# La Belgique sous les bombes

« Zeppelin au-dessus d’Anvers »  
Carte postale du Deutscher Luftflotten-Verein (Berlin), d’après une œuvre de Themistokles v. Eckenbrecher. Envoyée en avril 1915 depuis Lessines à Strasbourg.   - Collection privée, Nicolas Mignon. ©

« Zeppelin au-dessus d’Anvers » Carte postale du Deutscher Luftflotten-Verein (Berlin), d’après une œuvre de Themistokles v. Eckenbrecher. Envoyée en avril 1915 depuis Lessines à Strasbourg. - Collection privée, Nicolas Mignon. ©

Dès la fin du XIXe siècle, les progrès atteints par l’aviation dans le domaine des engins plus légers que l’air (dirigeables rigides ou souples) permettent d’envisager le bombardement de cibles terrestres depuis les airs. C’est pourquoi la première Conférence de La Haye de 1899 se penche sur le sujet : elle aboutit à l’interdiction de tout bombardement aérien pour une période de cinq ans. La même interdiction n’est malheureusement pas renouvelée lors de la seconde conférence en 1907. Les avancées technologiques réalisées entre-temps par les plus lourds que l’air (aéroplanes) paraissent aux militaires pleines de promesses. La seconde Convention de La Haye ne prévoit donc que l’interdiction de bombarder les localités non défendues.

Quatre ans plus tard, c’est l’Italie qui a le triste privilège de devenir la première nation à bombarder depuis les airs. Les premières bombes – des projectiles de deux kilos – tombent en effet près de Tripoli, en novembre 1911, à l’occasion de la guerre italo-turque. Celle-ci voit se succéder rapidement toute une série d’autres "premières" : bombardements diurnes et nocturnes, premier guidage d'un tir d’artillerie navale, premières photographies prises d’un avion, premier avion perdu en opération.

La France et l’Espagne s’empressent d’imiter l’exemple Italien, respectivement en 1912 et 1913, dans le cadre de leurs opérations coloniales au Maroc. Simultanément, les Grecs et les Bulgares font de même pendant les guerres balkaniques. Dès avant la Grande Guerre, l’aviation est donc devenue une arme de guerre. La Belgique y contribue : en 1912, deux pilotes belges tirent ainsi pour la première fois dans l’histoire avec une mitrailleuse sur une cible terrestre, depuis leur appareil, au-dessus du polygone de tir de Brasschaat.

Jusque-là, l’aviation n’a lancé des projectiles que contre l'armée turque ou des "indigènes", dans la cadre de ce qui est appelé aujourd’hui des guerres "asymétriques". Les conflits des Balkans, même s'ils se déroulent sur le sol européen, sont eux aussi vus comme des guerres bien peu "civilisées". Et si tout cela arrivait en Europe occidentale ?

Les raids allemands sur la Belgique (1914)

Dans la nuit du 5 au 6 août 1914, une ombre de 140 mètres de long plane lentement au-dessus de la ville de Liège. Celle-ci devient la première cité européenne à être bombardée, la première d’une trop longue liste. La défense belge parvient à endommager le zeppelin, qui va s’écraser près de Bonn. Mais le dirigeable géant a tué 9 civils avant de se retirer : les premières victimes civiles de la Grande Guerre aérienne. Dans la nuit du 24 au 25 août, c’est au tour d’Anvers d’être bombardée par un dirigeable allemand : on déplore une dizaine de tués, dont des femmes et des enfants. D’autres villes belges suivent au fur à mesure de l’avance allemande, notamment Bruges et Ostende.

Du point de vue purement légal, ces bombardements ne contreviennent pas nécessairement tous aux Conventions de La Haye. Les bombardements aériens ne sont en effet interdits que contre les villes dites "libres", non protégées. Liège et Anvers étant tenues par les Belges et entourées d’une ceinture de forts, les Allemands peuvent prétendre qu’elles constituent une cible militaire. Mais ce ne sont pas les forts qui sont visés : les projectiles sont jetés au petit bonheur la chance au milieu des deux villes et ne peuvent donc toucher que des civils. Il est frappant de constater que même les cartes postales allemandes ne tentent pas de convaincre du contraire. Elles n’hésitent pas à montrer les dirigeables planant au-dessus des habitations, quitte d’ailleurs à exagérer l’effet de leur destruction en représentant les villes en flammes. Tout au plus, sur les cartes imaginant l’effet des explosions, les artistes allemands veillent-ils à représenter des victimes militaires en compagnie des habitants. A l’instar de l’Allemagne, toutes les grandes puissances vont estimer rapidement que l’article 25 de la Convention de La Haye de 1907 est dépassé, et plaider pour l’application à la guerre aérienne de la Convention navale internationale de 1907. Pour cette dernière, l’important n’est pas que la ville soit défendue ou non mais simplement qu’elle possède une "utilité militaire"… bombarder des civils est devenu légal.

Pour un certain nombre de Belges, comme rapidement pour d’autres Européens, le premier contact avec la violence de guerre se fait donc à l’arrière du front, à la vue de civils tués depuis les airs. C’est le cas du jeune Edouard Froidure. Il est âgé de 15 ans en janvier 1915, quand un avion allemand lâche une bombe à Coxyde, près du jardin familial : "De mon mieux, j’ai aidé les gens à ramasser une femme criblée d’éclats et à l’étendre sur une civière de fortune. Mon cœur battait : je rencontrais pour la première fois l’horreur de la guerre : tout ce sang répandu, ces cris, cette panique. Mes yeux n’arrivaient pas à se détacher de ce corps inerte, brisé, sanguinolent, dont la vie se retirait de seconde en seconde. La mort planait ce jour-là sur les non-combattants ; j’en compris tout le drame".

Pour un certain nombre de Belges, comme rapidement pour d’autres Européens, le premier contact avec la violence de guerre se fait donc à l’arrière du front, à la vue de civils tués depuis les airs.

Les raids allemands sur le front belge et son arrière (1915-1918)

Comme tout autre portion du front, l’Yser est survolé pendant toute la guerre par des bombardiers allemands qui visent tantôt le système de tranchées, tantôt les voies de communication qui y mènent et le trafic qui y circule, tantôt enfin les localités de l’arrière-pays. Aux inquiétudes quant aux bombardements de l’artillerie s’ajoute donc un autre ennemi, qui frappe plus rarement mais aussi plus sournoisement. Les combattants du front s’habituent en effet plus ou moins vite au bruit du déplacement d’air causé par les obus, qui permet – dans une certaine mesure – de savoir où ces derniers vont tomber. Les bombes, en revanche, semblent tomber verticalement droit sur vous. L’impression est d’autant plus forte quand le bombardier tourne plusieurs minutes au-dessus de ses cibles avant de se décider, ce qui renforce alors chez le soldat l’idée qu’il est personnellement visé.

Moins meurtrières que les obus, les bombes suscitent donc davantage de peur. Celle-ci n’est d’ailleurs pas toujours déraisonnable, comme en témoigne Gustave Groleau dès février 1915. Durant la journée du 26, il est témoin à La Panne et à Furnes de pas moins de trois bombardements. Le deuxième de la journée tue plusieurs civils :

"L’après-midi, n’ayant rien à faire, je vais promener avec des types de Bracquegnies. Mais les aéroplanes allemands passent encore et jettent des bombes. Une de ces dernières éclate à cent mètres de moi et tue un vieux bonhomme. Une autre, qui éclate à vingt mètres de moi, tue une recrue de Montebourg et en blesse un autre ; elle tue également un docteur et sa fille, et démolit un pan de mur".

Il n’est guère étonnant dès lors que Groleau précise, à propos d’un bombardement allemand sur Poperinghe en mars 1915 mené par deux appareils : "A leur passage, tout le monde se cache précipitamment". Les années qui suivent, ces incursions modestes se transforment en raids impliquant un nombre croissant d’avions ennemis, comme celui du 15 octobre 1917 sur des tranchées belges : "Une vingtaine d’avions allemands survolent nos lignes. Ils lancent des bombes sur nos défenses. D’autres, volant plus bas, mitraillent nos tranchées et boyaux". A l’augmentation de la menace, répond un développement de la défense antiaérienne : chasseurs, canons antiaériens, mitrailleuses et, la nuit, les projecteurs : "Vers 20 h, des avions boches jetaient des bombes sur nos cantonnements vers le Gapaard […]. Quatorze projecteurs les poursuivaient et notre artillerie tirait sans relâche", écrit encore Groleau le 9 novembre 1917.

Il faut enfin noter qu’en 1918, l’aviation allemande bombarde non seulement la zone libre, mais aussi… une localité de Belgique occupée. Il s’agit du village d’Havay, dans le Hainaut, qui fut choisi par les Allemands pour servir de terrain d’entraînement pour leurs bombardiers lourds, afin qu’ils puissent s’exercer en situation réelle. Havay fut évacué puis dévasté de fond en comble par des bombes de très gros calibres qui y étaient testées avant d’être utilisées en opération. Depuis Mons, Adolphe Hambye exprime en août 1918 sa colère face à ces destructions : "Des camarades qui ont été visiter Havay, lieu choisi comme champ d’expérience des aviateurs et mineurs allemands, rapportent que ce village détruit a l’aspect de Pompéi. L’Eglise, la maison communale, les maisons et les fermes sont à l’état de ruines. Les toitures ont été enlevées, les murs renversés. Ce qui n’a pas été bouleversé par les bombes, s’est écroulé par l’explosion des mines ou par l’incendie qui a achevé l’œuvre d’extermination de nos aimables occupants. En parcourant les ruines de ce village riant et prospère, on a le cœur serré et on éprouve malgré soi un désir immodéré de vengeance".

En parcourant les ruines de ce village riant et prospère, on a le cœur serré et on éprouve malgré soi un désir immodéré de vengeance.

Les raids alliés sur la Belgique

Au début de la guerre, le territoire belge a brièvement servi de base à plusieurs bombardiers anglais. Pendant le siège d’Anvers, des avions britanniques ont ainsi fait plusieurs tentatives depuis la ville pour bombarder des hangars à zeppelins en Rhénanie. L’une d’elle est finalement couronnée de succès le 8 octobre 1914, quand un dirigeable allemand est touché par une bombe à Düsseldorf.

Une autre expédition du même type est menée sur la Belgique au départ de Dunkerque le 7 juin 1915. Les avions anglais bombardent Evere et y détruisent un autre zeppelin. Le territoire belge est désormais une cible pour les alliés, au même titre que le territoire ennemi. Comme l’aviation française se concentre davantage sur des objectifs proches du front ou situés en Allemagne, la majeure partie des bombardements aériens sur la Belgique sont l’œuvre des deux corps d’aviation britanniques : le " Royal Flying Corps " (lié à armée de terre) et le " Royal Naval Service " (émanation de la marine). Tous deux poursuivent leurs objectifs sans trop de concertation jusqu’à leur fusion en avril 1918 sous le nom de Royal Air Force.

Les Britanniques visent principalement la marine allemande et les installations portuaires de la côte belge (Zeebruges, Ostende), les dépôts de munitions, les gares et voies ferroviaires et les bases aériennes, notamment (mais pas uniquement) celles qui abritent les unités qui attaquent les villes anglaises. Les raids allemands sur le territoire britannique – qui ont fait 1.400 victimes – sont menés dans un premier temps par des zeppelins puis par des bombardiers lourds : les célèbres Gothas mais aussi les très impressionnants Zeppelin-Staaken, souvent appelés Riesenflugzeuge (avions géants), dont certains largueront sur Londres les premières bombes d’une tonne. Ces avions bombardent l’Angleterre depuis la Belgique, notamment à partir de cinq bases autour de Gand : Gontrode, Mariakerke, Oostakker, Scheldewindeke et St-Denijs-Westrem. Gontrode a également hébergé des zeppelins, tout comme Evere, Berchem-Sainte-Agathe et Namur. Autant de cibles prioritaires pour les pilotes alliés.

Le problème est que si certaines cibles sont assez éloignées des habitations, d’autres au contraire (ports d’Ostende et de Bruges, gares partout dans le pays) nécessitent une grande précision pour éviter ce qui est qualifié aujourd’hui de "dommages collatéraux". Or, comme l’a bien montré l’historien George K. Williams, la précision est totalement absente des bombardements aériens de la Grande Guerre, quoiqu’en disent certains rapports qui aboutissent sur les bureaux des états-majors puis dans les archives. Il est vrai que le matériel s’améliore : aux Short Bombers succèdent les bien plus modernes Sopwith 1 ½ Strutters et ensuite, jusqu’à la fin de la guerre, les rapides biplaces De Havilland DH-4 et DH-9 et les bombardiers lourds triplace Handley-Page 0/100 puis 0/400. Mais le bombardement aérien n’est pas qu’une simple affaire de matériel, souvent fragile d’ailleurs et frappé de maladies de jeunesse et de divers problèmes techniques. Les équipages mal formés, l’équipement de visée inexistant ou non employé, les tactiques pas encore au point, la météo capricieuse et enfin l’aviation de chasse et l’artillerie antiaérienne ennemies rendent toute précision très hypothétique, même de jour. Que dire alors des nombreux bombardements nocturnes ! Dans ce cas, s’approcher simplement de l’objectif relève parfois de l’exploit, même quand la lune est au rendez-vous. Les mémoires du plus célèbre pilote de bombardier britannique, Charles P.O. Bartlett, ne mentionnent aucune réflexion sur les risques que ses bombardements font peser sur les civils. Bartlett reste pourtant très longtemps sur le front, de l’automne 1916 au printemps 1918. Il accumule donc plus d’expérience que la plupart de ses collègues : leurs chances d’échapper longtemps à un effondrement physique ou nerveux, ou à la mort du fait de l’ennemi ou d’un accident sont en effet minces.

Dans le meilleur des cas, les attaques sur des objectifs trop proches des localités belges se soldent par des dégâts matériels. C’est par exemple le cas dans la nuit du 9 au 10 octobre 1918, quand un avion souhaitant frapper la gare de Marche-en-Famenne sème ses bombes sur des quartiers d’habitations. Aucune victime n’est à déplorer, même si six maisons sont très endommagées et plus de trente autres atteintes à des degrés divers : plus de peur que de mal.

La chance ne peut toutefois jouer à chaque fois, surtout quand les localités sont fréquemment visées. Il n’existe pas de chiffres concernant les pertes humaines pour l’ensemble du territoire belge, mais certaines communes sont bien documentées, comme Ostende. Un habitant meurt dès le premier raid sur la ville en janvier 1915. Le premier bombardement massif a lieu l’année suivante, le 15 novembre : il implique une vingtaine de bombardiers Shorts, Caudrons et Sopwiths, dont celui de Bartlett. Après la mission, celui-ci écrit : "Ce fut la plus grande attaque à ce jour du point de vue du tonnage de bombes larguées, et il semble probable que de lourds dommages ont été infligés. J'ai observé un grand incendie à l'ouest des quais. Tout compte fait, un tour de force inestimable que j'ai vraiment apprécié". Il a pourtant l’honnêteté de reconnaître qu’il ne peut certifier avoir largué ses 12 bombes sur les ateliers de la marine, "dans l’incapacité d’observer les impacts". En réalité, les bombardiers britanniques ont surtout endommagé pas moins de 137 maisons, tué 5 civils et blessé 33 autres habitants. D’autres exemples sont connus : la ville de Bruges déplore au moins 49 morts en 1917 (dont 7 enfants tués devant une soupe populaire) et plus de 67 morts en 1918. Mouscron quant à elle perd 33 habitants suite aux raids alliés, dont deux familles entières (5 et 6 personnes) et un groupe de 4 enfants qui a le malheur de jouer trop près de la voie ferrée.

La liste pourrait être prolongée mais ces statistiques ont toutefois leurs limites. A trop se concentrer sur le décompte des morts, on oublie le traumatisme des blessés et des survivants, et plus généralement la peur des populations. Au début de la guerre, les raids aériens sont plutôt vécus comme des attractions, qui attirent les badauds dans la rue. Mais la curiosité fait rapidement place à la peur. Plusieurs alertes aériennes peuvent se succéder la même journée ou pendant la nuit, plongeant les familles dans l’angoisse, bien qu'au matin il s’avère qu’aucune bombe n’est finalement tombée à proximité. Même en l’absence de victimes, la destruction des habitations est particulièrement dommageable en temps de guerre : les destructions de la campagne de 1914, les réquisitions de bâtiments par les Allemands et la nécessité de loger réfugiés belges et français limitent déjà sérieusement la capacité d’accueil des localités.

Des bombardements douloureux et gênants

Les dégâts et surtout les morts et les blessés causés par les bombardements alliés sont du pain béni pour les autorités allemandes, qui souhaitent leur donner un maximum de publicité. Elles n’hésitent pas à essayer de profiter, de manière souvent éhontée, de la détresse des familles des victimes, de façon à dépeindre les alliés comme des tueurs de femmes et d’enfants. Les autorités communales doivent souvent batailler ferme pour s’opposer à toute instrumentalisation des funérailles, comme à Lichtervelde en septembre 1915, après un raid qui fait 13 morts civils dont plusieurs enfants. Les autorités occupantes saisissent tout l’intérêt de l’événement et reproduisent des photos des destructions et de l’enterrement des victimes sous forme de cartes postales. La presse censurée relève avec complaisance tous les chiffres fournis par l’occupant, comme le note Jean Schaeger à Huy en août 1917 : "Les journaux censurés mentionnent journellement les noms des gens belges tués ou blessés par les attaques aériennes effectuées par les alliés !!!". Un an plus tard, fin juillet 1918, L. Picon fait la même observation à Bruxelles : "Les Allemands ont affiché une liste des tués et blessés belges par des avions alliés dans les régions d’Ypres, Bruges et Ostende". Le même auteur montre la même semaine que les autorités d’occupation n’hésitent pas à exagérer pour persuader les civils que les bombardements alliés sur l’Allemagne sont mortels pour de nombreux travailleurs Belges : "Le total des Belges tués dans l’explosion de l’usine Krupp est de 800. Cette expédition a coûté 18 avions aux alliés". Au fil des mois, les Belges découvrent les mesures qui serviront à nouveau vingt-cinq ans plus tard : le black-out, le recouvrement des fenêtres par du papier pour les rendre opaques et limiter les risques causés par les bris de vitres, l’installation de sirènes pour les alertes, l’usage des caves et des abris antiaériens. L’occupant allemand aime à présenter les mesures qu’il impose comme le reflet de sa volonté de protéger la population, même si ces précautions permettent surtout d’éviter que l’ennemi ne puisse bénéficier de points de repère pour atteindre des cibles militaires.

Sans surprise, les civils belges n’entendent pas voir la situation à travers les yeux des Allemands. Un moyen commode de rejeter la faute sur l’occupant lui-même est d’accuser l’artillerie antiaérienne d’être responsable d’une partie ou de la totalité des dégâts d’un raid. Cette méthode est moins caricaturale qu’il n’y paraît : la défense tire fréquemment sans trop se soucier des conséquences, que ce soient des obus qui n’explosent qu’une fois retombés au sol ou des éclats projetés dans toutes les directions. Les dégâts et même les morts qui en résultent sont bien réels, mais la manière dont les Belges les exagèrent confine souvent à la mauvaise foi. Ils en ont bien besoin : plus les raids et les victimes se multiplient, plus les civils belges trouvent difficile à supporter la crainte d’être tué non pas par l’ennemi mais bien par le fait des alliés. Les frappes aériennes qui accompagnent les offensives finales, à partir de l’été 1918, suscitent de plus en plus la réprobation des habitants. Ils craignent d’être tués juste avant la fin du conflit, dans des raids à l’utilité discutable.

Les avions dont on entendait le bourdonnement volaient très bas, jetant de divers côtés des bombes dont la direction toujours mal assurée n’a pu causer que des dommages regrettables, sans aucune utilité militaire.

 

Mons et le Borinage sont frappés par plusieurs bombardements en octobre 1918. L’un d’eux, sur Quaregnon, s’abat sur des fermiers et éleveurs obéissant à une réquisition de chevaux pour l’armée allemande : le spectacle est effroyable, plusieurs dizaines de cadavres d’hommes et de chevaux gisent pêle-mêle au milieu des blessés. Un autre raid, sur Mons, sème la destruction dans le centre et tue 8 personnes. Le notaire honoraire Adolphe Hambye, qui a applaudi en son temps plusieurs bombardements alliés, laisse alors percevoir son exaspération après ces épisodes meurtriers : "Les aviateurs alliés ne sont plus venus aujourd’hui. Ils auront reconnu que leurs visites nous étaient bien plus nuisibles qu’utiles. En effet chaque fois qu’ils sont venus jeter des bombes chez nous, ils n’ont fait que des victimes et des dommages à déplorer". Mais la trêve n’est qu’une illusion et les frappes reprennent de plus belle jusqu’à l’armistice. Le 5 novembre, Hambye écrit encore : "Les visites des avions Alliés ont suscité un tonnerre d’artillerie vraiment effrayant. Celle de 11 heures du soir qui a duré au moins 3 quarts d’heure a jeté l’alarme au milieu de notre population prise d’épouvante. Les avions dont on entendait le bourdonnement volaient très bas, jetant de divers côtés des bombes dont la direction toujours mal assurée n’a pu causer que des dommages regrettables, sans aucune utilité militaire". A l’instar de Mons, toute localité dont le front se rapproche est ainsi visitée en octobre et/ou novembre 1918 : Chimay, par exemple, est frappée pour sa gare. La ville de Châtelet, quant à elle, est frappée par trois bombardements aériens en novembre 1918, dont deux pour la seule journée du 4. Ils entraînent la mort d’une dizaine de civils et autant de blessés, pour seulement deux ou trois victimes allemandes. La commune voisine de Châtelineau déplore plusieurs blessés dont un décédera par la suite. Certains nœuds ferroviaires plus éloignés subissent le même sort : c’est le cas de la ville de Namur, frappée à plusieurs reprises dans la dernière semaine de la guerre. Les raids visant les ponts et voies ferrées tuent là aussi plusieurs civils.

La libération va chasser instantanément ces images de la mémoire collective des Belges. Entre le bonheur d’être libérés et la gratitude méritée envers les soldats alliés, il reste peu de place pour ces mauvais souvenirs. Ceux-ci sont donc totalement absents des carnets de guerre retravaillés après le conflit, et ne peuvent être redécouverts que dans les journaux tenus au jour le jour et non expurgés. Il reste qu’on peut se demander si les familles belges qui ont perdu des proches dans les bombardements alliés ont réellement pu communier avec leurs voisins dans la joie de la victoire. Par ailleurs, le vécu des civils sous les bombardements de la Grande Guerre pose nombre de questions qui n’ont pas pris une ride cent ans plus tard. Pendant la Première Guerre du Golfe, les frappes aériennes ne furent "chirurgicales" que sur les écrans de télévision. Cent ans après les premiers bombardements aériens de l’histoire, Tripoli était à nouveau sous les bombes en 2011. Aujourd’hui des drones volent jour et nuit et, de temps à autre, sèment la mort au nom de la lutte contre le terrorisme. Combien de victimes civiles peut-on tuer pour atteindre une cible ? La destruction de cette cible est-elle juste légalement ou justifiable moralement ? Est-elle utile à la fois du point de vue tactique et stratégique ? Il n’existe pas qu’une bonne réponse à ces questions, mais il n’est pas inutile de se les poser.

Sources Cliquez pour voir les sources

Travaux

  • Banks Arthur, A Military Atlas of the First World War, London, Heinemann Educational Books, 1975.
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  • Constant C., " Journal de guerre à Seloignes : 1914-1918 " in Entre Fagne et Thierache, Tome 103, 1994, pp. 11-28.
  • Deseyne Alex, De kust bezet 1914-1918, Brugge, Provincie West-Vlaanderen. Provinciale Bibliotheek, 2007.
  • Duménil Anne, La guerre au XXe siècle. 2. L’expérience des civils, Paris, La Documentation Française, 2005 (dossier n°8043).
  • Geinitz Christian, " The First Air War against Noncombatants. Strategic Bombing of German Cities in World War I " in Chickering Roger et Förster Stig (dir.), Great War, Total War : Combat and Mobilization on the Western Front, 1914-1918, Cambridge, Cambridge University Press, 2000, pp. 206-225.
  • Grimmaux Daniel et Vandenbroeck André, Châtelet dans la tourmente de 14-18. Commémoration de la Première Guerre mondiale. 100ème anniversaire 1914-2014, plaquette de l’exposition qui se tiendra à l’Hôtel de Ville de Châtelet du 4 au 19 octobre 2014.
  • Konvitz Josef, " Représentations urbaines et bombardements stratégiques, 1914-145 " in Annales, Economies, Sociétés, Civilisations, 1989, n°4, pp. 823-847.
  • Lindqvist Sven, Une histoire du bombardement, Paris, La Découverte, 2012 (1999).
  • Maréchal-Pelouse O., " 1918, l'aube de la paix " in Le Guetteur wallon, 1998/4, pp. 121-129.
  • Murray Williamson, Les guerres aériennes 1914-1945, Paris, Editions France Loisirs, 2000 (1999).
  • Paris Michael, " The First Air Wars : North Africa and the Balkans 1911-13 " in Journal of Contemporary History, t. 26, 1991, pp. 97-109.
  • Philippe Bernard, " A propos de la stratégie aérienne pendant la première guerre mondiale : mythes et réalités " in Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome XVI, n°3, juillet-septembre 1969, pp. 350-375.
  • Schepens Luc, Brugge bezet 1914-1918 & 1940-1944. Het leven in een stadt tijdens twee wereldoorlogen, Tielt, Lannoo, 1985.
  • Société d'Histoire de Mouscron, Mouscron 1914-1918. N’oubliez pas !, Mouscron, Les Editions de l’Avenir S.A., 2008.
  • Van Isterdael Dominique, Marche-en-Famenne pendant la Première Guerre Mondiale, Louvain-la-Neuve, mémoire de licence UCL, 1987.
  • Voldman Danièle, " Les populations civiles, enjeux du bombardement des villes (1914-1945) " in Audoin-Rouzeau Stéphane et alii (dir.), La Violence de guerre 1914-1945, Bruxelles, Complexe, 2002, pp. 151-173.
  • Williams George K., Biplanes and Bombsight. British Bombing in World War I, Maxell Air Force Base, Air University Press, 1999.

Sources éditées

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  • Bartlett Charles P.O., In the Teeth of the Wind. The Story of a Naval Pilot on the Western Front, édité par Nick Bartlett, Londres, Pen & Sword, 2013 (2004).
  • Froidure Edouard, Coup d’œil sur le passé, Tome I, 1899-1921, un gamin en guerre, Bruxelles, Editions des Stations de plein air, 1968.
  • Groleau Gustave, Au jour le jour avec un soldat de 14-18. Les carnets du grenadier Gustave Groleau, présentés par Jacques Liébin, La Louvière, Centre de Recherches et de Documentation régionales, 2009.
  • Poutrin André, " Les aéroplanes dans la guerre future " in Revue générale de l’aéronautique militaire, 1/1911, pp. 382-385.
  • Schaeger Jean, La ville de Huy sous l'occupation allemande, 1914 à 1918, Huy, Degrace, 1922.
  • Semple Clive, Diary of a Night Bomber Pilot in World War I, édité par A.J. Mawby, Challford, Spellmount, 2008.

Archives

  • Archives de la ville de Mons. 23/3 : Inhumations au cimetière de Mons.
  • Archives Générales du Royaume. I 507, dossier 9 (journal de L. Picon).
  • Hambye Adolphe, " La ville de Mons pendant l’occupation Allemande du 23 Août 1914 au 11 Novembre 1918. Journal de famille ", propriété de la famille Hambye.

Internet

Sur le bombardement anglais de Lichtervelde, consulter le site :

 

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