# L'Ambulance de L'Océan

La Panne sera, une fois le front stabilisé, un lieu de repos et de convalescence pour les soldats. Les hommes relevés de leurs fonctions au front appréciaient particulièrement d’y venir pour le retour à la "civilisation" et la proximité de l’hôpital qui permettait de rendre visite à un camarade blessé.

Les infirmières à l’Hôpital de L’Océan

  - Collection Cegesoma – Bruxelles, photo n°92268 ©

Les infirmières à l’Hôpital de L’Océan - Collection Cegesoma – Bruxelles, photo n°92268 ©

L’Ambulance de l’Océan (durant la Première Guerre mondiale le terme ambulance signifie hôpital de campagne) pourra se vanter d’avoir le taux le plus bas de décès de tous les hôpitaux chirurgicaux de cette guerre. Ce constat n’est pas dû au hasard, son organisation, les moyens mis en œuvre pour fournir des soins de qualité et la compétence de son personnel contribueront à cet exploit. Plongeons ensemble au cœur de cette grande machine que fut l’hôpital de L’Océan.

Pour soigner les blessés, ni le Service Santé de l’armée ni la Croix-Rouge ne prévoyaient dans leur structure initiale la construction d’hôpitaux sur la ligne de front. Au début de la guerre, les blessés seront donc soignés à "l’arrière" avec toutes les conséquences négatives que cela pouvait engendrer. On fera appel à Antoine Depage pour organiser et améliorer les soins que l’on pouvait apporter aux blessés en réduisant notamment la distance de la prise en charge de ceux-ci.

Ce projet ne se fera pas sans mal. Outre les aspects techniques et économiques, ce seront les divergences d’opinion entre le général Léopold Mélis et Antoine Depage qui poseront problème à la création de l’hôpital de L’Océan. Pour le général Mélis, médecin également, qui dirigeait le Service Santé de l’armée, établir un hôpital aussi près de la ligne de front était trop risqué. Ce point de vue allait totalement à l’encontre de celui d’Antoine Depage.

Le caractère de Depage sera le principal reproche que l’on pouvait faire au chirurgien. Homme de poigne, amoureux du travail bien fait, il ne supportera que très rarement les manquements des médecins et officiers de l’armée. De plus, pour mettre en application ses idées, il n’hésitera pas à outrepasser tous les règlements qu’il jugera abjects par rapport à sa logique scientifique. Ainsi "soigner à tout prix" pouvait se comprendre dans les deux sens du terme. Soucieux de ses patients, il exigera des installations relativement chères, mais essentielles pour sauver des vies. Il aura beaucoup de mal à accepter et surtout à comprendre la logique militaire qui voulait qu’il obéisse à un médecin moins expérimenté, le général Mélis, mais plus gradé que lui.

Appuyé par les souverains belges , Antoine Depage entreprend la création d’un hôpital à La Panne. Le bâtiment réquisitionné à cet effet sera le Grand Hôtel de l’Océan. Celui-ci comporte une centaine de chambres et fait face à la mer. Les difficultés pour transformer cet hôtel en hôpital seront nombreuses mais le docteur Depage, homme d’action aux idées novatrices, ne se laissera pas souvent décourager.

Cet hôtel, destiné à accueillir les touristes l’été, était dépourvu de chauffage central alors que le futur hôpital, lui par contre, était censé fonctionner toute l’année. Antoine Depage se rend alors à Londres pour pallier ce problème avec un de ses anciens élèves médecin et ingénieur civil. Ils réussissent à obtenir un chauffage destiné à la base à un château écossais mais qui n’avait pas pu être livré à cause de la guerre. A. Depage en profitera aussi pour rapatrier du matériel médical étant donné que les ressources sur le continent étaient limitées.

En quelques semaines, ce médecin consciencieux transformera un hôtel de La Panne, situé à une douzaine de kilomètres du front, en une ambulance de grande chirurgie. La force du chirurgien résidait dans son organisation rigoureuse et rationnelle. L’Ambulance de L’Océan sera organisée par type de blessure. Ainsi un service sera dédié aux blessures au crâne, un autre pour les blessures de l’abdomen, etc.

Antoine Depage, tout au long de sa carrière, accordera une grande importance à la formation et à la compétence de son personnel. Chacun des services de l’hôpital de L’Océan est composé de médecins, d’infirmières et de brancardiers qui se spécialisent pour le service auquel ils sont attachés. Ce dernier justifiera son choix : "Les chirurgiens et spécialistes attachés à un hôpital doivent être habitués à leurs fonctions pour donner leur plein rendement. Ils doivent donc pouvoir être maintenus dans leur service d’une façon permanente et, au besoin, pendant toute la durée des hostilités. C’est une erreur grave, tant au point de vue pratique qu’au point de vue scientifique, de détacher d’une formation hospitalière un spécialiste qui y rend service, uniquement pour satisfaire un légitime désir des médecins de venir, à tour de rôle, jouir des avantages que leur offre un grand hôpital. Si un roulement de cette nature est désirable, il ne doit pas se faire au détriment des blessés."

Cette volonté de ne pas changer l’équipe médicale attachée à un service fera de nombreux mécontents. Les deux raisons principalement invoquées par les médecins, engagés dans le conflit, pour faire partie de l’hôpital de L’Océan sont : la volonté de pratiquer à nouveau de la médecine dans des conditions adéquates et l’envie de parfaire leur formation dans un hôpital qui sera à la pointe de la technologie pour l’époque. Comme en témoigne le jeune médecin Paul De Backer qui sera à deux doigts de quitter le front pour rejoindre L’Océan : "Je demande à passer à l’arrière ; puissé-je réussir à être admis dans un hôpital. Je souffre d’ailleurs d’une crise de découragement sérieux à l’idée qu’il faudra recommencer la médecine après la guerre, science que je n’exerce plus depuis deux ans. À quoi m’ont servi toutes mes fatigues avant la guerre et toutes mes dépenses faites pour suivre les cours à Paris (juin 1916) ; malgré mon espoir d’être envoyé à l’arrière dans un service d’hôpital, rien ne paraît aux ordres ; quel tort immense la guerre aura fait à mes connaissances médicales, pendant que d’autres se perfectionnent dans leurs connaissances. À quoi bon avoir usé de trop de courage pendant cette horrible guerre ; comme presque toujours le travail ne m’a servi à rien ! (…)"

Pour le recrutement des infirmières, Antoine Depage prendra uniquement des infirmières formées ou ayant reçu un minimum d’instruction. Lorsqu’il manquera d’infirmières provenant des écoles d’infirmières belges, il fera appel aux infirmières britanniques extrêmement réputées.

Il s’entoure pour ce projet de nombreuses personnes avec qui il a déjà travaillé et dont il est certain des qualités. Lorsqu’il quitte l’Institut Jeanne d’Arc de Calais où une ambulance a été installée, il la confie au docteur Neuman avec qui il a travaillé lors de la Guerre des Balkans. Ainsi, Antoine Depage est soucieux de laisser les hôpitaux qu’il dirigeait aux mains de personnes compétentes et qui, si possible, ont la même conception de la médecine que lui.

Pour rétablir le moral des soldats, il ne fallait pas seulement compter sur la médecine. Un sourire valait parfois bien plus qu’un traitement médical

L’Océan cette machine à guérir

Antoine Depage ne lésinera jamais sur les moyens à utiliser pour soigner ses patients. L’hôpital de L’Océan n’aura rien à envier aux meilleurs hôpitaux de l’époque. Il est équipé de différents services : radiologie (grâce aux inventions de Marie Curie), laboratoires, pharmacie qui contenait les nouveaux antiseptiques modernes. La plupart des disciplines médicales sont donc couvertes par l’hôpital et attirent bon nombre de spécialistes venus de France ou d’Angleterre. L’Ambulance n’aura donc pas l’unique rôle de soigner mais aussi de développer la recherche médicale.

Pour cimenter la cohésion et rendre le plus efficace possible l’action médicale, il met l’accent sur l’esprit d’équipe et la responsabilité. Si chaque chef de service jouit d’une liberté d’action au sein de l’hôpital, ce qui favorise l’esprit d’initiative cher à Antoine Depage, il doit néanmoins rendre des comptes. Un rapport quotidien des différents services est effectué lors d’une réunion. Celui-ci permet l’échange entre les médecins ainsi que la possibilité de signaler les erreurs ou anomalies constatées dans l’hôpital.

Des fermes seront utilisées pour fournir les produits laitiers et pouvaient servir, le cas échéant de réserve de viande.

Une des choses les plus remarquables de l’hôpital sont ses ateliers spécialisés. L’apparition de blessures terribles telles que les gueules cassées (soldats défigurés par l’artillerie) demandent des reconstructions chirurgicales poussées. Dans les ateliers spécialisés de l’hôpital, on fabrique, entre autres, différents types de prothèses qui permettront aux blessés de retrouver une certaine mobilité.

La guerre des tranchées apportera également son lot de maladies. Parmi celles-ci : la gale. Les soldats au front évoluaient dans des conditions déplorables. Le manque d’hygiène entraînait la propagation de maladies. Pour remédier à cela, à La Panne, on crée des bains qui permettent de désinfecter totalement le soldat du parasite dont il est victime.

Comme il a été évoqué dans les paragraphes précédents, L’Océan attirera et fascinera de nombreux médecins par les travaux scientifiques qui y seront effectués. Chaque semaine, des conférences y étaient données pour partager les nouvelles techniques médicales ou exposer de nouveaux problèmes inhérents à la chirurgie de guerre. Cette émulation de savoirs aboutira à une publication scientifique en 3 tomes qui s’intitule : "Les travaux scientifiques de l’Ambulance de L’Océan".

L’aspect religieux sera présent aussi à l’hôpital de L’Océan. La guerre ravage les églises et laisse le mobilier religieux à l’abandon. En octobre 1915, pour revaloriser ces objets de culte, on construit, à côté de l’Ambulance, une chapelle dédiée au culte catholique.

Pour rétablir le moral des soldats, il ne fallait pas seulement compter sur la médecine. Un sourire valait parfois bien plus qu’un traitement médical. Dans cette optique, on ne pouvait pas ne pas introduire les loisirs dans la vie du soldat. La Panne organisera, par l’intermédiaire d’artistes français - venus pour la plupart clandestinement - des concerts et des spectacles pour distraire les soldats en permission. À L’Océan, la Reine des Belges voulait proposer des animations effectuées par des soldats qui, à la veille de la guerre, étaient encore des artistes. Avec le matériel que possédait L’Océan, est mis en place un petit orchestre qui donne ses représentations dans une de salles de l’hôpital. En 1917, un des pavillons de l’hôpital sera même entièrement dédié au spectacle cependant sa fonction dépendra du nombre de blessés.

Bien qu’on essaye de faire "oublier" la guerre à ces blessés, les bombardements maintiendront dans les esprits la persistance du conflit. Le général Mélis aura beaucoup de mal à accepter l’idée de la création d’hôpitaux aussi proches du front. Ainsi, il rappellera sa position quand l’Ambulance sera victime des bombardements ennemis. Étant donné que cette dernière se situait à proximité des divisions de réserve (les soldats mis au repos) de l’armée, elle sera la cible involontaire de l’artillerie allemande.

Le vide et le chagrin qu’elle laisse dans le cœur du chirurgien inconsolable lui coupent toute saveur et envie de se battre

Donner sa vie pour en sauver d’autres

Si la qualité des soins et l’importance de la technologie permettent de sauver de nombreuses vies, ils poseront de nombreux problèmes de budget et de survie à l’Ambulance de L’Océan. Rien que les voitures d’ambulance utilisées faisaient fondre une bonne partie des économies par l’énorme consommation d’essence qu’elles demandaient. Tout ceci amènera l’Ambulance de L’Océan à faire appel aux dons. En 1914, les pavillons et le matériel nécessaire à la création de l’hôpital seront presque exclusivement financés avec l’argent récolté en Angleterre par la reine des Belges, Élisabeth, et le comité anglo-belge de la Croix-Rouge de Londres.

Bien que très importante, la générosité des Britanniques ne suffit pas. Antoine Depage et son épouse ont de nombreux contacts, y compris aux États-Unis où ce dernier s’est déjà rendu. L’extrême nécessité d’argent pousse alors Marie Depage à s’engager dans une mission de sensibilisation de l’opinion américaine dans le but d’obtenir des promesses de dons. En janvier 1915, elle embarque sur un paquebot en direction des États-Unis. Sa mission sera couronnée de succès : elle récoltera pas moins de 100.000 dollars pour l’hôpital. Grâce à ses conférences, elle réussira à sensibiliser les Américains au triste sort de la Belgique.

Dans les derniers jours du mois d’avril 1915, Marie Depage doit embarquer sur le SS Lapland et rejoindre un couple d’amis qui quitte lui aussi New York. Cependant, voulant un peu prolonger sa mission, elle part plus tard que la date initialement prévue et embarque à bord du RMS Lusitania. Antoine Depage se rend en Angleterre pour accueillir son épouse qui doit arriver à Liverpool. Le 7 mai 1915, c’est la catastrophe, au large des côtes irlandaises, le paquebot Lusitania est torpillé par le sous-marin allemand U-boot 20, 1.100 personnes perdront la vie dont Marie Depage. Le Lusitania deviendra un symbole, martyre de la barbarie allemande. Le fait de couler un bateau transportant des civils (Américains entre autres) sera très mal perçu par l’opinion publique et aura un impact sur l’engagement, en 1915, des États-Unis jusque-là toujours neutres. Cependant, les Britanniques avoueront en 1972, que le paquebot transportait de nombreuses munitions et que celui-ci aurait dû être escorté par un croiseur de la Royal NAVY (armée maritime britannique). Le jeune commandant du U-boot 20, Walther Schwieger âgé de 30 ans au moment des faits, savait qu’il n’était presque pas possible de couler un tel paquebot avec le peu de torpilles qu’il lui restait, il voulait tout au plus l’immobiliser. À sa grande surprise, une seule torpille a suffi. On entendit étrangement deux explosions. La première après l’impact de la torpille et une deuxième beaucoup plus puissante. Ce serait l’explosion des munitions qui aurait envoyé par le fond le Lusitania. Le commandant allemand sera blâmé par son propre gouvernement pour cette attaque. L’image de l’Allemagne sera fortement détériorée suite à ce torpillage, ce que redoutait fortement le gouvernement allemand. Le commandant du Lusitania avait été averti de la présence d’un sous-marin allemand au large des côtes irlandaises et attendait en vain la protection qu’on lui avait promise. Les Britanniques connaissaient donc les risques de la traversée et de nombreux mystères planent encore sur ce naufrage.

Il est impossible de décrire l’immense douleur qui envahit le chirurgien au moment où il apprend que son épouse fait partie des victimes. Il ne pourra s’empêcher de repenser à tous ces moments de complicité qu’il a eus avec son épouse. Elle qui était vraiment complémentaire avec lui, elle qui était partie pour récolter des dons pour que son projet soit viable, elle qui était avant tout une épouse dévouée, une mère formidable. Le vide et le chagrin qu’elle laisse dans le cœur du chirurgien inconsolable lui coupent toute saveur et envie de se battre. A. Depage est seul, il n’a plus de famille, deux de ses fils sont au front et le troisième en Belgique occupée.

Il rapatrie le corps de son épouse qu’il ensevelit au sommet d’une dune face à la mer. À la fin de la guerre, elle sera enterrée dans cette nouvelle Belgique libre à laquelle elle aspirait tant. En souvenir de son épouse, une partie des pavillons destinés à la recherche sera nommée "Fondation Marie Depage".

Dans ces circonstances, il pouvait compter sur son personnel et les souverains qui l’estimaient énormément. La Reine des Belges rend de nombreuses visites aux patients de l’hôpital de L’Océan et essaie de motiver un maximum son entourage. Sachant que ce qui permettrait le plus de remonter le moral au médecin serait de revoir un de ses fils, la Reine entreprend toutes les démarches nécessaires pour faire venir Henri, son plus jeune fils auprès de son père. La joie des retrouvailles sera immense. Henri Depage découvrira avec admiration toute l’installation de l’hôpital de L’Océan et participera même comme apprenti à la création de prothèses.

Cette guerre n’épargnera personne et les mauvaises nouvelles seront nombreuses. En octobre 1915, ce sera un nouveau coup dur pour Antoine Depage. L’infirmière qu’il avait nommée à la tête de son école d’infirmière sera exécutée par les Allemands. Cette nurse anglaise n’est autre qu’Édith Cavell. Mais il ne se laissera pas abattre et continuera tout au long de la guerre de se battre à sa manière c’est-à-dire "en sauvant des vies".

L’hôpital de L’Océan sera plus qu’une grande réussite belge et internationale. De par son efficacité et ses avancées techniques, cette Ambulance deviendra un modèle pour les alliés. Après la création de L’Océan, de nombreux hôpitaux seront créés suivant les mêmes caractéristiques, dont la proximité du front. Malgré les difficultés, le docteur Depage et son personnel ne laisseront pas fléchir leur moral. Touché par le deuil de sa femme, il n’abandonnera pas ses fonctions.

Aujourd’hui, seule une petite plaque commémorative discrète subsiste à cette Ambulance majestueuse. C’est entre autres au travers des nombreux témoignages que l’on peut rendre hommage à toutes ces personnes qui se sont relayées sans cesse pour faire vivre ce que tant d’hommes se sont acharné à détruire.

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