# L'école en guerre : les profs au feu, les élèves au milieu

L’école fondamentale est en 1914 à un tournant de son existence. En mai, on vote au Parlement une réforme qui instaure l’obligation scolaire pour les enfants de 6 ans à 14 ans et qui met en place un quatrième degré d’enseignement obligatoire axé sur des matières techniques, qui peuvent donner facilement accès à un emploi.

La  guerre bouleversa par bien des manières l'organisation des écoles  - Tous droits réservés ©

La guerre bouleversa par bien des manières l'organisation des écoles - Tous droits réservés ©

Les jeunes garçons se destinent à des métiers techniques et les jeunes filles à la puériculture ou à la couture. Les disciplines sont bien séparées. Les groupes scolaires également et la mixité n’est pas encore au goût du jour. Chef de sa classe, l'instituteur est "le bon maître". La guerre viendra bousculer les habitudes scolaires et la vie de milliers d’élèves et de membres du corps enseignant. Voici une présentation de la guerre du point de vue scolaire.

L'enseignement malgré tout

Dès l’entrée en guerre, alors que les vacances d’été viennent à peine de débuter, ces transformations radicales du milieu éducatif sont freinées, la guerre accapare toutes les priorités: des cours sont suspendus et il est fréquent que les troupes belges stationnent dans les écoles. Quand il est possible de donner cours, les professeurs travaillent surtout les matières prioritaires (écriture, lecture, mathématiques). Ils s’affairent aussi à garder un semblant de normalité dans un contexte exceptionnel. Personnalité du quartier ou du village, l’instituteur a une énorme influence morale et ce n’est pas pour rien que des représentants du corps enseignant sont souvent cités comme otages ou interlocuteurs officiels des communes dans les documents évoquant les atrocités allemandes en Belgique en août 1914. Durant le conflit, les trajectoires sont variées: certains sont partis au front pour se battre, d’autres se sont enfuis à l’étranger avec leur famille. Pour ces deux catégories, il faut pourvoir à leur remplacement ce qui engendre un surcroît de travail administratif. C’est la même chose pour les directions: certains directeurs resteront à leur poste toute la guerre durant, d’autres partiront et seront remplacés, le plus souvent, par un des maîtres ou par une personne du personnel communal. Les populations d’élèves subiront les mêmes aléas en début de guerre. A la rentrée 14, on se compte. Mais les cours reprennent néanmoins malgré l’inquiétude de ne pas savoir combien de temps durera le conflit. Les enseignants qui restent donnent les cours classiques d’un niveau primaire, avec en surcroît le nouveau degré d’apprentissage technique. Les leçons sont souvent teintées d’une bonne dose de patriotisme, en fonction évidemment du degré de tolérance de l’instituteur vis-à-vis de l’occupant. La réforme de 1914 est appliquée: un quatrième degré existe dans la plupart des établissements scolaires mais sa mise en oeuvre est faite dans une certaine autonomie.

L’évaluation de la mise en oeuvre de la réforme et les réajustements nécessaires au système viendront après-guerre. L’investissement social des écoles est important, voire crucial: il est permis aux enfants les plus démunis de se laver à l’école tant que les locaux sont chauffés. De la nourriture et des vêtements sont distribués et les sous-sections locales du Comité National de Secours et d’Alimentation (CNSA) sont alertées des cas qui mériteraient une attention plus poussée. Certaines écoles, de Bruxelles notamment, proposent même d’accueillir des orphelins dans leurs classes si ceux-ci ne trouvent pas de place ailleurs et une attention particulière est parfois faite pour les catégories de jeunes chômeurs comme ici à l’école n° 5 de Laeken en 1915 :

Le chômage forcé ayant atteint la classe ouvrière, nombre de jeunes apprentis sans besogne auront eu le bon esprit de rentrer à l’école et nous leur avons fait le meilleur des accueils”.

C’est une manière pour ces établissements de montrer leur solidarité avec les victimes de guerre mais aussi de mettre en avant le rôle social des écoles. Mais la guerre dure et ses effets ne tardent pas à se faire sentir sur la population scolaire:

" Les élèves ne sont plus capables de prêter une attention soutenue pendant toute la durée d'une leçon, leurs idées sont ailleurs. Les uns rêvent, les autres ne réfléchissent à rien, d'autres encore sont énervés incapables de rester tranquilles, incapables de suivre la leçon pendant plus de cinq minutes.”

Ce constat donné par le directeur d’une école primaire de Laeken en 1917 résume bien les problèmes concrets auxquels le corps éducatif doit faire face avec la guerre qui s’éternise.

Si “les événements”, comme on les appelle dans la plupart des correspondances du milieu scolaire, sont bien sûr évoqués pour expliquer le manque de concentration des enfants, les directions montrent également du doigt la faible constitution physique de ceux-ci, qui ne leur permet pas de suivre les cours dans des conditions idéales. La faiblesse des enfants est également une des raisons invoquées pour expliquer la suspension ou l’annulation des cours de gymnastique et de natation, même si on peut lire par ailleurs que la présence possible d’Allemands dans les bassins de natation qu’auraient à fréquenter des enfants purs et innocents est un autre motif pour annuler ces cours.

L’école fondamentale est en 1914 à un tournant de son existence. En mai, on vote au Parlement une réforme qui instaure l’obligation scolaire pour les enfants de 6 ans à 14 ans et qui met en place un quatrième degré d’enseignement obligatoire axé sur des matières techniques,qui peuvent donner facilement accès à un emploi

Des conditions difficiles

La nourriture peu fortifiante, le manque d'éclairage et parfois le chauffage pendant les mois d'hiver ont empêché souvent les élèves de faire leurs devoirs aussi bien que d'ordinaire."

Les directions se plaignent également de l’absence régulière des élèves qui partent remplacer leurs parents dans les longues files de distribution d’alimentation et quelques plaintes sur l’indiscipline et l’insubordination sont mises sur le compte des “évènements” mais l’idée générale est bien celle que les enfants sont les victimes de cette guerre et doivent être perçus comme une population à protéger bien au-delà de la simple mission d’enseignement. Pour les écoles de la zone occupée, les relations avec les autorités allemandes ne seront pas toujours simples: les classes sont souvent réquisitionnées car elles permettent de loger de grands groupes de soldats et sont fournies de sanitaires. Madame Boquet, institutrice à Esplechin, note dans son journal intime que les troupes s’installent dans sa classe le 13 février 1917, “25 soldats par classe”. Elle indique alors à la date du lendemain : “Nous sommes en vacances”.

Les écoles sont également touchées par les réquisitions de cuivre. La Ville de Bruxelles demande à tous ses directeurs de dresser la liste du matériel emporté par les Allemands afin de pouvoir, plus tard, gérer les dédommagements. Ces listes sont instructives: dans certains établissements, l’occupant traque le moindre petit bout de cuivre, dans d’autres, ”il” ne touche presque à rien et dans d’autres écoles encore, la direction se félicite d’avoir réussi à dissimuler les objets en cuivre au nez et à la barbe des Allemands. L’occupant, qui se doute bien que les messages que les instituteurs font passer à son sujet sont critiques, passe parfois à l’action quand il s’agit d’empêcher toute forme de résistance, même passive.

En juin 1917, alors qu’ils occupent sa classe depuis quatre mois, Madame Boquet, note dans son journal intime l’ordre que les Allemands lui transmettent de retirer de sa classe tous les signes patriotiques. Ces signes patriotiques sont assez courants dans le milieu scolaire: un drapeau national soigneusement plié est posé négligemment sur une chaise lors d’une photographie de groupe, le courage du Roi des Belges est évoqué dans les dictées et les travaux. On raconte la bravoure des hommes au front et l’élève qui perd un parent est consolé avec des paroles dont le sujet est le sacrifice du brave pour la patrie. C’est la façon du corps enseignant de faire la guerre à l’occupant. Mais toutes les écoles ne sont pas logées à la même enseigne: certains établissements éloignés ne verront presque pas d’Allemands de toute la guerre et n’auront que des soucis de ravitaillement. Tout dépend évidemment de l’emplacement et de la taille de l’école.

Un drapeau national soigneusement plié est posé négligemment sur une chaise lors d’une photographie de groupe, le courage du Roi Albert 1er de Belgique est évoqué dans les dictées et les travaux. On raconte la bravoure des hommes au front et l’élève qui perd un parent est consolé avec des paroles dont le sujet est le sacrifice du brave pour la patrie. C’est la façon du corps enseignant de faire la guerre à l’occupant

L’Ecole en zone libre: des groupes scolaires à évacuer

Dès l’arrivée des troupes dans la région, l’enseignement est perturbé. Des groupes d’enfants sont bien pris en charge par des instituteurs ou des oeuvres de charité mais leur travail s’effectue dans des conditions extrêmement difficiles, si pas impossibles. Les locaux sont rares et/ou détruits, les enfants difficiles à rassembler et les cours doivent souvent être interrompus par des alertes. Les enfants sont donc pour la plupart évacués vers la France et la Suisse afin d’y recevoir une éducation et une instruction scolaire à l’abri des combats.

L’école dans l’après-guerre: enseigner pour ne pas oublier

La guerre terminée, les réformes entreprises en 1914 doivent être reprises en main dès le retour à une situation administrative “normale”. C’est dès 1919 que l’on assiste à un regain d’intérêt pour les projets pédagogiques. Le quatrième cycle doit d’autant plus être l’objet de toutes les attentions que le chômage guette et qu’il est urgent de former les jeunes gens pour leur donner la chance de se placer. Ce sera l’opportunité pour certains pédagogues de mettre en place des pédagogies innovantes.

Dans tous les niveaux d’enseignement primaire, l’enseignement de la Grande Guerre sera prépondérant avec, comme sujets principaux, le martyre du pays et la diabolisation de l’occupant.

Les maîtres rappelleront souvent le traitement ignoble que les Allemands, tous les Allemands qu'ils fussent officiers ou soldats, militaires ou civils, ont fait subir à notre pays confiant : violation d'un traité sacré, invasion brusquée, massacres de populations inoffensives, exactions sans nombres, déportation en masse d'hommes et de femmes, mauvais traitements de nos prisonniers dans les gehennes germaniques, patriotes fusillés pour des crimes imaginaires, flots de sang belge versés sur les champs de bataille,destruction systématique de nos sources de richesse: usines, bois et forêts, chemins de fer. Que nos enfants n'oublient aucun de ces détails ni les agissements allemands pour déchirer l'unité du pays et même leurs intentions inavouées de le rayer de la liste des nations indépendantes”.

Cet extrait d’un rapport écrit par l’inspecteur général de l’enseignement primaire en Belgique, Léon de Paeuw, paru en 1919 est significatif de l’esprit de revanche qui anime les éducateurs. Sitôt la guerre terminée, on retrouve une plus grande liberté de parole et dans les leçons, l’accent est mis doublement sur les atrocités allemandes, sur l’impact de la guerre sur la Belgique et sur le fait qu’il faut non seulement se souvenir de ceux qui sont tombés pour la patrie et maintenir leur mémoire vivante mais également venger leur perte. Les écoles participent activement dans l’après-guerre aux défilés et manifestations patriotiques. Les élèves, devenus grands, en garderont un souvenir particulièrement vif qu’ils transmettront à leurs enfants, photos et documents à l’appui. Et si “les enfants des écoles” ne défilent plus de nos jours systématiquement en rang d’oignon, certaines classes, des petits villages notamment, répondent cent ans plus tard encore présentes à l’appel des commémorations de la Grande Guerre. Le centenaire étant, par ailleurs, l’occasion rêvée pour les professeurs de faire revivre le sujet, d’aller visiter les sites de guerre, les musées ou encore de travailler sur l’histoire d’un personne illustre de la localité dans laquelle se situe l’école comme les petits élèves de la classe de Madame Charles à Villerot qui présenteront un spectacle sur la vie de Louis Fabry, curé du village ayant passé quatre ans au front, le 21 Novembre 2014 au foyer culturel de Saint-Ghislain.

Les écoles participent activement dans l’après-guerre aux défilés et manifestations patriotiques

En conclusion

L’école fut un lieu important de la communauté belge pendant la guerre . Plus qu un endroit d’apprentissage,ce fut un lieu-clé de la vie des enfants pendant la guerre où étaient transmises des valeurs éducatives,morales et patriotiques importantes et ce malgré le risque encouru de sanctions ou de fermetures par l’occupant. C’était également l’endroit où il était possible pour les enfants de bénéficier de distributions de nourriture ou de vêtements dont ils auraient peut-être privés autrement. La guerre aura également un impact sur le système scolaire après guerre : les leçons seront axées sur le souvenir des années de guerre et ceux des maîtres ayant servis au front seront des figures marquantes pour des générations d’élèves spécialement pendant le deuxième conflit mondial. Du point de vue du développent pédagogique, si la guerre a freiné la mise en oeuvre des reformes de 1914 et qu’il fallut leur donner une nouvelle impulsion après guerre, le terreau fut également fertile pour l’émergence de nouvelles pédagogies et en quelque sorte, la victoire de l’apprentissage sur la destruction.

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