# L'image de l'enfant dans la guerre: entre protection et propagande

Au cours du premier conflit mondial, l’image de l’enfant a été utilisée à de nombreuses reprises à des fins de propagande. Au début du XXe siècle, la société est en plein changement, les communications évoluent et il y a un nombre de plus en plus important de publicités dans lesquelles des enfants apparaissent. Il est donc assez logique de voir l’enfance utilisée comme sujet de propagande.

"L'état major en observation"
Carte postale, 1916  - Collection privée, Monsieur Bertholot ©

"L'état major en observation" Carte postale, 1916 - Collection privée, Monsieur Bertholot ©

La Belgique étant occupée, et son gouvernement réfugié au Havre en France, trouvant que la dénonciation des faits se suffisent à eux-mêmes, c’est surtout à l’international que l’image de la “Poor Little Belgium” va voyager à travers notamment les représentations des femmes et des enfants, victimes de l’invasion germanique. Elle sera porteuse d’un message sans équivoque : Regardez ce qu’ils nous ont fait, Protégez-nous contre la barbarie teutonne ! décliné sous plusieurs formes (affiches, cartes postales, médaillons…).

L’image de l’enfance sera également utilisée à destination des adultes pour mettre en concurrence la bravoure de certains jeunes et peut-être la couardise du lecteur mais la propagande sera également utilisée à destination des enfants via les publications pour la jeunesse. Les enfants français ou britanniques seront mis en contact avec des représentations fort manichéennes de la guerre dans un but d’exaltation patriotique, tandis que l’enfance sera également citée par la presse clandestine comme exemple de résistance à l’occupant. Cet article a pour but d’expliquer quelle fut la finalité de l’utilisation de l’image de l’enfance et de passer en revue les différentes outils de propagande où cette image a été utilisée.

La propagande de l’enfant à l’international: donner pour les victimes, diaboliser l’ennemi

L’image de l’enfance, et plus particulièrement de l’enfance martyre, est tout de suite utilisée par la propagande alliée ainsi que par les différents comités de soutien à la population belge qui se créent au début de la guerre. Alors que les atrocités allemandes lors de l’invasion du territoire, entre autres à Tamines, Andenne et Dinant, impliquent des enfants et suscitent un sentiment d’effroi, qui se traduira en grande empathie, on assiste dans le même temps à un gonflement de ces faits, déjà terribles en eux-mêmes. Des rumeurs basées sur ces récits circulent: la légende selon laquelle les Allemands couperaient systématiquement les mains des enfants aura la vie dure malgré l’insistance de la Commission d’enquête sur la violation des droits des gens qui déclare que rien ne permet d’affirmer ces faits et certainement pas leur caractère systématique. L’image de l’enfant belge sera surtout utilisée à destination de la communauté internationale pour solliciter la générosité des donateurs et mettre l’opinion publique dans le camp des alliés.

L’engouement pour la cause des enfants belges sera tel que des Américains voudront à tout prix adopter un petit Belge.

Certains le feront: un général américain repartira au pays avec un jeune garçon, orphelin de père et mère et qui aura la chance d’entamer une nouvelle vie aux Etats-Unis. Le tout bien entendu photographié et mis en scène. Mais ce genre de pratique est l’exception. La plupart du temps l’image de l’enfant sert pour l’organisation de goûters, soirées de gala ou ventes diverses afin que le riche compatissant mette la main au portefeuille. Ces étalages de bonnes intentions flirtent parfois avec ce que l’on pourrait considérer aujourd’hui comme du mauvais goût. En 1917, lors d’un goûter de charité en France, est organisé un tableau réunissant des bambins symbolisant les nations martyres... sous la forme d’une pyramide humaine avec “quelques braves mutilés” comme base de cette dernière. Le but n’est pas caché et la somme récoltée est fièrement mise en avant avec le nom des généreux donateurs comme c’est régulièrement le cas dans la presse car c’est aussi une manière pour une certaine classe fortunée de montrer son intérêt pour les causes humanitaires découlant des faits de guerre.

Mais la propagande n’est pas uniquement destinée à récolter des fonds pour les oeuvres qui envoient colis et nourriture aux populations en détresse. C’est également à but idéologique que des images d’enfant s’accrochant à leur mère sont diffusées. Des images de familles belges, dont le père est toujours quasi absent sur les illustrations ou représenté sous les traits d'un vieillard, victime des horreurs allemandes mais aussi des représentations d’enfants étrangers, britanniques ou français, souvent représentés près de leur mère et soutenant le départ de l’homme de la famille au front. Images accompagnées de slogans tel que le “Women of Britain say : “Go”!”, daté de 1915.

Cette propagande par les affiches mettant en avant les enfants se développera surtout aux Etats-Unis, déjà en avance pour toutes les questions publicitaires. Avant l’entrée en guerre en 1917, ce sont surtout des affiches à visée humanitaire qui seront diffusées avec, comme on l’a vu, une forte mise en avant des victimes civiles belges, rarement françaises. Mais si l’image de l’enfant reste bien présente par la suite, c’est l’enfant américain qui remplace l’enfant belge dans l’iconographie et qui sera utilisée après l’entrée en guerre pour rappeler que c’est aussi pour leurs enfants que se battent les “sammies”, les soldats américains. C’est aussi un moyen pour encourager les familles à souscrire à des dons financiers soutenant l’effort de guerre. “My daddy bought me a government bond”, "Mon papa m’a acheté un bon d’état", s’exclame une jolie petite fille arborant un large sourire de contentement. L’image de l’enfant est également utilisée pour dépeindre “les fils de l’Amérique” partis se battre et en appeler au cœur de toutes les mères américaines, surtout celles ayant un fils en Europe. Toutes ces affiches dont la production ira croissante, seront déclinées en différents formats afin de toucher un public le plus large possible.

Des rumeurs basées sur ces récits circulent: la légende selon laquelle les Allemands couperaient systèmatiquement les mains des enfants aura la vie dure malgré l’insistance de la Commission d’enquête sur la violation des droits des gens qui déclare que rien ne permet d’affirmer ces faits et certainement pas leur caractère systématique

L’image de l’enfant dans la presse pour enfants ou pour adultes

En Belgique, il y a peu de publications pour la jeunesse avant-guerre et l’occupation ne va pas arranger les choses. Les familles ont mieux à faire. Les illustrés publiés sous censure allemande reprennent peu l’image des enfants et c’est surtout en France que les publications pour la jeunesse vont être utilisées à des fins de propagande. Ces représentations pourront avoir plusieurs formes : les enfants peuvent être représentés comme victimes de la guerre - les petits Belges sont dépeints dans “le journal d’une petite réfugiée belge” - ou comme sujets principaux de dessins racontant l’invasion de la Belgique en août 1914. Mais il y aussi des représentations des petits Français du Nord, dans les régions occupées par les troupes allemandes.

Les enfants sont également présentés comme des acteurs imaginaires de la guerre qui se déroule loin de chez eux et dont ils peuvent recréer tout l’univers. Les petits garçons sont représentés en soldats, sabre de bois en main, mais bien sûr, aucun d’entre eux ne veut incarner l’ennemi, trop déshonorant. Les petites filles sont représentées dans des rôles maternels : infirmières ou marraines de guerre. A aucun moment, elles n’endossent de rôle déterminant. Le tout est souvent accompagné de messages positifs (encouragements aux soldats) ou négatifs (envers les Allemands). Les enfants deviennent donc eux-mêmes un vecteur de propagande. Ils la reprennent à leur compte, la réutilise et la diffuse dans un cercle familial ou scolaire.

Les journaux intimes des petits Français reprennent unanimement des propos anti-allemands, des voeux à la patrie et des prières pour que s’arrête la guerre. Au fur et à mesure que le temps passe, les mentions patriotiques ou relatives à la guerre diminuent quelque peu en quantité dans les écrits sans disparaître tout à fait. Les adultes mettent aussi dans la bouche des enfants des propos ou des paroles anti-allemandes que ceux-ci s’empressent de répéter ou d’assimiler fortement.

Les organes de presse sont aussi l’occasion de transmettre des informations éducatives aux enfants. Les publications éditent également des planches didactiques dessinées relatant parfois sans ménagement les exactions allemandes. Le but est ici évidemment de solliciter du petit lecteur colère et dégoût pour l’armée allemande. A contrario, d’autres planches racontent les exploits français avec force emphase et enthousiasme. Ces messages ont pour but de leur faire prendre conscience de la situation même si on essaie de les préserver de la guerre. La manière dont le conflit est présenté aux enfants est assez manichéenne: il y a les gentils, les alliés, d’un côté, et les méchants, les Allemands, de l’autre.

La presse pour adulte utilise également l’image des enfants: les victimes civiles des atrocités allemandes, l’image de très jeunes soldats engagés au front et dont on salue le courage ou des enfants recueillis par des régiments et adoptés comme “mascottes”. Tout cela est censé provoquer chez le lecteur de la solidarité avec les jeunes prêts au sacrifice ultime et des sentiments négatifs vis-à-vis de celui qui est dépeint comme l’ennemi prêt à tout.

On utilise aussi les écrits des enfants comme exemples positifs de solidarité. Le "Courrier des Armées" du 15 février 1917 raconte qu’une petite fille australienne, Winnie Nation, a envoyé des bonnets confectionnés à partir de “bonne laine australienne”. Le but étant de montrer que même une petite fille qui se décrit elle-même comme vivant “au fin fond du bush” est sensibilisée à ce qui se passe en Europe et participe, elle aussi, à l’effort de guerre. Nul ne sait d’ailleurs véritablement si ce courrier est authentique ni même si il est vraisemblable. Ce qui est en tout cas sûr, c’est qu’il s’agit d’un choix éditorial délibéré de mettre cet exemple en avant.

Aux Etats-Unis, sont récoltées par centaines les lettres envoyées par les petits Belges qu’on a fait écrire à Woodrow Wilson, président des Etats-Unis pour le remercier de sa générosité et de son intervention en Europe.

En Belgique, territoire occupé pour la majeure partie, l’image de l’enfant sera utilisée pour la récolte de fonds des oeuvres du CNSA (Comité de Secours er d’Alimentation) mais également pour illustrer le rejet de l’occupant par la population: la presse clandestine se fait le relai d’anecdotes mêlant “kets” (terme bruxellois désignant un enfant espiègle) bruxellois et force occupante. Cette résistance revêt une teinte très “Quick et Flupke” (personnages de bande dessinée belge connus pour les bêtises effectuées dans la capitale belge) et la population s’amuse derrière le dos de l’occupant des bons tours qui lui sont joués. Dans les photos de classe où l’on intègre crânement un drapeau belge, symbole de résistance, les enfants sont également mis en scène.

L’image de l’enfance sera également utilisée à maintes reprises par la partie adverse. Les Allemands diffuseront largement des images de soldats cajolant des petits Belges pour montrer qu’ils ne sont pas les monstres dépeints par la propagande alliée. Une couverture du journal allemand Die Wochenschau montre des soldats nourrissant de jeunes enfants. Ceci est une réplique aux dénonciations des atrocités allemandes lors de l’invasion de la Belgique le 4 août 1914. En Allemagne même, l’image de l’enfant sera aussi utilisée mais légèrement différemment de la façon française : les enfants ne sont pas déguisés en soldats, on ne les met pas en scène dans des combats imaginaires contre des troupes étrangères. Une raison expliquant ces grandes différences est le fait que l’Allemagne n’est ni envahie, ni occupée. Il n’y a donc pas d’ennemi sur son territoire.

Les enfants sont également présentés comme des acteurs imaginaires de la guerre qui se déroule loin de chez eux et dont ils peuvent recréer tout l’univers. Les petits garçons sont représentés en soldats; sabre de bois en main mais bien sûr, aucun d’entre eux ne veut incarner l’ennemi, trop déshonorant. Les petites filles sont représentées dans des rôles maternels : infirmières ou marraine de guerre. A aucun moment, elles n’endossent de rôle déterminant. Le tout est souvent accompagné de messages positifs (encouragements aux soldats) ou négatifs (envers les Allemands). Les enfants deviennent donc eux-mêmes un vecteur de propagande

L’image de l’enfant sera un fort outil de propagande durant la Grande Guerre. Poussée parfois à l’extrême, l’image de l’enfant comme victime de la guerre (sur les affiches) ou acteur de guerre réel (les jeunes soldats) ou imaginaire (dans les publications pour la jeunesse) aura un impact dans l’imaginaire du public qu’il ait vécu la guerre comme adulte ou comme enfant.

Cet impact restera après-guerre inaugurant ainsi une nouvelle manière de faire passer des messages politiques à grande échelle dans un contexte conflictuel. Au cours d’un siècle qui verra une généralisation des outils de communication (radio, télévision puis Internet), l’image des enfants sera bien sûr réutilisée à des fins politiques, commerciaux et/ou humanitaires sans fin. Qu’on pense aux enfants d’Ethiopie dans les années 80 ou au nombre de fois où les enfants apparaissent de nos jours dans des spots publicitaires. L’utilisation de l’image des enfants censée choquer et émouvoir pendant le premier conflit mondial a fait bien du chemin.

L’image de l’enfance sera également utilisée à destination des adultes pour mettre en concurrence la bravoure de certains jeunes et peut-être la couardise du lecteur mais la propagande sera également utilisée à destination des enfants via les publications pour la jeunesse

Album illustré "L'Alphabet de la guerre" pour les enfants

Alphabet de la guerre pour les grands et les petits par Allard l’Olivier, peintre de l’Armée belge en campagne

aux Editions de la Ligue Nationale du Souvenir

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