# L'économie autour de 1914 : tour d'horizon

"Crise des banquiers" de 1907, à Wall Street  - Coll. privée de l'auteur ©

"Crise des banquiers" de 1907, à Wall Street - Coll. privée de l'auteur ©

L’historien britannique de l’économie John Clapham avait jadis proclamé que "De toutes les variétés d’histoire, l’histoire économique est la plus fondamentale, non la plus importante". Cette phrase en dit long. Cette variété dite "fondamentale" doit toutefois constater que l’économie, science toute jeune en 1914, est encore en grande partie influencée, conditionnée, par de grands dogmes tels que la théorie dite des "degrés Kondratieff". Celle-ci prétend qu’il existe des périodes "de hausses et de baisses" - notions fort vagues – de l’économie, par cycles de 40 ou 60 ans. Bien sûr, il y eut des périodes de crise au cours du XIXe siècle. Le public d’aujourd’hui, encore baigné dans l’esprit de la crise des subprimes de 2008-2009, se rappelle rarement qu’une crise majeure a frappé la sphère internationale en 1907 (bien que ce ne fut ni une crise de surproduction, comme en 1929, ni le fruit d’une bulle spéculative, comme en 2008). Cette crise était partie des États-Unis, que des philosophes de l’économie ont décrits, encore récemment, comme une nouvelle terre vierge prête à accueillir l’argent (personnifié) au XIXe siècle. Alors, les USA sont au sommet de leur prospérité. Toutefois, une diminution des commandes de la General Electrics fait chuter le cours du cuivre. Les bourses s’effondrent. Il faudra toute la participation et l’habilité de l’industriel Pierpont Morgan pour éviter la catastrophe. Rappelons, en revanche, pour le cas de la Belgique, que les années 1910-1912 sont celles d’une prospérité notable.

La concurrence, déjà…

En Belgique, un des principaux problèmes de l’économie du XIXe siècle ressort de la nécessité de "tenir" face aux concurrences des États-Unis et de la Russie, exportant massivement des céréales, et de l’Argentine, connue pour sa viande de bœuf, qui inonde rapidement le marché européen. Mais le Plat pays peine à tenir la distance, et vit encore sur le mode de proverbes qui semblent plus que frelatés : Gods water over Gods akker laten lopen (en clair : les choses suivent leur cours ; la nature est bien faite). Les techniques d’exploitation n’évoluent pas. Ces paysans, confrontés à ce que certains appelleront un "défi", vivent dans un état proche de la misère (3 francs/jour, tandis qu’un ouvrier qualifié peut gagner quatre fois plus). Toutefois, la classe politique semble prendre le pouls de la situation et créé, en 1884, un Ministère de l’Agriculture, de l’Industrie et des Travaux Publics.

Une crise majeure a frappé la sphère internationale en 1907

«C’était au temps»

La Belgique participe également à ce que certains ont appelé la "Deuxième Révolution industrielle" des années 1880 (Chimie/électricité/explosion du chemin de fer), et a compté de grands noms, à l’instar d’Adolphe Eymael, dans la région liégeoise, dont les usines de produits chimiques ont connu une notoriété mondiale. Parti de rien, véritable self-made man, son succès l’avait poussé jusqu’à convaincre la famille impériale russe d’appuyer la signature de contrats entre la Belgique et la Russie. D’autres noms vont contribuer à faire connaître la Belgique à l’étranger. À la suite de la crise économique des années 1880, une sensible ère de prospérité s’ouvre, dans plusieurs domaines, en Belgique. Plusieurs grands industriels vont tirer leur épingle du jeu. Ainsi en est-il d’Ernest Solvay (fabrication de soude), dont La Floridienne va rapidement s’élever au rang de multinationale, tandis que les Ateliers de Constructions électriques de Charleroi (ACEC) connaissent bientôt un essor remarquable. À cela s’ajoute l’expansion de la Belgique à l’étranger, par le biais d’investissements en Italie, en Russie ou en Egypte ; le fleuron du Royaume est alors incarné par l’exportation des tramways, qui vont faire florès dans les rues du Caire, de Tokyo ou de Naples. Cette expansion n’est toutefois pas purifiée de tout parfum de scandale. Autour de 1910, une importante crise diplomatique aura lieu entre la Belgique et l’Italie, autour de la question dite des "Tramways de Naples". En effet, le Président de la Compagnie en charge de ces tramways, Eugène Vilers, également Consul de Belgique dans la cité italienne, avait entretenu d’obscures relations avec la mafia locale, la Camorra

Eugène Vilers avait entretenu d’obscures relations avec la Camorra

Le coup d’arrêt de 1914 : une Union douanière ?

Qu’en est-il après 1914, suite à l’éclatement du conflit ? Le territoire de la Belgique est livré à une coupe réglée de l’occupant allemand, qui le divise en trois zones : l’Operationgebiet, l’Etappengebiet et le Gouvernement général. L’occupant se charge assez rapidement du supprimer trois Ministères (Affaires étrangères, Colonies et Guerre), tout en maintenant les Finances, les Sciences et les Arts ou l’Intérieur. Dès le mois de février 1915, le gouverneur général Von Bissing créé un Département politique, auquel sera ramifiée une branche consacrée à l’économie. Dans l’esprit de l’occupant, et dans la continuation des grands desseins du Zollverein (Union douanière de la Confédération germanique, mise sur pied en 1833), il ne serait pas superflu d’intégrer la Belgique à une Union douanière, qui s’étendrait à la France, au Grand-duché de Luxembourg (Mitteleuropa) etc. Entre parenthèse, ce grand projet, qui ne resta jamais qu’un fantasme couché sur papier, aurait avalisé l’annexion pure et simple de Liège et d’Anvers à l’Empire allemand. Il convient de noter que la gestion des affaires de l’Allemagne, alors aux mains du chancelier Bethmann-Hollweg, étaient fort souvent teintée de considérations économiques ambitieuses, étant donné que ledit chancelier était lui-même issu d’une famille de banquiers, proche des milieux de l’industrie chimique. Toutefois, le chancelier ne veut pas de ces annexions. Quant à l’appareil industriel belge, il sera démantelé pour une grande partie. Cette question, quelques temps plus tard, s’invitera d’ailleurs avec acuité aux Conférences de la Paix de Versailles, en 1919, lorsqu’il faudra traiter des Réparations que l’Allemagne doit à la Belgique.

Dans l’esprit de l’occupant, il ne serait pas superflu d’intégrer la Belgique à une Union douanière

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