie historique, n°103, 2002/1, pp. 51-70.
  • DEBUE-BARAZER, C., PERROLAT, S., " 1914-18 : guerre, chirurgie, image. Le Service de Santé et ses représentations dans la société militaire ", Sociétés & Représentations, n° 25, 2008/1, pp. 233-253.
  • de LAUNOY, J., Infirmières de guerre en service commandé (front de 14 à 18), Bruxelles, 1936.
  • DROUARD, A., Alexis Carrel (1873-1944). De la mémoire à l’histoire, Paris, 1995.
  • LARCAN A., FERRANDIS J.-J., Le service de santé aux armées pendant la Première Guerre mondiale, Paris, 2008.
  • TOURNES, L., " La fondation Rockefeller et la naissance de l'universalisme philanthropique américain ", Critique internationale, n° 35, 2007/2, pp. 173-197.

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