# La famille Debruyne : la vie en zone libre

Michel et Maurits Debruyne lors de leur séjour en colonie scolaire en France  - Collection Privée Ignace Debruyne ( http://www.ignacedebruyne.eu ) - Tous droits réservés ©

Michel et Maurits Debruyne lors de leur séjour en colonie scolaire en France - Collection Privée Ignace Debruyne ( http://www.ignacedebruyne.eu ) - Tous droits réservés ©

A l’automne 1914, la Belgique est déchirée : envahie depuis le 4 août 1914, la majorité du territoire est sous domination allemande et seul un petit bout du territoire, de l’autre côté de la ligne de front, est dit en “zone libre”. C’est là que circulent les troupes, au repos ou en route de et vers les tranchées, et que s’organise réellement la guerre. Si la population vivant sur place ne doit pas subir les “inconvénients” plus ou moins grave de la vie en territoire occupé, elle n’en est pas moins témoin involontaire et aux premières loges du conflit. C’est cette zone qui subit le plus la guerre, c’est également une des zones les plus proche des combats et les populations sont témoins des destructions des bâtiments et des conséquences parfois dramatiques des bombardements. Ceux qui en ont les moyens fuient. Les autres restent là, impuissants, ne pouvant que se protéger au mieux, rejoignant parfois de la famille vivant dans des coins plus isolés.

Dans cette zone, vivent des hommes, des femmes et des enfants qui voient la guerre au plus près : les mouvements de troupes, la présence continue des soldats, les hôpitaux de campagne. Ces souffrances matérielles (certaines maisons sont inhabitables ou réquisitionnées par les alliés), physiques et morales (traumatisme de la guerre, conséquences psychologiques…) sont autant d’évènements vécus par la population de ce petit bout de Flandre Occidentale. C’est pour comprendre la vie des familles que nous vous racontons aujourd’hui l’histoire de la famille Debruyne.

En Flandre Occidentale

Ignace Debruyne est le petit-fils de Henricus Debruyne et de Marie-Thérèse Vandendriessche. C’est grâce à lui et à sa passion - l’histoire de sa famille et de sa région - que nous pouvons vous raconter l’histoire d’Henricus, de Marie-Thérèse et de leurs enfants.

Henricus naît à Furnes en 1878. Il est le fils de Marcellus Debruyne et de son épouse, Rosalia. Il est ouvrier. En 1903, Henricus épouse à Furnes Marie-Thérèse, fille de Carolus-Ludovicus (Charles-Louis) Vandendriessche et de son épouse Sophia. Ceux-ci sont originaires de Wulpen, à quelques kilomètres de là. Après son mariage, Henricus devient maçon et travaille notamment sur le chantier du toit de l’église Sainte-Walburge de Furnes sur lequel d’importants travaux de rénovation ont lieu en 1910. Son épouse, comme la majorité des femmes belges au début du siècle dernier s’occupe de la maison et des enfants. Leur famille est nombreuse, comme cela est courant pour l’époque : ils auront au total quinze enfants, dont certains décéderont en bas âge.

Quand la guerre éclate et que les Allemands envahissent le territoire, c’est, comme dans tout le pays, la consternation mais les habitants ne savent pas encore à ce moment-là que leur ville sera en zone dite “libre”, de l’autre côté de la ligne de front. Ils savent juste que le pays est en guerre mais pour combien de temps ?

Furnes : une ville-clé pour la guerre

Quand la guerre éclate et que les Allemands envahissent le territoire, c’est , comme dans tout le pays, la consternation mais les habitants ne savent pas encore à ce moment-là que leur ville sera en zone dite “libre”, de l’autre côté de la ligne de front. Ils savent juste que le pays est en guerre mais pour combien de temps ?

De cette guerre, leur arrivent d’abord les colonnes de réfugiés, qui fuient l’avancée allemande et les atrocités de celle-ci. Des réfugiés, choqués, hagards, qui se demandent où s’arrêter et dont il faut s’occuper avec les moyens du bord. Déjà, des habitants, les plus fortunés, décident de quitter le pays. Puis la ville voit arriver les troupes, belges et étrangères qui déferlent dans la ville et y bousculent les habitudes. Furnes se transforme peu à peu en cantonnement géant avec les différents régiments qui s’y croisent, y vivent, y sont soignés et s’y reposent. Un hôpital militaire est installé pour accueillir le flot incessant de blessés en provenance du front. Les habitants les plus fortunés qui ne sont pas encore partis fuient alors la ville, en train ou en voiture, laissant les personnes plus défavorisées à leur triste sort, même si un grand nombre d’entre eux se regrouperont chez des membres de la famille habitant la grande périphérie.

En octobre 1914, le roi des Belges Albert 1er, à la tête de son armée, installe son quartier général à Furnes pour la première bataille de l’Yser. Le 18 octobre 1914, il passe les troupes en revue dans la ville. Celle-ci doit composer avec la guerre et le fait qu'elle soit si présente dans la vie quotidienne.Toute cette vie militaire est bien sûr organisée mais il règne une certaine effervescence si pas une relative confusion dans ce qui deviendra la capitale de la Belgique libre. Des mesures spéciales sont également prises de par la forte présence des soldats dans la ville. Par exemple, les cafés doivent avoir des heures spéciales d’ouverture pour les soldats. Désormais, la ville et la guerre ne feront qu’un et Henricus et Marie-Thérèse, qui attend un nouvel enfant , en seront les témoins privilégiés.

Libres, mais en guerre...

Pendant quatre longue années, la Ville de Furnes vivra au rythme de la guerre, des bombardements, des attaques au gaz. De peur de voir les bureaux incendiés, on met à l’abri les documents les plus précieux et les plus importants. Les civils déménagent au gré des attaques et des destructions de bâtiments. Vivre dans une ville en guerre, c’est aussi affronter les problèmes logistiques pour se nourrir et se vêtir, même si il y a moyen de s’approvisionner dans les fermes aux alentours. Les Debruyne ont très certainement dû, eux aussi, assister aux incendies et aux destructions, voir le ballet incessant des blessés amenés à l’hôpital militaire, le vécu des soldats et des autres habitants de la ville car ils sont restés dans leur habitation pendant toute la guerre.

Lors des attaques sur la ville, une partie mitoyenne de l’église Sainte-Walburge, chantier que connaît fort bien Henricus, est fortement abîmée. Sans doute, Henricus, qui, nous l’avons appris, a des connaissances en construction, a-t-il dû aider au dégagement des maisons détruites mais cela reste des suppositions. Malgré les bombardements et l'accès restreint au centre de Furnes, la vie continue, également pour les Debruyne et en avril 1915, la famille accueille la petite Bertha.

C’est tout le paradoxe de la vie en terre libre : la vie continue mais la guerre est omniprésente dans le paysage. Bien plus prégnante d’ailleurs que dans certains coins de Belgique occupée où l’on verra à peine des Allemands pendant toute la période de guerre. Une guerre sale, pénible et longue même pour les civils de la zone libre. Etre civil dans une ville si touchée par les conséquences de la guerre n’épargne pas les durs moments de la vie et, comme si assister aux horreurs de la guerre, ou du moins en voir les coulisses, ne suffisait pas, la famille Debruyne voit la petite Bertha décéder à l’âge de quatre mois en août 1915. Un autre enfant, Georges, naîtra en 1916.

Les Allemands, qui connaissent l’importance stratégique de la Ville de Furnes pour les alliés, envoient les 21 et 22 août 1917 une attaque au gaz sur la ville forçant les autorités à distribuer des masques à gaz aux habitants. C’est dans ce cadre que la famille Debruyne vit ou plutôt survit avec ses enfants dont elle ne s’est pas séparée depuis le début du conflit. La vie quotidienne de la famille est rythmée par les mouvements de troupes et les alertes suite aux attaques des Allemands sur la ville.

C’est tout le paradoxe de la vie en terre libre : la vie continue mais la guerre est omniprésente dans le paysage. Bien plus prégnante d’ailleurs que dans certains coins de Belgique occupée où l’on verra à peine des Allemands pendant toute la période de guerre. Une guerre sale, pénible et longue même pour les civils de la zone libre

Rapprochement de l'offensive finale, éloignement généralisé des enfants

Pour les enfants domiciliés dans la zone libre, des oeuvres de charité, religieuses ou non, pensent très vite à leur bien-être et plus, à leur sauvegarde et organisent des évacuations soit vers la France, le plus loin possible de la ligne de front, soit vers la Suisse. Le fait d’être séparées des enfants ne rassurent pas les familles qui, en général, ont toujours vécu dans la région et y sont profondément attachées.

Au début de l’année 1918, dans la perspective de l’offensive finale, les enfants qui ne le sont pas encore sont évacués à leur tour vers des colonies scolaires. Ces évacuations s’intensifient et en avril 1918, c’est au tour de deux frères Debruyne. Chez les Debruyne, Michel, alors âgé de 11 ans et son frère Maurits (Maurice en France), 7 ans à l’époque, sont tous les deux évacués vers la colonie scolaire de Pourville. Cette colonie normande trouvera ses quartiers dans le casino de la ville tant la demande en bâtiments est grande. Leur vécu sera semblable aux centaines d’autres enfants originaires de la zone libre et envoyés en colonie scolaire : cours, corvées, discipline stricte, régulièrement entrecoupés d’activités obligatoires. Les colonies, tenues par des instituteurs et d’austères éducateurs ne sont pas des camps de vacances et même si les enfants y sont soignés correctement, cela ne peut remplacer le foyer familial. Les enfants peuvent correspondre avec leurs parents mais même de zone libre à zone libre, le courrier passe mal et les autorités ayant charge des enfants sont peu généreuses en nouvelles.

Pendant toute la durée de la guerre, Henricus et Marie-Thérèse restent à Furnes avec les plus jeunes qui ne sont encore que des bébés et Irma une de leurs filles, âgée alors d'une dizaine d'années, probablement pour pouvoir compter sur son aide en cas de problème. Le 16 octobre 1918, la dernière bombe tombe sur Furnes et un mois plus tard, les armes se taisent laissant derrière elle une ville partiellement détruite et des habitants désemparés. Mais la vie continue.

Les colonies, tenues par des instituteurs et d’austères éducateurs ne sont pas des camps de vacances et même si les enfants y sont soignés correctement, cela ne peut remplacer le foyer familial. Les enfants peuvent correspondre avec leurs parents mais même de zone libre à zone libre, le courrier passe mal et les autorités ayant charge des enfants sont peu généreuses en nouvelles

La paix revenue

Le 11 novembre 1918, les canons se taisent enfin en Belgique. C’est l’Armistice. Tout le monde se réjouit de cette paix, même considérée comme provisoire, dans la région mais il tarde à Henricus et Marie-Thérèse de retrouver leurs garçons après tant de mois d’absence. Le 9 janvier 1919 , Michel et Maurits quittent enfin en train la colonie de Pourville où ils auront passé un peu moins d’un an pour retrouver leurs parents à Furnes. On s’en doute, le voyage retour a dû être beaucoup plus léger à leurs petits coeurs que l’angoissant aller vers un endroit, et une langue, inconnue. Début février 1919, naît à Furnes une petite soeur de Michel et Maurits, Zoé, qui sera en quelque sorte le symbole du renouveau et de la paix enfin retrouvée.

Commence alors un travail de reconstruction dans une Belgique, certes libre, mais meurtrie. La Ville de Furnes sera alors le théâtre de scènes de liesse lorsque les autorités belges et étrangères viendront la visiter en 1919 et 1920. S’entamera alors pour la région et ses habitants une longue et difficile période de reconstruction. Période que l’on néglige souvent quand on parle de la Grande Guerre. Les civils ayant vu leur maison détruite seront abrités dans des baraquements préfabriqués et les traces de la guerre ne seront vraiment jamais tout à fait absentes du paysage. Pour preuve, ces obus que l’on retrouve encore régulièrement dans la région et qui continuent cent ans après la guerre à faire des victimes et des dégâts.

L’étude de l’histoire de la famille Debruyne témoigne de l’importance de l’étude de la vie quotidienne des civils en zone libre. En effet, si l’on pense souvent à la population belge pendant la guerre, aux hommes et aux femmes restés en Belgique occupée, et plus rarement, aux nombreux réfugiés partis en France, en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas, il ne faudrait pas non plus oublier la population restée du côté libre des lignes. Ces femmes et ces hommes ont vu au plus près la guerre et en ont subi les conséquences matérielles et morales. Monsieur Ignace Debruyne a très gentiment accepté de nous raconter cette histoire, pour que personne n’oublie le vécu des civils pendant la guerre, spécialement ces enfants qui ont vécu la guerre, et que tous se souviennent des populations de la zone libre dans la Grande Guerre.

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