# La famille Piedfort : Des civils dans la grande guerre

Marie-Rose Piedfort est une dame de 83 ans habitant actuellement dans la région de Charleroi . Ancienne institutrice et passionnée de sa région et de son histoire, elle a répondu à notre appel à témoins et nous a conté l’histoire de sa famille.

La famille Piedfort : Des civils dans la grande guerre.  - Collection Privée (Collecte RTBF) ©

La famille Piedfort : Des civils dans la grande guerre. - Collection Privée (Collecte RTBF) ©

Une famille touchée de multiples manières par la guerre et qui est un exemple de comment les civils ont pu être touchés par l’invasion allemande en août 14. Marie-Rose nous a parlé de son grand-père paternel qui fut témoin des atrocités allemandes dans l’entité de Falisolle, près de Tamines, de son papa accompagné de sa tante et de sa soeur qui fuirent l’avancée allemande et les violences pour trouver refuge en France mais également de sa maman, Rose, qui, elle aussi, fut réfugiée belge en France. D’une façon touchante et afin que “personne n’oublie”, elle nous a raconté son histoire, celle de son village et de sa famille.

A Falisolle

Falisolle est un petit village du namurois, actuellement rattaché à Sambreville. Il est situé entre Tamines et Fosses-la-Ville, avec Aiseau-Presles à l’ouest . C’est une terre majoritairement agricole dont la population va croissant. En 1914, il y a un peu plus de 3.000 habitants. Ces habitants, comme tous ceux de la région, vont être les témoins et les victimes des affrontements entre troupes allemandes et françaises qui s’affrontent les 22 et 23 août 1914. Ils vont également être les victimes involontaires des représailles qui vont s’abattre sur le village.

La famille Piedfort habite près de la gare de Falisolle. Il y a le père, Jean-Baptiste, et la maman, Augustine. Jean-Baptiste et Augustine se sont mariés à Fosses-la-Ville en 1891. Elle est de Fosses-la-Ville et lui de Falisolle. Il est sabotier/cordonnier mais leur domicile de Falisolle sert également de café. Augustine sert les clients pendant que Jean-Baptiste répare leurs chaussures. Très vite, une fille leur naît en 1892, c’est Marie. Alors qu’elle est âgée de seize ans, un garçon vient agrandir la famille, Maurice, le papa de Marie-Rose, né en 1907. Il a donc sept ans lorsque la guerre éclate. Pour mettre son épouse et ses deux enfants à l’abri des envahisseurs, Jean-Baptiste pousse Augustine à partir. On ne sait pas exactement quand ni avec quels moyens, même si il est plus que probable que la jeune maman se soit mise en route à pied, accompagnée de ses 2 enfants, mais ce qui est certain, c’est qu’ils prennent la direction de la France et laissent derrière eux un village qui va souffrir.

Un village sous le feu

Le 20 août, les troupes françaises et allemandes sont toutes les deux en confrontation dans la région sambrienne mais c’est les jours suivants que les soldats se combattront férocement. Le 22 août, les troupes allemandes sont à l’approche, en provenance de Tamines où elles ont fait un carnage la veille, pillant, incendiant, maltraitant les civils et fusillant 400 hommes le jour-même.

Pour défendre Falisolle et freiner autant que possible l’avancée des troupes allemandes dans le village, un soldat français, Lefeuvre, du 70e régiment d’infanterie accomplit un acte héroïque en tenant le pont de Falisolle et en abattant à lui seul plusieurs soldats allemands.

Pour expliquer à quel point ce furent des journées violentes, un soldat français posté ailleurs dans le village et qui, blessé, perd connaissance au milieu du feu, dépeint la scène : “Quand je revins à moi. Je ne vis plus que des cadavres”.

Poussant l’armée française qui est forcée de se replier vers Fosses-la-Ville, les troupes allemandes envahissent Falisolle. Jean-Baptiste est alors caché dans la cave d’un ami chez qui il s’est réfugié on ne sait depuis combien de temps mais le 22 août 1914, c’est donc à peine à trente mètres de la pharmacie Demanet que Jean-Baptiste assiste, toujours impuissant, au carnage : les maisons sont pillées, certaines incendiées. Les blessés et les morts des deux camps gisent çà et là. Les soldats allemands s’éparpillent dans le village, fouillent tout. Très nerveux, ils donnent ordre au pharmacien Demanet, dont la pharmacie de situe en face de l’endroit où est réfugié Jean-Baptiste, de sortir de la cave où il est réfugié avec femme et enfants. Le pharmacien obéit. Il sort de sa maison et est aussitôt abattu par les Allemands. On présume qu’ils le soupçonnent d’avoir porté secours aux soldats alliés. Le pharmacien Demanet gît exsangue sur le pas de sa porte à quelques mètres de sa famille qui a tout entendu. Jean-Baptiste, lui-même, n’aura probablement la vie sauve que parce que qu’il est resté caché pendant toute cette scène, même si la confusion des évènements ne permettent pas d’en avoir une version définitive et précise.

Jean-Baptiste parvient, tant bien que mal à rejoindre son habitation, située à quelques mètres de là. Il se réfugie dans la cave qui contient la grande citerne qui sert à son café. Ces souvenirs, il ne les oubliera jamais et les gardera en mémoire toute sa vie.

Les Allemands regroupent les hommes sur la place du village. Parmi eux, le bourgmestre que les Allemands accusent d’avoir laissé les citoyens tirer sur eux. Ils emmènent quatorze hommes et les fusillent pour l’exemple et pour terroriser la population, comme si cela était encore nécessaire.

Il y a des soldats blessés partout dans le village. L’abbé Sohier, curé de la paroisse de Falisolle écrit : “Autour de cette chapelle, c'est un spectacle lamentable. Parmi les cadavres, je trouve celui de l'abbé Degouay, du diocèse de Bayeux. Un peu plus loin, dans un champ d'avoine, se sont réunis un certain nombre de blessés; d'autres ont déjà été recueillis dans les maisons voisines. Dans l'une d'elle je rencontre l'abbé Lerouzic, du diocèse de Vannes. Ce fut dès lors une grande difficulté, non seulement pour le transport des blessés, mais aussi pour leur ravitaillement. “ Ces blessés seront soignés dans une “ambulance” installée non loin. Certains soldats resteront plusieurs semaines au village.

Quant aux soldats allemands responsables du massacre des civils, ils ne seront jamais identifiés même si l’on ne peut que supposer qu’il s’agit des mêmes hommes que ceux qui ont commis les massacres de la commune voisine, Tamines. Marqué par le traumatisme de l’attaque envers les civils et la violence des échanges entre soldats, Jean-Baptiste n’en reste pas moins au village en survivant grâce à son établissement, la cordonnerie, et probablement aux légumes cultivés dans son jardin.

Pour mettre son épouse et ses deux enfants à l’abri des envahisseurs, Jean-Baptiste pousse Augustine à partir. On ne sait pas exactement quand ni avec quels moyens, même si il est plus que probable que la jeune maman se soit mise en route à pied, accompagnée de ses 2 enfants, mais ce qui est certain, c’est qu’ils prennent la direction de la France et laissent derrière eux un village qui va souffrir

L'exil

Pour protéger sa famille et éviter d’être témoin de l’arrivée des combats à Falisolle, Augustine s’est donc mise en route avec ses enfants et se dirige vers la France toute proche. La route est longue et les chemins difficiles, surtout pour le petit Maurice. Il est probable qu’elle fut accompagnée dans son exil par d’autres habitantes du village, désireuses de mettre les enfants en sécurité mais le petit groupe croise très certainement aussi des personnes originaires des alentours et qui partagent le même sort : quitter la Belgique, désemparés et sans savoir si ils la reverront.

La destination finale d’Augustine, Marie et Maurice sera la ville de Caen en Normandie. La France accueille énormément de réfugiés belges pendant le premier conflit mondial et bien évidemment, les régions du nord de la France seront les premières à recevoir le flot de population fuyant la guerre.

La grand-mère maternelle de notre témoin sera du nombre elle aussi. Elle s’appelle Rose et sa famille sera réfugiée à Cabourg, à quelques encablures du Havre où est réfugié le gouvernement français. De cet exil, Rose gardera un meilleur souvenir. Surnommée “la jolie petite Belge”, elle voit sa maman se mettre au service de Français fortunés qui viennent oublier la guerre à la côte et elle reçoit de leur part, vêtements et attentions qui viendront adoucir son exil. Rose en oubliera le patois wallon, d’usage à Falisolle, désormais village occupé, et ne s’exprimera plus jamais qu’en français.

Pour subvenir à ses besoins, la famille Piedfort peut compter sur l’aide des comités de soutien aux réfugies belges qui leur fournirent dans un premier temps logement, vêtements et nourriture ainsi que sur les décisions mises en place par les autorités françaises et le gouvernement belge, réfugié au Havre depuis octobre 1914.

Caen n’est du reste éloigné du Havre que par environ 80 kilomètres et ils sont nombreux les Belges à s’être regroupés géographiquement non loin du siège des autorités. Les réfugiés essayent de s’occuper comme ils peuvent ou de se rendre utile : Marie Piedfort, la soeur de Maurice, mettra à l’oeuvre ses talents d’institutrice pour donner cours aux petits Belges, déboussolés par le conflit. La famille est appréciée et se fait des relations. Ils n’oublieront jamais la solidarité des Français envers eux.

En 1917, alors que le Front est stabilisé depuis des mois. Augustine décide de revenir en Belgique, pour retrouver Jean-Baptiste. Peut-être a-t-elle eu de ses nouvelles? Peut-être est-ce Jean-Baptiste qui lui demande de revenir, la situation à Falisolle étant calmée ? Quoi qu’il en soit, sans savoir ce qui les attend en Belgique, Augustine, Marie et Maurice se remettent donc en route, en sens inverse. Leur périple, dont on ne connaît pas les dates et les points de repos exacts, les mèneront par Paris, la Suisse, l’Allemagne, le Grand-Duché de Luxembourg et enfin la frontière belge et plus loin, leur cher village de Falisolle. Quel tour immense pour un trajet qui n’est distant, à vol d’oiseau que de 470 kilomètres!

Il est probable qu’elle fut accompagnée dans son exil par d’autres habitantes du village, désireuses de mettre les enfants en sécurité mais le petit groupe croise très certainement aussi des personnes originaires des alentours et qui partagent le même sort : quitter la Belgique, désemparés et sans savoir si ils la reverront

Retour au pays et fin de guerre

Mais le retour au pays, s’il est fait de la joie de se revoir et de l’inquiétude de voir la guerre se poursuivre, même loin du village, n’est pas aisé. Il faut “faire avec” la présence des absents et le souvenir d’un village touché en plein coeur mais aussi surtout avec l’occupant qui manifeste son autorité par des ordonnances et des réquisitions allant jusqu’à l’absurde. Marie reprend le poste d’institutrice qu’elle occupait avant son départ pour la France mais la vie sous l’occupation n’est pas facile, surtout matériellement même si elle est faite de petites joies.

Fin 1918, c’est l’Armistice. Falisolle est libéré. “Ils en avaient marre”, raconte Marie-Rose. La région et le village avaient déjà tellement donné à la guerre. Tout ce que la famille souhaitait, c’était de reprendre le cours normal de sa vie, sans occupation ennemie mais pas sans oubli. Très vite, l’importance du souvenir et de l’honneur aux disparus rassemble les habitants de la région dans des cérémonies attirant la toute grande foule.

Un souvenir qui marque

Ils sont nombreux à Tamines, Arsimont, Aiseau, Roselies à avoir été atteints au plus profond de leur famille par la guerre. La localité de Falisolle reste encore aujourd’hui marquée par les atrocités allemandes de 14 et par quatre ans d’occupation. Marie-Rose naît au début des années 30. Son prénom, fusion des deux prénoms de ses grand-mères, se transformera bien vite en “Mimie”, surnom sous lequel tout le monde la connaît dans la région. Elle fera, comme sa tante, une carrière d’institutrice dans la région. Enfant, elle se souviendra surtout des cérémonies du souvenir et d’un abbé-instituteur qui avait été à la guerre. Revenu invalide, il parlait souvent aux enfants de l’horreur du conflit et tint ouvertement lors du second conflit mondial des paroles de résistance.

Marie-Rose se souvient encore des femmes tout de noir vêtues, marquées par les épreuves : “Cette génération ne sortait pas beaucoup, ils ont vécu dans le deuil toute leur vie”. Les plaies de la première guerre ne sont pas encore pansées que la seconde, différente en bien des points mais avec la même nation ennemie, vient également les frapper. L’exil est immédiat, la famille ne veut pas prendre le risque de revivre les événements de 14. Là aussi, ils reviendront au village et Marie-Rose, âgée d’une dizaine d’années, aura à vivre à son tour la réquisition de leur logement par un officier allemand, les privations, les bons de rationnement et la joie de la libération. Elle se rappelle encore de l’arrivée des soldats alliés dans le village et le soulagement de retrouver enfin la paix. Plus tard, elle épousera Monsieur Bar dont la famille avait, elle aussi, pris la direction de la France en 1914 mais qui n’avait jamais croisé la route de la sienne.

C’est le souvenir de ces populations touchées par la violence et le chagrin mais aussi de tous les soldats tombés pour Falisolle que Marie-Rose veut perpétuer et c’est pour cela qu’elle a décidé de nous raconter l’histoire de sa famille. Exemple, parmi tant d’autres, de la façon dont les civils ont été touchés par la Grande Guerre, spécialement les habitants qui ont vécu l’arrivée des Allemands, mais exemple touchant et montrant l’importance de la préservation de l’histoire de ces familles témoins de la Grande Guerre.

Les plaies de la première guerre ne sont pas encore pansées que la seconde, différente en bien des points mais avec la même nation ennemie, vient également les frapper

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