# La grippe "espagnole" frappe la Belgique (1918-1919)

Au début de l’année 1918, une étrange épidémie de grippe se répand à travers la planète. Dans un premier temps, elle n’inquiète pas spécialement les populations européennes. Bien que très virulente, elle n’entraîne en effet pas beaucoup de décès. Par ailleurs, les grandes offensives allemandes du printemps préoccupent bien davantage l’opinion.

La grippe espagnole ! 1918.
"On ne passe pas !" dit un soldat belge d'opérette, déjà enrhumé, à une grippe personnifiée sous les traits d'une dame à l'air revêche, prétendument habillée "à l'espagnole". Probablement réalisée dans les tous premiers temps de l'épidémie, cette carte postale bruxelloise dessinée à la main ne laisse en rien présager de l'horreur de la pandémie.  - ©Bibliothèque royale de Belgique ©

La grippe espagnole ! 1918. "On ne passe pas !" dit un soldat belge d'opérette, déjà enrhumé, à une grippe personnifiée sous les traits d'une dame à l'air revêche, prétendument habillée "à l'espagnole". Probablement réalisée dans les tous premiers temps de l'épidémie, cette carte postale bruxelloise dessinée à la main ne laisse en rien présager de l'horreur de la pandémie. - ©Bibliothèque royale de Belgique ©

Celle-ci s’alarme soudain à la fin de l’été, devant la multiplication des malades et l’aggravation de leur état. Dans de nombreuses localités, les civils sont atteints en masse. Dans les armées, les états-majors voient leurs effectifs fondre, au moment-même où l’issue de la guerre se décide. Les journaux parlent de moins en moins de la guerre, et de plus en plus des malades qui décèdent. Qu’est-ce donc que cette maladie, qui rappelle – en bien pire – la grande grippe de 1889-1890 ? Comment s’en protéger ? Et d’où vient-elle ?

Les journaux de la péninsule ibérique sont les premiers à avoir tiré le signal d’alarme, alors que leurs homologues européens se consacraient entièrement au conflit : la grippe sera donc qualifiée à tort d’ "espagnole". En dépit de toute vraisemblance, certains adeptes des théories du complot imagineront même qu’elle a été répandue volontairement par les Allemands, via l’Espagne, par des conserves contaminées.

Au terme des trois vagues qu’on distingue habituellement (printemps-été puis automne 1918, hiver 1919), le bilan est catastrophique. Le nombre de victimes est si élevé qu’il est encore aujourd’hui impossible à chiffrer avec précision. On soutient fréquemment que l’épidémie aurait tué davantage que la guerre, à l’échelle mondiale, même s’il est problématique de rapprocher deux événements de nature aussi différente. Depuis les années 1990, on parle généralement d’une fourchette allant de 30 à 40 millions de morts. Mais certains chercheurs estiment ce bilan exagéré, quand d’autres au contraire le jugent sous-évalué et n’hésitent pas à aller jusqu’à 50 millions… voire au-delà !

Une chose est néanmoins certaine : aucune épidémie n’a tué autant d’hommes et de femmes en si peu de temps. Qu’en est-il en Belgique ?

Aucune épidémie n’a tué autant d’hommes et de femmes en si peu de temps

La grippe «espagnole» attaque là où on ne l’attend pas

La grippe "espagnole" est surprenante à plusieurs égards. Elle s’attaque particulièrement aux personnes généralement épargnées par les épidémies "classiques". Les populations sont habituées à voir les maladies atteindre plus violemment les jeunes enfants et les personnes âgées, mais la pandémie de 1918-1919 tue surtout les jeunes adultes, entre 20 et 40 ans. Cette réalité, incompréhensible à l’époque, frappe les observateurs de stupeur. Les victimes sont en fait terrassées avec l’aide de leur propre système immunitaire : une résistance vigoureuse ne fait que propager plus rapidement l’infection. La grippe elle-même ne tue pas ou très peu : les malades sont achevés par d’autres affections, comme la pneumonie, qui profitent de leur affaiblissement.

Puisque les jeunes dans la force de l’âge sont particulièrement touchés, les soldats paient un lourd tribut à l’épidémie. L’armée belge n’a malheureusement pas fourni, en ce qui concerne les effets de la grippe, de statistiques médicales fiables. Les chiffres du lieutenant-général médecin Mélis, qui parle de 720 décès pour 12.000 militaires malades (soit seulement 6 %) sont irréalistes. En l’absence d’étude définitive, il est utile de consulter les souvenirs impressionnants des médecins militaires, comme celui du docteur Colard, qui parle d’une "mortalité effrayante, comparable à celle des grandes pandémies du Moyen Âge, qui atteignait à l’acmé de son développement 30 à 40 % de décès par jour". Et il nous reste, surtout, les récits des combattants.

Si la première vague de grippe est moins mortelle que la seconde, elle n’en reste pas moins handicapante pour l’armée belge, et traumatisante pour ses soldats. Ceux-ci commencent à tomber malades en avril-mai 1918. Les militaires atteints sont bientôt envoyés systématiquement à l’hôpital Cabour d’Adinkerke, dans le but d’éviter autant que possible la contagion dans les autres centres de soins. Les récits belges décrivent une maladie qui s’abat soudainement sur les malades, les laissant immédiatement sans force et les soumettant à une très forte fièvre pendant deux ou trois jours (ce qui justifie le nom de " three day fever " rapidement donné à cette première vague dans l’armée britannique). La plupart des malades – pas tous cependant ! – survivent à cette fièvre de cheval et se rétablissent en l’espace de deux semaines.

C’est le cas de l’artilleur Edouard Froidure, que la grippe saisit le dimanche 2 juin en pleine messe célébrée par un aumônier militaire à Nieuport. Il perd connaissance et doit être emmené sur une civière par des brancardiers. On le met rapidement à l’écart des autres malades dans la baraque des " sortants ", c’est-à-dire de ceux qui avaient de grandes chances de mourir : "Je demeurai ainsi trois jours, avec quarante degrés de fièvre, entre vie et mort. Le plus dangereux encore, le véritable coup mortel pour les plus résistants (car curieusement, en réchappaient les garçons estimés les plus faibles ou, du moins, réputés moins forts), c’était de tomber d’une température de 39 à 40 degrés à une autre de 35. Cette chute vous envoyait au cimetière… Pendant deux ou trois jours donc, je délirai, abruti ou agité selon les heures". Le 15 juin, Froidure est tout à fait rétabli. Il l’a échappé belle. D’autres malades se rétablissent plus rapidement, comme Gustave Tiberghien qui, après trois jours de fortes fièvres à la fin juin, reprend – difficilement – son service après un seul jour de repos. La deuxième vague de l’automne laissera moins de chances à ses victimes.

Parmi elles, le grenadier Gustave Groleau. Grièvement blessé au début de l’année 1918, il doit ronger son frein à l’arrière au lieu de participer à l’offensive finale. Eloigné des rafales et des obus, il est brusquement confronté à un tout autre type de mort. Le 1er octobre, son journal traduit bien l’étonnement et la tension suscités par l’épidémie :

"Vers 9 h, j’apprenais une mauvaise nouvelle : le camarade sergent Gustave Van Erp, un Borain, venait de mourir d’une broncho-pneumonie. Que se passe-t-il dans le camp ! Les invalides augmentent journellement et tout le monde est inquiet. Les docteurs eux aussi voudraient être fixés. On ne sait au juste. D’autres de mes amis sont atteints de ce mal néfaste : les premiers sergents majors Beckaert et Vincke, le sergent-major Moetaert et le fourrier Bernier, tous quatre de forte corpulence. Quel serait ce mal qui ne pardonne pas et nous a déjà enlevé le lieutenant Touret [?] On prenait peur".

Vincke meurt dès le lendemain : "La mort fauche parmi les sous-officiers et ma table est particulièrement atteinte. Nous sommes huit à chaque table. A la nôtre, il y a cinq malades, dont quatre très gravement ; parmi ces derniers, deux sont morts". Moetart décède finalement une semaine plus tard. Rien que parmi les sous-officiers qu’il connaît personnellement, G. Groleau mentionne le décès de quatre autres sergents avant le 10 octobre. Mais après cette date, la grippe disparaît de son journal, aussi vite qu’elle est apparue à la fin de septembre. Gustave Groleau a survécu à la deuxième vague de l’épidémie.

Beaucoup d’autres n’auront pas eu cette chance. Parmi eux, le poète Louis Boumal, bien connu dans le petit monde des auteurs belges servant sur l’Yser. Au front depuis le début de la guerre, ce lieutenant du 5e régiment de Ligne suscite l’admiration de ses camarades, tant pour sa bravoure que pour ses talents d’écriture. Au début de 1918, L. Boumal écrit une pièce en un acte, "Quand ils auront passé de l’Ombre à la Lumière". Il y imagine ses retrouvailles avec sa femme, à peine déguisées par un changement de nom : le lieutenant est rebaptisé Philippe, et son épouse Marie-Thérèse devient tout simplement Thérèse. Mais Louis Boumal ne reverra jamais sa femme, et ne découvrira jamais le visage de leur enfant, né après son départ. Entré à l’hôpital de Bruges le 25 octobre, il est emporté cinq jours plus tard par la maladie, deux semaines avant l’Armistice.

Fut-il plus ou moins chanceux que ceux qui, comme le sous-lieutenant d’infanterie Octave Amand, succombèrent à l’épidémie sous les yeux de leur famille lors de leur retour chez eux, à la fin des hostilités ? D’autres encore doivent vivre avec la culpabilité du survivant : c’est le cas de Firmin Bonhomme, qui voit pour la dernière fois son grand frère Léon lors d’une permission à Paris fin octobre 1918. Sans le savoir, ils y attrapent tous deux le virus, qui terrasse Firmin dès son retour au front. Il doit être hospitalisé et ne peut revenir à son unité que le 14 novembre, après l’Armistice. Il y apprend que son frère, contaminé en même temps que lui, est mort depuis plus d’une semaine. Le médecin qui a soigné Léon déclarera à Firmin : "cher ami, tous ces grippés mouraient comme des mouches !".

Que se passe-t-il dans le camp ! Les invalides augmentent journellement et tout le monde est inquiet. Les docteurs eux aussi voudraient être fixés. On ne sait au juste

Elle se répand partout comme une traînée de poudre

La maladie est extrêmement contagieuse. Il suffit d’être brièvement en présence d’un malade pour contracter la grippe à son tour. Mais plus impressionnante encore est la très courte période d’incubation. En quelques heures, une personne bien portante développe les premiers symptômes. Si la mort survient, il ne lui faut parfois que quelques heures, au plus quelques jours. Quand certains malades se résolvent à se rendre à l’hôpital (une décision qui n’a rien d’évident à l’époque), il est bien souvent trop tard.

On estime généralement qu’un cinquième de la population des pays belligérants contracte le virus. Mais la grippe "espagnole" n’est en rien une conséquence du conflit et frappe indifféremment toutes les nations. L’Amérique est peut-être davantage touchée que l’Europe. Au sein de cette dernière, c’est d’ailleurs comme nous l’avons vu l’Espagne neutre qui donne son nom à la maladie. Epargnée par la guerre, la Suisse ne l’est pas par la maladie : le graveur belge Frans Masereel, réfugié à Genève, tombe malade début octobre.

Si la guerre ne joue donc aucun rôle particulier dans la propagation de la maladie, elle influence toutefois partiellement les risques de mortalité. Elle crée en effet un groupe restreint mais vulnérable de victimes : les soldats gazés. En raison de l’état de leurs poumons, ceux-ci risquent davantage de succomber à la pneumonie qui accompagne trop souvent la grippe. Léon Barthélemy est l’un d’entre eux. Gazé à l’ypérite (gaz moutarde), ce soldat du 1er régiment de grenadiers n’en revient pas moins chez lui à Rochehaut (Ardenne belge), après l’Armistice. C’est là que la troisième vague de l’épidémie le rattrape et le tue, en avril 1919.

Elle tue rapidement et massivement

Les chiffres souvent mentionnés concernant l’épidémie peuvent être trompeurs. Ils ne prennent leur sens que quand ils sont remplacés dans le temps. L’écrasante majorité des victimes de l’épidémie décèdent en l’espace de quelques mois, voire quelques semaines seulement. En territoire occupé, les premiers cas sont souvent détectés au début du mois de juillet. A Bruxelles, L. Picon signale sa présence dès le premier jour du mois, et écrit dix jours plus tard : "C’est la grippe espagnole, car cette maladie a sévi en Espagne avant de paraître ici. Elle n’est pas dangereuse". A ce moment en effet l’épidémie ne semble pas si menaçante, malgré sa virulence. Le même L. Picon note d’ailleurs le 24 juillet que la maladie inspire des spectacles : "On la joue en revue au théâtre de l’Alcazar (comme quoi tout finit par des chansons et des revues)". Une semaine plus tard, il doit cependant convenir qu’il y a "assez bien de cas mortels". Mais c’est la deuxième vague d’octobre-novembre 1918 qui est la plus meurtrière en Belgique, comme c’est généralement le cas ailleurs.

Dans de nombreuses localités belges, le rythme des décès – de soldats allemands ou de prisonniers alliés, de réfugiés français ou de civils belges – est alors trop rapide pour pouvoir encore célébrer les messes. Le curé de Willebroek (Province d’Anvers) mentionne par exemple 63 victimes de la grippe dans le village pour le mois de novembre, dont 35 décèdent en l’espace de 10 jours seulement. Et dans les grandes villes, ils sont des dizaines à mourir chaque jour. A Mons, le notaire honoraire Adolphe Hambye mentionne ainsi plus de 200 décès en moins d’une semaine, entre le 25 et le 31 octobre. Comme le bois manque suite aux réquisitions allemandes, il devient parfois impossible de trouver des cercueils. Les corps sont alors emmenés enroulés dans des draps, tirés sur des charrettes à bras vers des fosses remplies de chaux.

Il est possible d’approcher la surmortalité liée à la grippe de plusieurs manières. Les archives des morgues constituent l’une des pistes. A Bruxelles, la morgue de l’hôpital Saint-Jean reçoit en octobre-novembre 269 morts : plus de deux fois le nombre de victimes pour la même période en 1917 (107), presque quatre fois celui de 1920 (72). Sur les 135 morts d’octobre 1918, 108 décèdent dans la deuxième moitié du mois, au commencement de la deuxième vague. L’âge des victimes est aussi un indice. Des 269 morts des mois d’octobre-novembre, plus de la moitié (136) sont nés entre 1876 et 1901 : des hommes et des femmes entre 17 et 42 ans, normalement peu vulnérables aux maladies, mais cibles privilégiées de cette épidémie. Les rares morts violentes à Bruxelles lors des journées de novembre ne peuvent expliquer un tel afflux, dans ce qui n’est qu’une morgue parmi d’autres dans la capitale.

Les documents produits par les hôpitaux sont également utiles. Entre le 19 octobre et le 18 novembre 1918, l’hôpital civil de La Louvière reçoit 28 malades atteints par l’épidémie. Trois d’entre eux arrivent tardivement par leurs propres moyens, et meurent. Sur les 25 autres patients, en général des réfugiés français amenés rapidement par ordre de l’autorité militaire allemande, 5 décèdent, soit 1/5e. L’âge des malades est révélateur : 18 patients sur 28 ont entre 21 et 40 ans, soit la tranche d’âge la plus touchée.

Mais les archives les plus utiles sont conservées dans les communes. L’état civil témoigne partout du taux de mortalité impressionnant de l’année 1918. A Huy, le nombre de morts double presque par rapport aux années 1914-1916, les diagnostics liés à la grippe "espagnole" sont nombreux. A Bruges, à Mouscron ou à Wavre, on retrouve les mêmes proportions. Mais seule une analyse détaillée permet d’approcher vraiment l’événement. A La Louvière, le nombre de décès par an entre 1911 et 1921 se situe entre 300 et 400 morts annuelles. En 1918, on est au-dessus des 500. Cette augmentation se traduit surtout dans les mois d’octobre et novembre, et dans une moindre mesure celui de décembre, si on les compare

Elle revient, encore et encore

Celle-ci ne s’arrête pas là. La troisième vague, qui touche la Belgique à la fin de l’hiver et au début du printemps 1919, est moins connue que la précédente, parce que généralement moins mortelle. Elle n’en a pas moins emporté avec elle un certain nombre de Belges et endeuillé leurs proches, dans cette Belgique fraîchement libérée et encore sous le choc de la guerre et de ses destructions.

Percy Smythe, un militaire australien dont l’unité est logée à Marcinelle, est ainsi réveillé dans la nuit du 17 au 18 février par des pleurs : son hôte, "Monsieur Paul", vient de mourir dans la chambre d’à côté. Selon P. Smythe, les décès dus à la grippe sont alors quotidiens à Marcinelle, mais on n’y enterre guère que des Belges, "les soldats australiens semblent être presque totalement épargnés". Ce n’est en fait guère le cas, comme l’a montré récemment l’historien Bernard Lejeune. A titre d’exemple, la 20e Casualty Clearing Station de l’armée britannique, basée à Charleroi, dénombre 140 décès en ce début d’année 1919, parmi les troupes de l’Empire (auxquels il faut ajouter quelques prisonniers allemands). De ce total, 107 hommes (76%) décèdent des suites de la grippe " espagnole ". Les troupes d’occupation alliées paient donc elles aussi leur tribut à l’épidémie. Nombreux sont les soldats anglo-saxons ou français qui trouvent la mort en Belgique en ce début d’année 1919. Parmi eux, le jeune charpentier tasmanien Henry James Hall, qui s’engage en juin 1918, pour venir mourir à 20 ans de la grippe " espagnole " dans notre pays, sans avoir eu le temps de combattre…

Personne n’est en sécurité

La grippe ne surprend pas seulement les Belges de l’époque parce qu’elle attaque des jeunes gens en bonne santé, mais aussi par son caractère "démocratique". Là où d’autres épidémies sévissent en priorité dans les quartiers défavorisés, la grippe semble se moquer des conditions de vie et du statut social. Le journal d’Adolphe Hambye en témoigne. En tant que notaire honoraire, il a suffisamment de moyens pour ravitailler correctement sa famille. Jusqu’en octobre 1918, la guerre l’a relativement épargné : ses six enfants sont encore en vie. C’est alors que tout bascule : sa fille de 25 ans, Denise, tombe malade de la grippe le 21 octobre. Le 23, il note : "Au milieu de notre anxiété, les événements de guerre devenus cependant si angoissants ne tiennent plus que la seconde place". Denise meurt deux jours plus tard, et son épouse est atteinte également : "Nous n’avons pas le cœur disposé à nous occuper des bulletins de guerre, de notre délivrance plus ou moins prochaine ni des bruits qui ont cours dans la région. On signale en ville une recrudescence de la Grippe Espagnole et de la mortalité". Sa femme décède finalement après une rechute, le lendemain de l’Armistice. Les deux victimes s’étaient dévouées pour soigner les évacués français malades, et l’ont payé de leurs vies. Pour la famille Hambye, la grippe " espagnole " s’est révélée plus meurtrière en trois semaines que la Grande Guerre en cinquante-deux mois.

Et malheureusement, elle ne fait pas que tuer. Si un certain nombre de victimes décèdent de défaillance cardiaque, la plupart d’entre elles souffrent terriblement avant de mourir. Elles sont étouffées par les fluides de leur propre organisme, qui envahissent leurs poumons. Une écume rose s’écoule par la bouche et les narines. Peu avant ou rapidement après le décès, le corps du malade se violace. Les souffrances des mourants et l’aspect de leur cadavre suscitent la terreur, qui s’accompagne de nombreuses rumeurs. Celles-ci concernent tantôt la nature même du mal (certains refusent d’y voir une " simple " grippe et prétendent, par exemple, qu’il s’agit du choléra), tantôt les moyens de s’en prémunir (les fabricants de remèdes " miracles " font fortune en profitant de la peur de la population). Les médecins ont bien du mal à conseiller leurs patients : eux-mêmes ne savent plus à quel saint se vouer.

La médecine est impuissante

Les progrès de la médecine occidentale dans les années qui précèdent 1914 aboutissent à un résultat stupéfiant : contre toute attente, et en dépit des conditions sanitaires déplorables sur le front, la Grande Guerre est le premier conflit où les soldats meurent (beaucoup) moins de maladies que du fait des combats. Mais face à la grippe " espagnole ", les médecins n’ont aucun remède efficace à proposer. Les hôpitaux répandent davantage le virus qu’ils ne sauvent des vies. La seule solution théorique serait de placer tout foyer d’épidémie en quarantaine. Une solution envisagée en Australie, mais qui était impraticable dans la Belgique en guerre. Localement, des autorités tentent de limiter, dans la mesure du possible, que la maladie ne profite des grands rassemblements en interdisant tout spectacle, séance de cinéma ou conférence, comme à Huy à l’été 1918. Mais l’efficacité de ces mesures de bon sens a probablement été très limitée.

Face à la grippe "espagnole", les médecins n’ont aucun remède efficace à proposer. Les hôpitaux répandent davantage le virus qu’ils ne sauvent des vies

Un souvenir dérangeant

En Europe, la grippe "espagnole" ne va pas susciter de mémoire collective, juste des souvenirs individuels au sein des familles. On ne se souvient en effet que de ce qui fait sens. On peut en donner un à une guerre, même à un conflit aussi horrible que celui de 1914-1918. Les participants et leurs proches peuvent se retrouver – ou non – dans les récits que se donne la société : dans les monuments de pierre érigés sur les places, dans les monuments de papiers des journaux ou des éditeurs. A terme, même les contestations de ces récits vont trouver leur place dans la mémoire collective. Mais la mort des suites d’une maladie ne peut pas avoir de signification – du moins dans l’Europe du XXe siècle. Quel sens donner à une épidémie contre laquelle on ne pouvait pas lutter ? Elle ne se commémore pas, elle se subit en silence puis s’oublie.

Voilà pourquoi l’épisode de la grippe "espagnole" est resté longtemps dans l’ombre de la Grande Guerre. La grippe " aviaire " du début des années 2000 a toutefois suscité un regain d’intérêt pour cette pandémie. Sur le papier ou les écrans, la fiction elle-même s’en empare, que ce soit dans la très populaire saga Twilight (Edward Cullen est transformé en vampire juste avant de mourir à cause de l’épidémie) ou dans la quatrième saison de la série Walking Dead (la grippe "espagnole" s’ajoute alors à la transformation en zombie de la plus grosse partie de l’humanité). Fascinante et menaçante à la fois, la pandémie reste discrètement présente dans notre imaginaire, lointaine mais néanmoins dérangeante.

Sources Cliquez pour voir les sources

Travaux:

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Archives:

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  • Archives du CPAS de Bruxelles : Hôpital Saint-Jean. B. Registres administratifs. 543 Morgue (1917-1923)
  • Archives Générales du Royaume. I 507, dossier 9 (journal de L. Picon).
  • Adolphe Hambye, " La ville de Mons pendant l’occupation Allemande du 23 Août 1914 au 11 Novembre 1918. Journal de famille ". Propriété de la famille Hambye.

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