# La famille Vanden Brugge : Réfugiés de guerre

Ils sont des milliers de Belges à avoir pris le chemin de l’exil lors de l’arrivée des troupes allemandes en Belgique en août 1914. Certains fuirent en Angleterre, La Manche constituant un obstacle matériel relativement sûr, d’autres s’exilèrent, même temporairement, aux Pays-Bas mais un grand nombre de personnes prirent le chemin de la France, pays proche par sa familiarité culturelle et sa langue.

Henri Vanden Brugge  - Collection privée Henri Vanden Brugge (Nantes) ©

Henri Vanden Brugge - Collection privée Henri Vanden Brugge (Nantes) ©

Parmi ces hommes et ces femmes, la famille Vanden Brugge. Le père, Henri, et son épouse Jeanne y passeront les quatre années de guerre dans la ville de Nantes. Ils seront accompagnés de leur fille Eva, alors âgée de 21 ans. La famille Vanden Brugge est un exemple intéressant parce que sans être forcément représentative de l’ensemble des familles de réfugiés de guerre belges, on dispose d’assez d’éléments intéressants - et dont l'assemblage est ici inédit - que pour se pencher sur son histoire. C’est également un exemple intéressant de par le choix qu’ils décidèrent de faire en fin de guerre. Plus qu’une étude complète sur les réfugiés, c’est le parcours de la famille que nous avons choisi de mettre en avant et que nous vous proposons de découvrir dans cet article.

Une famille belge ordinaire

Henri Constant Vanden Brugge est un vrai bruxellois. Né en 1857 à Bruxelles, rue aux Choux, de Pierre Vanden Brugge dont la profession est ignorée et de Jeanne Visseau, son épouse.

Jeanne Diricq, sa future épouse, naît un mois après lui rue des commerçants à Bruxelles près de ce qui est actuellement la station de métro "Yser". C'est la fille de Jules Diricq, marchand et de Marie Redemans sa légitime épouse. Jules est originaire de Givet dans l'Ardenne et Marie de Bruxelles. Ils se marient en 1853, 4 ans avant la naissance de Jeanne. De la jeunesse d'Henri et de Jeanne, on ne sait pas grand-chose mais on retrouve Jeanne, âgée de 19 ans, à Paris. Sans doute, est-elle partie pour la capitale française pour des raisons économiques car elle y demeure apparemment sans ses parents. Le 6 décembre 1876 naît, également à Paris, Louis Diricq, fils naturel de Jeanne, déclarée comme fleuriste dans le deuxième arrondissement. De cette résidence parisienne de Jeanne, on ne sait quasi-rien si ce n'est qu'elle donnera également naissance à un second enfant, Louise, en 1885 alors que Louis a déjà 9 ans.

La présence des prénoms "Constant" (comme Henri Constant) et "Henriette" dans les prénoms de ceux-ci laissent à penser qu'ils sont effectivement les enfants nés hors mariage d'Henri et Jeanne, même si cela reste encore à prouver. Henriette naît à Saint-Gilles le 14 septembre 1889 alors que le jeune ménage est installé au numéro 56, de la rue de la Victoire.

Henri épouse Jeanne à Jette le 10 décembre 1891 et reconnaît légitimement les enfants. Lors de cette union, on apprend que Henri exerce l'activité de négociant en vin. Jeanne, elle, était venue peu de temps auparavant d'Anderlecht où elle est déclarée comme avoir établi son domicile même si il est possible que son séjour dans cette commune, en provenance de Paris, ait été assez bref.

Leurs deux parents sont à ce moment-là décédés. Peut-être d'ailleurs faut-il voir dans ces décès la raison pour laquelle l'union n'a pas pu se faire avant. Toutes les hypothèses restent à ce stade possibles.

Ils restent peu de temps à Jette puis s'installent à Molenbeek-Saint-Jean où Eva, leur fille cadette, naît le 26 octobre 1894. Peut-être pour déménager vers un logement plus grand, la fin 1894 voit la famille de six personnes s'installer à Bruxelles-Ville. Ils repartiront très vite, en 1895, vers Schaerbeek. En effet, en 1898, Henri est enregistré comme grossiste en vin, installé rue Verte, dans la partie schaerbeekoise de cette rue. En 1902, Henri est toujours domicilié rue Verte. On le retrouve en 1909, associé à un certain Wolters mais toujours dans le commerce de vin.

En 1910, il est enregistré rue du Progrès comme négociant de la firme Dujardin & fils qui possède plusieurs vignobles en France et les distribue en Belgique. Le commerce a l’air de plutôt bien fonctionner. La famille déménage rue Masui, 147, toujours à Schaerbeek puis on perd sa trace subitement. Que s'est-il passé ?

Partir : le grand saut

Quand les Allemands approchent de Bruxelles, Henri décide de quitter le pays avec Jeanne et Eva. Ils arrivent en France dans les jours qui suivent et à Nantes le 22 août 1914, soit deux jours après l’arrivée des troupes occupantes dans la capitale belge. Il est probable qu'Henri, Jeanne et Eva soient arrivés à Nantes avec les convois de milliers de réfugiés belges qui avaient pris le même chemin d'exil qu'eux mais que des liens familiaux, sentimentaux et commerciaux avec la France aient pesé dans la décision de s'exiler dans cette ville-là. En effet, Louis y est déjà installé, marié et avec un fils né en 1912. Henriette aussi est à Nantes, mariée à un tailleur avec un enfant né en 1910. Il est donc fort probable que la famille ait déjà fait des séjours à Nantes auparavant, bien qu'on ne puisse dire exactement quand et quel en fut le motif.

 

Ils sont plusieurs milliers de Belges à s’être réfugiés dans la ville de Nantes. On compte de 30.000 à 40.000 réfugiés de guerre au total avec une grande majorité de Belges. Mais pour tous ces gens, il faut organiser une nouvelle vie, gérer la distribution de nourriture, de vêtements. S'assurer que tous ont un logement décent à un prix raisonnable

La vie à Nantes : loin des yeux, près du coeur

Ils sont plusieurs milliers de Belges à s’être réfugiés dans la ville de Nantes. On compte de 30.000 à 40.000 réfugiés de guerre au total avec une grande majorité de Belges. Mais pour tous ces gens, il faut organiser une nouvelle vie, gérer la distribution de nourriture, de vêtements. S'assurer que tous ont un logement décent à un prix raisonnable. Dès l’arrivée des premiers réfugiés belges, le consul met sur pied un comité de soutien pour fournir accueil et assistance aux malheureux. Celui-ci se fera le relais des civils belges et la courroie de transmission entre population et autorités belges et françaises. Ce genre de comité se retrouvera un peu partout dans l’Hexagone : les Français veulent venir au secours des pauvres réfugiés et au début de la guerre, la solidarité et les manifestations de soutien sont fortes et unanimes. Ces comités sont également l’occasion pour la communauté belge de se retrouver, d’échanger des nouvelles et de rester soudée face à la guerre.

Henri, d’un caractère entreprenant, ne peut rester inactif très longtemps. Suite à l’organisation d’une manifestation patriotique à l’occasion de la Fête du Roi le 15 Novembre 1914 et de son immense succès, il décide avec d’autres réfugiés de créer, à la suite du travail effectué par le consul de Belgique à Nantes, un comité de soutien organisé par les réfugiés eux-mêmes, majoritairement des personnes avec un très bon statut social en Belgique. Ce comité est donc complètement organisé par les réfugiés belges, moins de trois mois après l’arrivée de la plupart d’entre eux et ils le pilotent sous la présidence honoraire du consul.

Henri décide de s’engager dans ce comité de soutien et d’en prendre la présidence. Le but de ce comité est de "réveiller chez tous les Belges l’amour du sol natal et l’idée de patrie, faire savoir que tous les alliés se battent pour retrouver l’indépendance des pays occupés, aplanir les difficultés d’adaptation dans les pays d’accueil et enfin servir de relais entre l’autorité belge et ses sujets". C’est sur ce programme vaste mais soucieux de ne rien laisser de côté que s’organise le travail du comité dirigé par Henri. A côté de démarches administratives fastidieuses et pesantes, s’organisent également des activités qui peuvent être qualifiées de “propagande”, terme souvent connoté négativement, tant elles visent à rallier la population nantaise à la cause des Belges, et partant, au nécessaire soutien aux armées alliées. Plusieurs conférences seront organisées par le comité à cette fin : en octobre 1915, Jules Destrée fera une conférence remarquée sur la Belgique et en février 1918, Emile Vandervelde un exposé sur la situation politique en territoire occupé depuis le début du conflit. Mais à côté de ces rassemblements plutôt intellectuels, le comité a un rôle caritatif important et organise l’aide matérielle, en renfort du Comité belge de secours aux réfugiés, organisme crée par les autorités belges. Le comité distribue vivres, vêtements et essaie de résoudre au mieux les nombreux problèmes que crée l’afflux d’un grand nombre de citoyens belges dans la ville que l'on surnomme "La Venise de l’Ouest".

Comme beaucoup de ses compatriotes d’un certain niveau d’éducation exilés à l’étranger, Henri décide de prendre les choses en main et de s’investir dans le soutien aux réfugiés de son pays. Il s’investit dans le comité lui donnant tout son temps. Henri Vanden Brugge se jette à corps perdu dans ce soutien à ses compatriotes réfugiés et jure que jusqu’à ce que le territoire belge soit libéré, il mettra tout son énergie au service du comité.

 

Comme beaucoup de ses compatriotes d’un certain niveau d’éducation exilés à l’étranger, Henri décide de prendre les choses en main et de s’investir dans le soutien aux réfugiés de son pays

Une nouvelle vie

La famille Vanden Brugge habite d’abord au numéro 34 de la rue des Hauts pavés, elle déménagera ensuite à une date indéterminée vers le numéro 15 du quai Dugay-Trouin, toujours situé dans le coeur de Nantes. Henri continue son activité de vente de vin, tout comme il le faisait en Belgique mais il est possible qu'il ait également été employé à la mairie de Nantes si l'on en croit les mentions sur les documents le concernant. Son fils, Louis, fera carrière dans l'imprimerie, de même qu'un de ses petit-fils.

Les activités professionnelles d’Henri et son investissement sans fin dans les activités du comité lui prennent tout son temps. Son temps et sa santé. Il tombe malade en 1917. A un point tel qu’il ne lui sera plus possible de participer, ou alors sporadiquement, aux différentes activités du comité à partir de l’hiver 1917. Après une année 1918 qui voit son état se dégrader fortement, il décède le 7 octobre 1918 dans sa ville d’accueil. La communauté des Belges de Nantes est en deuil. Le comité pleure son membre fondateur et plus encore, le patriote qui ne reverra jamais son pays. Des grandes funérailles sont organisées à Nantes pour saluer la mémoire d'Henri. Un peu plus d'un mois après, c'est l'Armistice, la fin des combats et le début de l'après-guerre, l'occupant est parti, les réfugiés peuvent enfin rentrer chez eux.

La question pour les réfugiés se posera de rester dans la localité qu’il les a accueillis ou de rentrer dans cette Belgique si souvent évoquée dans les souvenirs. C’est un dilemme qui fut parfois facile à trancher, parfois difficile en fonction des liens tissés au cours de ces années d’exil et des positions économiques. Certains n'avaient qu'une seule envie : rentrer au pays, retrouver la famille, les amis et tenter de reconstruire une vie "normale" mais pour d'autres le départ du pays d'accueil est un déchirement : bon nombre en effet se sont mariés, ont eu des enfants, avec des Françaises et des Français et il n'est pas évident de leur imposer un nouveau départ en Belgique et encore moins dans une Belgique extrêmement fragilisée par quatre années de guerre.

Pour Jeanne et pour ses enfants dont certains (Louis et Henriette) étaient déjà installés à Nantes avant la guerre, le choix sera facile : ce sera Nantes et les nouvelles perspectives qui les y attendent, face à Bruxelles qui panse les plaies de quatre ans de douloureuse occupation. Jeanne se trouvait-elle trop âgée? A-t-elle voulu rester près de ses enfants, près de son défunt époux qui avait tant donné pour ses compatriotes ? Toujours est-il que ce fut le choix de rester qui prima et que la famille passa en quelque sorte du statut de "réfugié" au statut de "résident d'origine belge". Jeanne, décédera en 1920, la même année que Louise. Henriette se mariera à Nantes avec un marchand-tailleur dont elle aura des enfants. Elle y décèdera en 1972. Eva épousera un colonial et partira au Congo alors encore belge. Elle décèdera en 1967 quant à Louis, il fera une belle carrière d'imprimeur - Nantes est réputée pour son imprimerie - et y fera souche lui aussi.

Mais la famille Vanden Brugge n’en oublie pas pour autant ses racines belges et c’est avec une profonde affection pour notre pays qu’Henri, le petit-fils de Louis, nous a transmis les archives familiales et tant de précieuses informations.

Henri Constant Vanden Brugge n’aura donc jamais connu la Belgique libérée mais il aura donné tout son cœur au soutien de son pays attaqué.

Le consulat belge à Nantes et le comité “Union Belge” en collaboration avec les autorités françaises, organiseront sur le terrain la logistique du retour des milliers de réfugiés belges. Comme partout en France, c’est d’abord par un questionnaire à remplir que les Belges peuvent donner des renseignements précis sur leur situation, le nombre de personnes qui rentreront. En avril 1919, un train part de Nantes avec à son bord plus de mille Belges qui retournent vers un pays meurtri. Ils ne savent pas encore que, pour beaucoup en Belgique, les réfugiés seront considérés comme des “planqués” et qu’on pourra les regarder d’un œil suspicieux. Par leur établissement définitif à Nantes, les Vanden Brugge échapperont à cet opprobre…

Henri Constant Vanden Brugge n’aura donc jamais connu la Belgique libérée mais il aura donné tout son cœur au soutien de son pays attaqué

Cent ans plus tard...

Cent ans plus tard…

L'histoire de nos familles et leur parcours, classique ou surprenant, est souvent dû à des hasards. L'endroit où l'on naît, l'endroit où l'on grandit, les adresses où l'on vit, la ville où l'on habite. La famille Vanden Brugge ne fait pas exception à la règle mais la découverte de son histoire découle d'un formidable hasard. Dans un article académique évoquant le Comité belge de Nantes et l'extraordinaire travail effectué par Henri à sa tête, l'envie nous vint d'en apprendre plus sur cette famille, d'où elle venait et pourquoi. Nous nous mîmes alors à la recherche de ses descendants. Un travail de fourmi avec ce seul article comme point de départ. Un heureux hasard nous permit de recevoir une réponse de M. Henri Vanden Brugge, petit-fils de Louis, que nous remercions chaleureusement d'avoir bien voulu nous éclairer sur l'histoire de son arrière-grand-père et de sa famille. Histoire qui aurait pu être tout autre si celui-ci n’avait pas décidé, un peu forcé par le destin il faut l’avouer, de s'installer à Nantes . Puisse le centenaire du premier conflit mondial donner également envie aux personnes descendantes de citoyens belges d'en apprendre plus sur leur famille et sur le pays d'origine de leurs ancêtres.

 

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