# La famille Fabry : Trois frères à la guerre

Les trois frères Fabry  
A droite, Louis  - Collection Privée Famille Fabry  ©

Les trois frères Fabry A droite, Louis - Collection Privée Famille Fabry ©

Trois fils à la guerre. Voilà de quoi faire trembler d’effroi n’importe quelle mère de famille. C’est pourtant ce qui est arrivé à la famille Fabry pendant la Grande Guerre. La famille Fabry est une famille unie, croyante et dévouée. La ferme familiale se situe aux Avins-en-Condroz, dans la région liégeoise, non loin de Huy. De cette famille nombreuse, trois frères : Paul, Jean et Louis feront l’expérience du feu. Louis, l’aîné, né à Harsin en 1884 et entré dans les ordres en 1907, tiendra des carnets précis pendant toute la durée de la guerre. En 1910, les frères perdent leur maman. C’est un événement qui les marquera profondément, y compris pendant leurs années de guerre.

Louis est ordonné prêtre en 1913 à l’abbaye de Parc d'Heverlée, chez les chanoines prémontrés, juste avant le début du conflit. Quand la guerre éclate, Paul et Jean s’engagent volontairement pour défendre leur pays. Louis les rejoindra début 1915. Les trois frères sortiront miraculeusement vivants du conflit avec “juste” une blessure pour Louis. Louis qui aime écrire, raconte ses années de guerre dans des carnets. Ceux-ci, retrouvés de façon extraordinaire par hasard dans sa famille au début de notre siècle, nous apprennent la vie au feu, le quotidien de la guerre et l’horreur des tranchées. L’organisation de l’armée belge également, ses victoires et ses déboires. Ces carnets, dont manque malheureusement l’année 1916, constituent un témoignage unique et extraordinaire que nous tenions à mettre à l’honneur.

Rejoindre ses frères à tout prix

Paul et Jean, engagés volontairement dès 1914, sont donc à la guerre. Leur frère cadet, Louis, ne tient plus. Tant par patriotisme que par souci de ne pas laisser ses frères y aller seuls, il décide, avec la bénédiction de sa hiérarchie religieuse et de son père, de rejoindre par des chemins détournés les Pays-Bas dans le but de rejoindre l’armée belge. Il a conscience des risques que cette évasion et cet engagement comportent mais il estime plus important que tout de s’engager sur le front. Après une tentative avortée de traverser la frontière et bravant le danger que constitue le fait de se faire prendre, Louis arrive enfin à mettre le pied sur le territoire hollandais.

Tant par patriotisme que par souci de ne pas laisser ses frères y aller seuls, il décide, avec la bénédiction de sa hiérarchie religieuse et de son père, de rejoindre par des chemins détournés les Pays-Bas dans le but de rejoindre l’armée belge. Il a conscience des risques que cette évasion et cet engagement comportent mais il estime plus important que tout de s’engager sur le front

Le devoir et le service

Après un temps de formation, Louis sera lui aussi mis dans le bain. Ses carnets nous apprennent sa vie dans les tranchées, ses affectations, les bombardements qui pleuvent tout près de lui et la vie quotidienne des soldats. Il n’épargne aucun sujet, pas même quand, intégrant le 13e régiment de ligne début juillet 1915, il est arrêté un petit temps pour soupçon d’espionnage. Soupçons vite levés de par sa connaissance de personnes originaires de sa région et qui peuvent attester de son identité. Tout au long de son engagement, l’état des tranchées, la fatigue des soldats, les bombardements, les difficultés matérielles ou morales auxquelles les troupes doivent faire face, la boue et le froid sont décrits de manière très précise par Louis Fabry, jusqu’au froid "qui fait geler les pieds".

Son style d'écriture est fluide, très agréable à lire et passionnant. Il évoque également les paysages alentours, les fermes détruites et les propriétaires en larmes. De l’église de Ramskappelle, surnommée “Ramschrapnel”, il écrit : "Il faut avoir des pieds de chèvre pour pénétrer dans l'église qui a dû être très belle mais dont seuls les murs subsistent. Ah! Si vous voyiez ces choses horribles que fait la guerre!"

Louis dessine des plans de bâtiments, des croquis des environs et colle des photos mais il est un peu inquiet de ce que l'ennemi pourrait faire de ces informations : "J'espère que cela ne tombera pas entre leurs mains" écrit-il en juillet 1915. Il décrit très précisément les constructions des tranchées mais nuance : "Seulement, je vous parle de tranchées comme si vous saviez ce que c'est et je parie bien que vous ne vous doutez même pas de ce que sont les nôtres". Il est déjà conscient que son vécu de guerre ne pourra jamais être vraiment ressenti par personne d’autre qu’un soldat.

A côté de son service à la nation et les soins apportés aux blessés, Louis n’oublie pas son sacerdoce : il remplace des confrères, dit régulièrement la messe, souvent dans des conditions peu évidentes. “Dimanche 1er août (1915), je célèbre la sainte messe en plein air et au plein vent pour la compagnie". Le 17 mai 1917, il célèbre la fête de l’Ascension plié en deux, dans un abri. Sa foi ne le quitte jamais. Il remplace les aumôniers et assiste de nombreux soldats dans leurs derniers instants. Au mépris du danger ce qui lui vaudra la reconnaissance de ses supérieurs. En octobre 1916, Louis est cité à l’ordre du jour de l’armée pour “s’être en plein jour et sous le feu de l’ennemi rendu à deux reprises aux tranchées avancées pour y réconforter des blessés

Tout au long de son engagement,l’état des tranchées, la fatigue des soldats, les bombardements, les difficultés matérielles ou morales auxquelles les troupes doivent faire face, la boue et le froid sont décrits de manière très précise par Louis Fabry, jusqu’au froid "qui fait geler les pieds"

Frères malgré la guerre

Les frères Fabry restent soudés malgré les affectations différentes. Ils essayent de se voir dès que possible. Louis, dès son arrivée au front cherche ses frères. En juillet 1915, il retrouve Paul à la côte, se précipitant dans ses bras. Le 26 décembre 1915, Louis reçoit une lettre de Paul lui prouvant qu’il est encore en vie. Il croise souvent Jean plus tard chez les “vies matantes”, des vieilles dames qui sont aux petits soins pour les frères qu’elles considèrent comme leurs fils. Mais sa vraie famille, restée en zone occupée, est plus importante que tout, tant sur la forme, les carnets narratifs s’adressant directement à son cher papa, ses frères et soeurs bien aimés et ses chers oncle et tantes, que sur le fond, Louis évoquant incessamment le profond amour qu’il ressent pour eux. Il aime tellement ses frères qu’il fera des démarches pour que Paul le rejoigne dans son régiment. Ceci sera accepté mais pas toujours facile à vivre. Malgré, ou grâce, au profond amour qui les lie, les deux frères ont également parfois des différends.

Paul en 1917 se plaint du favoritisme qui règne dans la troupe et demande si il n’aurait pas mieux fait de rester dans sa précédente affectation. A cela, Louis, pragmatique et bienveillant, lui répond qu’il trouvera des avantages et des désavantages dans toutes les affectations… “Espérons que ces légers nuages se dissipent!” écrit Louis à la date du 16 janvier 1917. Quatre jours plus tard, les frères partagent un délicieux camembert coulant dans un abri de tranchées...

Fréquentant le danger de manière continue, sauf lors de ses rares permissions à Adinkerke, il est aussi conscient qu’il peut très bien ne pas les revoir vivants et écrit fin 1915 : “Les Fabry sont considérés comme vaillants et si nous vous retournons près de vous, vous aurez bien d'être fiers sinon, de savoir que nous avons bien fait notre devoir. Ce sera une solide consolation de notre perte." Il aide aussi matériellement ses frères, les “ravitaillant” souvent avec un billet de vingt francs qu’il donne par exemple à son frère Jean à Wulpen en janvier 1917. Louis s’inquiète légitimement pour ses frères, le 3 février 1917, il écrit : “Je n’ai vu aujourd’hui ni Paul ni Jean. Jean ce soir, par aux tranchées pour huit jours” et même si l’angoisse n’est pas écrite, le lecteur se rend bien compte que Louis tremble pour ses frères. pour sa famille restée à l’arrière aussi : “Mon cher papa, je vous embrasse encore bien fort ainsi que mes soeurs et mon frère et je vous confie à la protection divine ainsi que tous ceux que j'aime qui restent au pays,mon oncle, mes tantes etc. “, écrit-il souvent.

Mais la fratrie, pour Louis, ne s’arrête pas seulement aux liens du sang. Il évoque souvent dans ses carnets, les connaissances qu’il rencontre au gré des affectations et des allers et retours vers les tranchées et dans ses mots, il y a une infinie affection pour ces garçons. “La compagnie est une famille dont le capitaine est le père. On l'aime et on le respecte comme tel", tel est le ressenti de Louis par rapport à sa famille de circonstance, l’armée. Il note dans ses carnets les noms de ceux dont il espère retrouver des nouvelles, ou plus tristement, une sépulture. Malgré son amour du prochain et les difficiles circonstances de la guerre, Louis n’hésite pas non plus à manier un humour flegmatique et un regard bonhomme sur des anecdotes de guerre : " Nous prenons la tenue kaki. A l'occasion, je me ferais photographier dans ce costume anglais qui vient de New York".

La blessure

Fin mai 1917, Louis est blessé lors d’une attaque en voulant porter secours à des soldats, comme c'était son rôle. Il reçoit selon ses mots “un gros caramel de fonte boche dans l’épaule gauche”. De par ses mots, nous apprenons que cela fait comme “recevoir un gros coup de poing” même si le sang ne tarda pas à jaillir. Evacué, d’abord aux lignes arrière pour y recevoir les premiers soins puis à La Panne à l’hôpital de L’Océan, il subira d’abord des radios, technologie de pointe pour l’époque, puis une opération sous “un masque de chloroforme dont je pensais mourir”, écrira-t-il. Il sera soigné à l’hôpital de L’Océan, par des infirmières qu’il croit “être des anges” tellement elles sont dévouées.

Louis ne tarit pas d’éloge sur la qualité des soins prodigués par l’établissement dirigé par le docteur Antoine Depage. Ses frères et ses amis viennent lui rendre visite et lui raconter ce qui se passe sur le front mais Louis, qui se remet bien de ses plaies, commence à trouver le temps long. Fin juin 1917, il sort enfin de l’hôpital et après un congé de convalescence, il retrouve enfin les hommes et rejoint Paul dans sa compagnie (à ce moment là, la 8e). De cette blessure, Louis gardera toujours des séquelles même si il ne l’évoquera jamais.

L’offensive finale et le but final: revenir auprès des siens

En 1918, décidés d’en finir avec les troupes allemandes épuisées, et redynamisés par l’arrivée des troupes américaines, les alliés intensifient leurs attaques. Louis ne perd pas espoir et décrit avec force détails les progrès des troupes. Il reste positif dans son analyse : “Ce pays de Dixmude, bientôt nous le foulerons sous nos pieds vainqueurs car ça continue à bien marcher.” “Ca”, c’est naturellement l’offensive finale lancée par les alliés. Louis salue le “rôle de premier plan joué par les Américains” et se met en route vers “l’inconnu glorieux ou funeste” non sans évoquer ces hommes “affamés, transis, fatigués” pour lesquels il éprouve tant d’affection. Autant les récits de septembre 1918 sont longs et précis, autant Louis se fait taiseux en octobre. A peine une ligne par page. Sans doute n’a-t-il plus le temps d’écrire ? Certaines pages n’indiquent qu’un nom de lieu ou un mot. Les 8 et 9 novembre, il est au repos. A la date du 10 novembre, il écrit “Abdication du Kaizer?” et le lendemain “Armistice! Victoire! Notre compagnie a été bien éprouvée” et dans ce sens du devoir qui le caractérise, il déclare qu’il part de suite à Bruges voir les blessés. Il n’aura eu de cesse de penser à eux, même en ce jour victorieux.

Hormis la blessure de Louis, les trois frères sortiront indemnes de la guerre. Indemnes physiquement en tout cas car des années de guerre ne peuvent s’effacer comme cela. Louis et ses frères rejoignent la "chère patrie enchaînée" enfin délivrée. Il reçoit tout d’abord, comme ses frères, une permission de huit jours pour se rendre aux Avins dans la demeure familiale - qui existe encore aujourd’hui - et revoir les siens. Désireux de se mettre au service des hommes de classe populaire, c'était la grande leçon qu'il avait retenue de son séjour au front,  il sera ensuite sera nommé curé à Villerot, dans l’entité de Saint-Ghislain, où il sera apprécié de tous et où son souvenir reste encore très vivant aujourd’hui notamment par une rue qui porte son nom.

A la date du 10 novembre, il écrit “Abdication du Kaizer?” et le lendemain “Armistice! Victoire! Notre compagnie a été bien éprouvée” et dans ce sens du devoir qui le caractérise, il déclare qu’il part de suite à Bruges voir les blessés. Il n’aura eu de cesse de penser à eux, même en ce jour victorieux

En guise de conclusion

Jean-Baptiste Fabry, le père des frères, fermera les yeux en 1933, heureux d’avoir vu ses trois fils revenir saufs de la guerre. "Le vrai courage ne s'allie qu'avec la prudence", écrit Louis dans son journal. C'est peut-être grâce à cette maxime que les trois frères Fabry, encore plus unis qu'avant-guerre, survécurent. Les carnets de Louis Fabry, ainsi que d'autres archives familiales servent aujourd’hui de témoignages - on aurait presque envie d’écrire “vivants”, tant l’impression de voir Louis Fabry raconter “sa” guerre est forte - de ce que fut le quotidien des trois frères sur le front. Ils servent de la plus belle manière le devoir de mémoire notamment dans les écoles.

Les classes de 5e et 6e primaire de Madame Aurore Charles de l’Ecole communale de Tertre présentera le 21 novembre prochain à Saint-Ghislain l’histoire extraordinaire de Louis Fabry dans un spectacle lui rendant honneur. Il n’est que légitime et émouvant de voir des enfants de 2014 rendre hommage, cent ans après au héros ordinaire que fut Louis Fabry dont l’espoir et le dévouement permis de sauver de nombreuses vies et de ramener ses frères sains et saufs en Belgique.

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