# La guerre d'un jeune homme : Journal de guerre de Joseph Lejuste

Le casque de Joseph Lejuste  - Collection privée André Lejuste ©

Le casque de Joseph Lejuste - Collection privée André Lejuste ©

Adolphe Joseph Lejuste dit Joseph naît à Montroeul dans la province de Hainaut en 1892 dans une famille de cultivateurs. Sa grande passion est le jardinage, métier qu’il exerce dès son plus jeune âge. Mais c’est aussi un milicien de la classe de 1912 et quand la guerre éclate, il est maréchal des logis et doit, comme ses compagnons d’armes, se rendre au combat.

Joseph Lejuste n’est pas seul dans son départ à la guerre. Des carnets et de quoi les remplir l’accompagneront tout au long de sa présence au front et seront les confidents des choses vécues tout au long de la guerre. C’est ce récit que nous avons décidé de partager aujourd’hui grâce à la participation du petit-fils de Joseph à notre récolte d’archives de la grande guerre.

Le temps de la guerre

Joseph Lejuste commence à rédiger son journal le 25 juillet 1914, jour de la mobilisation générale. Chaque jour, Joseph y notera les événements de la journée, les déplacements effectués, les personnes qu’il a rencontrées ou celles avec lesquelles il a correspondu. Dans un monde où les repères sont uniquement militaires et où la vie est réglée en fonction, un journal, même si on ne peut pas vraiment le qualifier d’ “intime”, doit certainement être un moyen pour le soldat de ne pas perdre le fil de sa condition d’homme.

Le journal de Joseph est continué par ses agendas. Plus lacunaires, moins précis que son journal, ils reprennent néanmoins les grands faits de guerre marquants des années 1916 à 1918. Au cours de son récit, Lejuste évoquera beaucoup les manoeuvres et les attaques, sujets qu’on s’attend naturellement à voir abordés par un soldat mobilisé mais il n’en oublie pas pour autant les humains impliqués dans ce conflit.

Joseph Lejuste n’est pas seul dans son départ à la guerre. Des carnets et de quoi les remplir l’accompagneront tout au long de sa présence au front et seront les confidents des choses vécues tout au long de la guerre.

Dans ses mots : la perception de l’ennemi

Joseph Lejuste évoque souvent les troupes allemandes dans son récit que ce soit pour raconter les conséquences du passage de celles-ci ou pour décrire avec précision les attaques portées et subies. Peut-être est-ce également une façon pour lui d’exorciser ses craintes ou les sentiments qui l’animent à leur égard ? C’est, quoi qu’il en soit, un témoignage extrêmement intéressant que ces pensées du jeune homme.

La première fois que Joseph évoque les Allemands, c’est le jeudi 6 août 1914 - Restons à Louvain. 2 Allemands sont fusillés pour espionnage et tentative d'empoisonnement des bacs à eau - alors que le territoire belge n’est envahi que depuis 48heures et que Lejuste ne l’apprendra que le lendemain ( Vendredi 7 août 1914: Même canton. Sortons en camp, nous sommes à la réserve générale. On apprend l'entrée en Belgique des Allemands. Bataille à Liège.)

Jeudi 13 août 1914 : Un aéroplane allemand [est] abattu par les alliés et le mardi 18 août Un aéro allemand passe et reçoit une décharge d’'infanterie. Et plus tard, " vendredi 21 août : On apprend [que] les Allemands[sont] cernés. "

Les informations qui circulent à ce moment-là, et en tout cas celles qui transparaissent dans les écrits de Joseph sont celles d’une déroute totale des forces allemandes. Les termes qu'il utilise pour décrire l'ennemi sont, on s'en doute,assez péjoratifs : " Vendredi 9 octobre 1914 : On entend la fusillade boche "

Il gardera ce sentiment de rancune tout au long de l’écriture de son journal, s’étendant surtout sur les coups portés aux Allemands et citant à peine quand l’ennemi les touche alors qu’ils sont en pleine manoeuvre de retraite.

Le 5 septembre, le jour de son 22e anniversaire, il écrit : Les Allemands en possession de Termonde sont cloués sur place, la ville étant inondée par l'avalanche d'eau qui s'est produite par suite de la destruction des écluses” et dans ces mots, on croit ressentir tout l’espoir de voir les forces allemandes fortement ralenties par le processus.

Lejuste remarque également les tristes conséquences du passage des troupes allemandes dans les villes et villages ( Mercredi 9 septembre : On voit les inscriptions allemandes sur les portes) , les bivouacs de l’ennemi et quantités de maisons incendiées, la gare [est]démolie, des quartiers entiers sont en miette. On imagine aisément l’impact que ces scènes de désolation ont sur le jeune homme qui traverse ces endroits avec son régiment. Ceci explique sans doute un certain sentiment de revanche qu’il peut exprimer lors d’attaque contre les forces allemandes.

Joseph Lejuste mentionne également lorsque les infrastructures ennemies sont abandonnées ou reprises ( Mercredi 9 septembre 14 : Couchons dans les tranchées allemandes). Les jours qui suivent voient une nouvelle intensité dans le récit, Lejuste assiste aux combats de très près : On entend distinctement les cris des hommes. Des coups de feu à 100m de nous.

Le 12 septembre, Joseph note que les Allemands reculent devant l’attaque des forces d’infanterie dont il est le témoin mais dans un même temps, il note également : Nous ne connaissons rien, mais l’on nous apprend que nous sommes encore bien protégés.

Il le sait le but est de ralentir au maximum l’avancée allemande en France par tous les moyens : Les Allemands qui s'étaient avancés en France jusqu'à quelque 40 km de Paris sont en retraite, 3 corps d'armée viennent pour les renforcer et sont en route vers la France. Par notre attaque, nous les forçons à rebrousser chemin

Il gardera ce sentiment de rancune tout au long de l’écriture de son journal, s’étendant surtout sur les coups portés aux Allemands et citant à peine quand l’ennemi les touche alors qu’ils sont en pleine manoeuvre de retraite.

Les relations avec les civils : écrire pour ne pas oublier

Tout au long de la rédaction de son journal, Lejuste évoque les civils qu’il voit, qu’il rencontre. C’est l’arrivée des troupes belges le 14 août 14 qui effraient les habitants qui suscite la première mention des civils par Lejuste : Vendredi 14 août: Emoi chez les habitants, [ils] quittent [leur village] à notre approche. Quelques jours plus tard, le 19 août près de Haecht, il raconte : Je rencontre une famille qui se sauve abandonnant leur mère morte depuis 2 jours. [Les] Fermiers se sauvent abandonnant le tout. Rencontre une femme qui nous dit [que] sa belle-fille [est] morte depuis quelques jours [et] son fils est au service, elle ne sait où. Elle part avec ses enfants. Joseph est donc le spectateur impuissant, malgré son état militaire, de la fuite éperdue des civils devant la guerre qui s’approche.

 

Le 9 septembre, il arrive à Aerschot pour constater le désarroi qui règne dans la ville et l’impact de la guerre sur les habitants : Eglise pillée. Elle a servi à incarcérer les civils. Tout est souillé. On nous apprend que 200 civils furent tués, enterrés dans champs et dans la place près de l'église. Nous remarquons les tombes communes. Un habitant nous conte qu'il vit depuis 3 semaines dans une cave avec sa famille. Il abrita 2 soldats du 9e de ligne. 5 de ses voisins furent tués par les Allemands, lui seul s'échappa. Le maire et son fils furent pendus devant la mère. Habitants heureux de nous revoir, ils étaient rationnés et recevaient 1 petit pain blanc par jour.

 

Même chose le 12 novembre suivant : Je rencontre un homme de Liège qui conte ses aventures et explique la prise des forts de Liège ainsi que les violences des boches dans certaines villes. On ressent bien dans le vocabulaire utilisé toute la tristesse et la colère contenues contre ces exactions.

 

Au fur et à mesure que les semaines s’égrènent dans le triste théâtre de guerre, que les habitants ont fui et que le front est laissé aux différentes armées en présence, Lejuste évoque de moins en moins les civils.

25 juin 1915 : 3 bourgeois furent tués pendant mon séjour [à Calais]

Mais la guerre n’est pas faite que d’armes, de marches forcées et de boue. C’est aussi un moment où peut-être plus qu’ailleurs on s’accroche sur la moindre nouvelle des siens et des rencontres de circonstance. Des personnes que l’on ne connaissait pas peut-être quelques semaines auparavant. C’est ainsi que Joseph note dans son journal tous les liens qu’il a avec ses proches : sa famille, ses amis mais aussi des soldats avec lesquels il a vécu la retraite dont un certain Malainne (sic) dont il évoque la blessure dans telle circonstance, le rapatriement en Angleterre pour y être soigné et auquel il donne régulièrement des nouvelles. C’est quand il n’est plus en mouvement constant avec l’armée et que la guerre des tranchées s’installe que Joseph mentionne de plus en plus régulièrement les nouvelles qu’il reçoit et envoie, même si les premières nouvelles datent de septembre alors que les troupes sont toujours en route :

Dimanche 20 septembre 14 : Reçois lettre d'Edmond et télégramme de mes parents

auxquels je réponds et trois jours plus tard : Je reçois une lettre de mes parents qui me cause une grande joie et j'y réponds.

Joseph Lejuste semble recevoir dans ces lettres l’important soutien moral qui fera souvent défaut à certains de ces compagnons de guerre.

Le manque de nouvelles et la difficulté pour établir une correspondance est quelque chose qui marque profondément les soldats.

Au fur et à mesure que les semaines s’égrènent dans le triste théâtre de guerre, que les habitants ont fui et que le front est laissé aux différentes armées en présence, Lejuste évoque de moins en moins les civils.

Le temps du souvenir

 

La guerre finie, Joseph s’installera à Marcinelle où il reprendra avec passion son activité de jardinier. Activité qui lui manquait tellement qu’il racontait à ses petits-enfants avoir semé des graines sur le front pour agrémenter les rations.

Profondément attaché à son pays et à sa défense, il sera décoré à plusieurs reprises notamment de la Médaille de l’Yser et de la croix de Guerre. Investi dans sa communauté et ayant traversé le deuxième conflit mondial, il sera également fait citoyen d’honneur de la ville de Marcinelle en présence de sa famille - il se mariera et aura deux enfants et des petits-enfants - et de ses amis mais Joseph n’aime pas être décoré pour lui-même. Il préfère être un passeur de mémoire. A plusieurs reprises, il fait entendre sa voix dans les médias pour témoigner de ce qu’il a vu, vécu, pendant la Grande Guerre. Il parle également énormément avec les membres de sa famille de “sa” guerre, ce qui est plutôt une exception si l'on compare aux autres témoignages dont nous avons eu connaissance. Cela permettra entre autres à sa famille de recueillir les souvenirs de Joseph.

Joseph ne fait exception à la règle. On peut donc imaginer sa joie à l’arrivée des nouvelles de ses parents.

Ce manque de nouvelles et de contacts avec les siens est également un terrain propice pour de nouvelles correspondances occasionnelles ou plus régulières.

Le ton des sentiments exprimés est également très important. Si, nous l’avons vu, Joseph semble satisfait de son devoir vis-à-vis des troupes ennemies, il trouve du réconfort dans les simples nouvelles (revoir son frère, recevoir un lettre de ses parents…)

4 septembre : Je reçois avec bonheur une carte de mes parents du 31 août. Ces propos sont soulignés comme pour marquer l’emphase du bonheur que Joseph éprouve à ce moment-là.

Mais Joseph Lejuste semble ne pas trop souffrir des mauvaises conditions dans lesquelles la correspondance est organisée ou en tout cas, si il en souffre, il ne l’évoque pas du tout dans son journal. Dès lors que les mouvements de troupe se font moindre, il écrit régulièrement par les différents canaux de communication disponibles et consigne soigneusement toutes les correspondances reçues ou envoyées.

Dimanche 8 Novembre : J'écris à mes parents et à Edmond chez Descamps.

Mardi 10 nov: Idem. Je reçois des nouvelles de Malainne blessé, en traitement en Angleterre.

Samedi 5 Novembre : J'écris à mes parents et amis par le Havre.

Mais les nouvelles doivent être interrompues à un certain moment car Joseph cherche à avoir des nouvelles de son frère via les autorités belges, coutumières de ce genre de demande. Lundi 14 décembre : J'écris au Ministère au sujet de mon frère.

Mais même sans nouvelles de celui-ci, il écrit à la date du 28 décembre : J'écris à mes parents et à mon frère – camp d’Anvers ainsi qu'à Dubiez, Durez, Bollorez et Descamps alors qu’il ne recevra la confirmation de l’adresse précise de son frère que le 10 janvier 1915. Ecrire lui est donc vital et plus uniquement dans son carnet.

Chaque temps libre lui donne alors l’occasion d’écrire, de penser aux gens qui lui sont chers : Mercredi 6 janvier 1915 : Mes pensées sont pour ma famille et enfin les nouvelles de son frère arrivent : Vendredi 22 janvier: Je reçois avec bonheur une lettre de mon frère. Quelle joie de l'avoir enfin retrouvé !! J'y réponds aussitôt.

Lors de son séjour sur le front, il reçoit et donne quelques visites également en zone libre, à son cousin Victor, à des amis engagés comme lui dans l’armée, mais les présences féminines ne sont pas absentes de ce paysage quasi-exclusivement masculin. Joseph Lejuste échangera également plus tard une correspondance fournie avec une marraine de guerre, Madame Collin, une Française. J’envoie à ma fidèle correspondante toute l’amitié de son filleul dévoué et des liens intimes se noueront entre les deux familles au point qu’il écrira au retour d’une permission dans cette famille : Cette petite carte pour vous faire savoir mon retour ici, accompagné de l’inévitable cafard.

C’est sans nul doute cet esprit d’amitié et de solidarité familiale qui a dû être précieux alors qu’à tout moment, une attaque pouvait changer sa vie.

En guise de conclusion...

Même si, inévitablement, il est totalement exclu de se mettre à la place de ce soldat et de son vécu, on tremble avec lui quand il raconte les attaques, quand l’armée allemande tire de près,quand il s'endort sous la pluie mal protégé, ne sachant pas ce que réserve demain. Ce récit passionnant de Joseph Lejuste nous plonge dans la Grande Guerre d’une façon terrible mais également émouvante : la guerre nue, telle qu’elle fut avec ses morts, la peur, l’exaltation. Pour comprendre quelqu’un, rien ne vaut le fait de se mettre dans ses chaussures, dit le dicton, soyons reconnaissant à Joseph Lejuste pour nous donner cette opportunité d’avoir cet aperçu de la vie d’un soldat belge lors de ces durs mois de guerre.

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