# La fin de la guerre et la retraite

Après l'échec de l'offensive de l'été 1918, l'Allemagne est touchée par une révolution qui mènera à la chute du régime impérial et à l'instauration de la République de Weimar. Le 29 octobre, les dockers et les marins de Kiel refusent d'appareiller et se soulèvent dès le lendemain. Des conseils de soldats et d'ouvriers se tiennent un peu partout en Allemagne. Le mouvement gagne Berlin le 9 novembre et l'avènement de la République allemande est proclamé depuis le Reichstag. L’empereur Guillaume II ne peut que constater la signature de l'armistice depuis son quartier général de Spa avant de partir en exil aux Pays-Bas. En Belgique, l'armée allemande d'occupation ne mène pas la révolte mais participe aux soulèvements contre leurs officiers. C'est la fin de la cohabitation avec les Allemands, chacun va pouvoir rentrer chez soi.

« La retraite allemande en Belgique. Novembre 1918 » 
En novembre 1918, le photographe sonégien P. Legast prit une série de photographies des troupes allemandes en retraite qui traversaient Soignies. Ses clichés témoignent de ce moment important pour les populations belges, celui où l’ennemi craint pendant cinquante mois devient un vaincu.
  - Collection privée, Nicolas Mignon ©

« La retraite allemande en Belgique. Novembre 1918 » En novembre 1918, le photographe sonégien P. Legast prit une série de photographies des troupes allemandes en retraite qui traversaient Soignies. Ses clichés témoignent de ce moment important pour les populations belges, celui où l’ennemi craint pendant cinquante mois devient un vaincu. - Collection privée, Nicolas Mignon ©

L'immeuble du gouvernement général est occupé dans l'après-midi et le pouvoir du gouverneur de Bruxelles, le lieutenant-général Hurt, lui est retiré

La révolution exportée en Belgique

En Belgique, les événements suivent de près ceux d'outre-Rhin. A Bruxelles, au siège central du gouvernement, un conseil de soldats se réunit le 9 novembre. Les officiers tentent d'abord de garder ce mouvement sous contrôle en conservant la main sur la composition de ce conseil. Cette tentative échoue ; l'immeuble du gouvernement général est occupé dans l'après-midi et le pouvoir du gouverneur de Bruxelles, le lieutenant-général Hurt, lui est retiré. Le drapeau rouge communiste est hissé sur les quartiers militaires en fin de journée. Le dernier gouverneur général, Ludwig von Falkenhausen resté à l'écart de l'agitation, quitte la Belgique par le chemin de fer via les Pays-Bas dans la nuit du 12 au 13 novembre 1918. A l'inverse, à l'image de la plupart des officiers, le gouverneur de l’administration civile, le baron von der Lancken, se met à la disposition du conseil des soldats. L'on assiste par ailleurs à plusieurs scènes au cours desquelles de simples soldats arrachent les épaulettes des officiers dont ils croisent la route. Les Allemands abandonnent leur mission de maintien de la paix civile ce qui laisse le champ libre à des fauteurs de troubles pour commettre certaines exactions avant le retour de la police belge. L'on peut ainsi relever quelques pillages et mises à sac des maisons d'activistes notoires., Cela va dans certains cas jusqu'à la tonte de quelques femmes connues pour avoir entretenu des liaisons avec des Allemands.

Le reste de la Belgique, autant que Bruxelles, est le témoin de la retraite allemande. Si les armées allemandes ont traversé le pays en nombre en 1914, elles y font à nouveau halte lors de leur retraite. Dès le début de la retraite, les villes belges recommencent à accueillir les soldats de retour du front. Les autorités se voient contraintes de réquisitionner une fois de plus des écoles, salles de fêtes, de cinéma ou tout autre bâtiment qui pourrait servir. Quelques jours avant l'armistice, la tension monte, le drapeau rouge est hissé dans plusieurs villes et l'on rapporte que des officiers ont été molestés par des soldats. Un nombre croissant de soldats allemands, revenant de vacances ou arrivant de la réserve, font un arrêt dans les premières villes après la frontière, dans l'espoir d'une paix qui ne saurait tarder et qui leur permettrait d'échapper au front. Dans les bataillons de Landsturm (soldats d’occupation), les multiples informations sur la situation internationale qui parviennent durant ces journées pré-armistice aiguisent la tension déjà palpable et commencent à mettre à mal les tentatives de rétablir l'ordre et la discipline. Au vu des derniers événements, les gouvernements des villes sollicitent la présence des hommes les plus fiables des bataillons afin de garantir la sécurité et les font revenir des campagnes. La plupart d'entre eux ne prendront même pas la peine de rejoindre leur bataillon une fois l'armistice signée.

L'excitation est à son comble et les postes et patrouilles sont abandonnés

Derniers jours de guerre pour les occupants

Le 10 novembre 1918, l'annonce de l'abdication de l'Empereur et de sa fuite aux Pays-Bas, ainsi que de la proclamation de la république en Bavière se répand à travers la Belgique. Le désordre règne et les soldats envahissent les cafés et déambulent dans les rues. La nouvelle de la signature de l'armistice donne lieu à des scènes de liesse dans les rues. Les habitants forment des cortèges aux couleurs de la Belgique. Les soldats allemands partagent, dans leur majorité, la joie de la population civile et se mêlent aux cortèges. Leurs officiers, eux, évitent les apparitions en public.

Le 11 novembre, l'armistice est signée. Les bataillons qui ne sont pas stationnés en ville devinent, à la présence de nombreux drapeaux belges aux fenêtres, que la paix tant attendue a été conclue. L'excitation est à son comble et les postes et patrouilles sont abandonnés. Les hommes, privés d'ordres clairs et d'informations précises, se laissent aller à imaginer toutes sortes de choses. Ils voient passer des trains remplis de soldats allemands et certains paniquent à l'idée d'être abandonnés à la merci des alliés. Ce sentiment est renforcé par le fait que les officiers, craignant pour leur vie, n'encadrent plus leurs troupes. Beaucoup d'hommes choisissent de monter dans le premier train sans s'inquiéter de sa destination, et c'est ainsi que certains soldats pensant rouler vers l'est, se retrouvent à bord d'un train en direction du front. En ville, la grande caravane de soldats regagnant l'Allemagne se met en branle, teintée de drapeaux rouges. Ces mouvements suscitent des échanges commerciaux : les soldats se débarrassant de leur équipement militaire, les Belges acquièrent des casques, des masques à gaz, de l'essence, des fusils ou encore des mitrailleuses à des prix dérisoires.

Mais les hommes d'occupation ne sont pas tous convaincus des idéaux de la révolution allemande au premier abord. Par exemple, le Conseil des soldats de Liège n'est institué que le 13 novembre 1918, soit deux jours après l'armistice, lorsqu'une cinquantaine de soldats investissent le Palais des Princes-Evêques, sans rencontrer aucune résistance et déposent le gouverneur, le Freiherr Leuckart von Weissdorf, après que celui-ci ait légèrement protesté. Ce dernier transmet ensuite l'ordre aux officiers d'obéir au Conseil des soldats. Les déclarations de conseils, formés d'une douzaine de soldats, sont rares et invitent à respecter le calme et l'ordre dans le territoire encore occupé et ce, pendant la durée de la retraite allemande. La première de ces déclarations s'adresse aux soldats en poste dans la province : "[...] Hier s'est constitué à Liège un Conseil des Soldats. Il travaille en parfait accord avec les anciens services et les anciennes autorités militaires. Le but commun est le maintien de la discipline, du sang-froid militaire et de l'ordre. Dans les circonstances actuelles, en territoire occupé, chacun doit s'efforcer, par tous les moyens, à atteindre ce but. La vente d'armes et de pièces d'équipement, les pillages, surtout de magasins d'approvisionnement et de trains, de même que les dommages causés à toutes les installations militaires importantes, seront punis sans aucune considération, le cas échéant même de la peine de mort. La désertion également reste, comme sous l'ancien gouvernement, un crime punissable.". La seconde délivre le même message aux civils : "Le Conseil des Soldats a repris l'autorité dans la province de Liège. Il invite la population à s'abstenir de tout ce qui pourrait troubler l'ordre public. [...] Le conseil des soldats salue la population et la félicite à l'occasion de sa délivrance". Le passage de soldats battant en retraite s'intensifie encore à partir du 16. Le mouvement est continu et surtout très lent. Le voyage se fait principalement à pied, parfois accompagné de charrettes tirées par des chevaux, les officiers se distinguant à peine au sein de cette longue procession. Si la plupart des soldats sont fourbus et manifestent peu d'entrain, tous se réjouissent de la fin de la guerre et de leur retour définitif en Allemagne.

Les derniers trains allemands traversent la Belgique le 21 novembre

La retraite

Au vu du flot incessant de soldats se déversant en ville, le Conseil des soldats, dont l'autorité semble très respectée, définit les différentes routes que les colonnes doivent emprunter pour se retirer. En la seule journée du 19 novembre, on estime qu'il passe par la seule ville de Liège, sur le chemin de l'aller en 1914 et maintenant du retour, 40.000 hommes, 16.000 véhicules et 40.000 chevaux, sans compter les transports par chemin de fer. La plupart de ces hommes semblent ignorer les événements des derniers jours en Allemagne et se montrent sceptiques lorsque les Belges les en informent. Les drapeaux rouges disparaissent même peu à peu.

Le journal de guerre du bataillon de Landsturm Würzburg indique que les hommes se sont mis en marche le 16 novembre. Dans les jours précédents, ils se sont rassemblés et ont acheté des charrettes et des chevaux pour accompagner le trajet long de 500 km qu'ils auront à parcourir à pied. Ils ont reçu l'ordre de respecter, une fois rentrés au pays, la paix et le calme qui règnent en Allemagne. Au matin du départ, les actes du bataillon sont brûlés. Les hommes entament alors une première marche depuis les environs de Liège jusque Malmedy, à la frontière. Dès le deuxième jour, le commandant constate qu'au vu de la condition physique des hommes, 21 officiers et 460 hommes seulement, il leur sera impossible de parvenir à destination et demande une évacuation en train. Le bataillon débarque à la gare de sa ville en Allemagne le 21 novembre, accueilli par le bourgmestre et des cigares. Après avoir subi une dernière visite médicale et accompli quelques formalités administratives, les hommes sont démobilisés. Dans les derniers jours, on propose aux plus jeunes, nés entre 1894 et 1899, de rester quelque temps dans les quartiers du bataillon dans le cas où ils n'ont pas de travail ou d'endroit où loger. Les hommes qui ont quitté le bataillon durant les derniers jours de la guerre ou directement après l'armistice ont l'obligation de se présenter au quartier général une fois revenus en Allemagne, avant d'être autorisés à rentrer chez eux. Ils n'encourent aucune peine. Enfin, les dernières peines sont infligées par le Conseil des soldats de Kitzingen à l'encontre de deux sous-officiers et 30 hommes, reconnus coupables de pillage durant les derniers jours de l'occupation.

Les derniers trains allemands traversent la Belgique le 21 novembre. Le lendemain, le Conseil des soldats annonce sa dissolution et ses membres rentrent au pays. Ses pouvoirs sont transférés aux différents gouverneurs belges des provinces.

Le 23 novembre, la rive gauche de la Meuse est totalement évacuée et les dernières vagues des soldats passent par Liège. Au sein de ces convois, tous les drapeaux rouges ont été remplacés par des drapeaux allemands. À 16 heures, le gouverneur militaire quitte la Kommandantur du palais des Princes-Évêques, entouré de ses officiers et se joint aux dernières cohortes marchant en direction de l'Allemagne.

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