# L'alcool pendant la Grande Guerre

Liqueurs La Carmélitine (1914)
Marque qui produisait des boissons alcoolisées tels que rhum, anisette, triple sec, liqueur de fraise, élixir national, curaçao brun et kirch. Produits vendus dans les magasins Delhaize. Un des seuls débiteurs de boissons alcoolisées variées, Delhaize était souvent mentionné dans des listes d'achats de la population et de diverses institutions. Curieusement, dans une école normale bruxelloise gérée par des soeurs, le "rhum Delhaize" figurait dans les listes d'achats au moins une fois par mois en 1917.  - Archives Groupe Delhaize ©

Liqueurs La Carmélitine (1914) Marque qui produisait des boissons alcoolisées tels que rhum, anisette, triple sec, liqueur de fraise, élixir national, curaçao brun et kirch. Produits vendus dans les magasins Delhaize. Un des seuls débiteurs de boissons alcoolisées variées, Delhaize était souvent mentionné dans des listes d'achats de la population et de diverses institutions. Curieusement, dans une école normale bruxelloise gérée par des soeurs, le "rhum Delhaize" figurait dans les listes d'achats au moins une fois par mois en 1917. - Archives Groupe Delhaize ©

"Dans la plupart des ménages, on était habitué à certaines bières de table et, à condition d’en user modérément, il n’y avait point de raison pour changer. Mais, de divers côtés, on me signale la mauvaise qualité de la bière et ce au moment où elle augmente de prix, tandis que diminuent les ressources." C'est de cette manière que Tante Colinette résuma dans son recueil de recettes et conseils pour ses ménagères lectrices publié en 1915, la pénurie de bière ainsi que sa baisse de qualité en Belgique. Cette boisson qui connaissait une immense popularité, a subi de manière directe les conséquences de la guerre. En effet, une grande partie des brasseries traditionnelles ont été contraintes à la fermeture suite à la difficulté d’accéder aux matières premières nécessaires au brassage, ainsi qu'à la diversification des goûts principalement dus au besoin de substituer – ou de combiner - les céréales de base. Cette boisson alcoolisée (à l'instar du vin, de l'eau-de-vie, du cidre, du genièvre, du cognac, etc.) qui était disponible dans les établissements survivants aux difficultés de la guerre, a fini par devenir une menace latente pour l’ordre public. Le danger d’un excès de sa consommation était une préoccupation constante pour les autorités et les contrôles sur les producteurs et les distributeurs étaient à l’ordre du jour.

Dans le combat quotidien pour maintenir l'équilibre entre la satisfaction des clients et la rentabilité de ces débits de boissons alcoolisées, les Belges ont vu leurs habitudes alimentaires nettement affectées. La hausse des prix des matières premières combinée à celle des prix des boissons a engendré une diminution du nombre de consommateurs et un renforcement des contrôles des abus de la consommation d’alcool par les Allemands. Les dynamiques de production et de distribution affectaient directement les propriétaires des cafés, restaurants et tavernes privés, les commerçants, les brasseurs et, de manière générale, la population. En effet, cette dernière était obligée d'adapter son quotidien, contrainte de subir non seulement la pénurie, mais aussi les vols pratiqués par les agiles commerçants du marché noir, et les contrôles et réquisitions de l’occupant allemand.

L’alcool et le quotidien de la guerre

"Depuis quelques jours, on constate de nombreux cas d’ivresse publique. On m’assure que des débitants de boissons enfreignent les prescriptions de l’Autorité et débitent de l’alcool. Je crois devoir prévenir les exploitants que la police est invitée à rechercher les infractions et que la fermeture de tout établissement où se débite de l’alcool sera immédiatement ordonnée." Voici l’avis signé par le bourgmestre de la Ville de Bruxelles, Maurice Lemonnier, envoyé en juin 1915 aux propriétaires de tous les restaurants, cafés et tavernes débiteurs de boissons alcoolisées de la ville. Il s'agit seulement d'un exemple visant à montrer comment les efforts fournis par les autorités officielles de la Ville pour restreindre la vente et la consommation d’alcool se voyaient en permanence altérés par les innombrables rapports des contrôles policiers qui attestaient de ventes illégales. La norme était alors de fermer la porte et d’éteindre les lumières des établissements à l’heure règlementaire. Il arrivait souvent dans quelques locaux que les portes donnant sur la rue se ferment à l'heure de couper l'électricité. Quelques bougies s’allumaient alors pour guider la clientèle fidèle qui connaissait le chemin “alternatif” vers la porte de service.

L’achat des boissons ainsi que la manière dont les établissements arrivaient à se procurer des bouteilles de Hasselt, de Schiedam, de cognac, d'eau-de-vie, de vin, de bière et de genièvre, feront toujours partie de cette histoire particulière de la guerre qui cache derrière elle les logiques du marché noir et de l’échange en espèces. Le commerce des boissons alcoolisées a toujours été accepté pendant la période de l’occupation mais, par exemple, dans certaines provinces belges il était interdit de transporter et de commercialiser plus de 6 litres par personne. En restreignant les horaires de fermeture des établissements débiteurs d’alcool (à 21h15 à la fin de 1914 et à minuit à partir d’août 1916) les autorités croyaient contrôler l’accès à cette boisson. Pourtant, les possibilités offertes par le marché noir aux établissements et aux familles qui pouvaient se le permettre, constituaient des exceptions aux règles imposées par l’occupant.

D'autre part, le débit officieux de boissons ne répondait pas seulement à un besoin économique ou gustatif, mais il s’agissait aussi d'actes nationalistes, parfois à la limite de la charité. Surtout à la campagne, plus proche du passage des troupes militaires, des femmes généreuses partageaient avec les soldats de l’eau potable, du cidre et des infusions florales faits maison ou des restes d’alcool cachés dans leurs greniers. Ces boissons alcoolisées reçues étaient pour les passants, parfois, la seule manière de reprendre des forces et de continuer une guerre que l'on avait imaginée beaucoup plus courte et moins violente. D’ailleurs, dans la liste des produits de ravitaillement militaire, l’importance de l’alcool était comparable à celle de la soupe! Pour l’ensemble de la population civile belge, la consommation d’alcool était souvent une manière de rendre le quotidien de la guerre plus vivable. Voici comment la chose a été annoncée dans le manuel d’ Utilisation rationnelle des déchets ménagers en 1916: "Les consommations alcooliques, absorbées avec modération, contribuent au relèvement du moral abattu par le caractère déprimant de nos hivers, pluvieux et interminables!"

Pour l’ensemble de la population civile belge, la consommation d’alcool était souvent une manière de rendre le quotidien de la guerre plus vivable.

La guerre et la bière

La bière, un des symboles de la Belgique et la boisson la plus consommée dans le pays, était préparée déjà depuis l’ancienne Mésopotamie. Elle a commencé à être produite en Belgique dès le Moyen Âge. Les transformations subies dans les techniques pour sa préparation depuis le XIXe siècle ont fini par améliorer sa qualité et par conséquent, faire augmenter sa consommation. A cette même période, le nombre de brasseries se multipliait à travers le pays. Malheureusement, suite à l’invasion allemande de 1914, toute l’industrie brassicole s’est vue affectée par les conséquences de l'occupation. L’approvisionnement en céréales était de moins en moins garanti et les brasseurs belges qui réussissaient à maintenir leur production malgré les difficultés de la guerre, ont dû s’adapter en ayant recours à de nouvelles matières premières.

Le Comité National de Secours et d’Alimentation (CNSA) et la Commission for Relief of Belgium (CRB, commission internationale dont le siège était à Londres) chargés du ravitaillement de la population belge, ont dû faire face aux difficultés de l’importation et la distribution des denrées alimentaires de première nécessité. Malgré la place occupée par la bière dans la palette des saveurs quotidiennes belges, la distribution des céréales pour les brasseries ne faisait pas partie des priorités dans les premiers mois de l’occupation allemande. Comme le confirme ce communiqué du CNSA en 1915: "Le Comité décide de ne pas intervenir pour le moment. Mr. Francqui, le Président, fait connaître qu’il a conseillé aux brasseurs, malteurs et aux fabricants de chocolat, de chercher à résoudre, par leurs propres moyens, les questions qui les intéressent, le Comité National ne pouvant, pour le moment, songer à entreprendre l’importation et la distribution dans le pays des produits nécessaires à ces diverses industries." Toutefois, même en ne considérant pas la bière comme une priorité alimentaire jusqu’au début de 1915, le CNSA a reconnu la valeur populaire de cette boisson et a mis en place plusieurs stratégies de médiation entre les brasseurs et les autorités allemandes. Cependant, l’exportation de bière belge a été interdite pendant toute la durée de l’occupation et c’était au travers du marché noir que quelques litres de bière arrivaient à traverser les frontières.

Le Comité décide de ne pas intervenir pour le moment. Mr. Francqui, le Président, fait connaître qu’il a conseillé aux brasseurs, malteurs et aux fabricants de chocolat, de chercher à résoudre, par leurs propres moyens, les questions qui les intéressent, le Comité National ne pouvant, pour le moment, songer à entreprendre l’importation et la distribution dans le pays des produits nécessaires à ces diverses industries.

Etant donné que la production de bière faisait déjà partie du répertoire des produits nationaux avant la guerre et qu’il y avait un grand nombre de brasseries à la fin du XIXe siècle, la Fédération Nationale des Brasseurs Belges (aujourd’hui l’Union des Brasseurs Belges) a dû s’adapter à la série d’arrêtés qui limitaient sa production et, surtout, sa distribution. L'une des raisons pour lesquelles les autorités allemandes autorisaient le fonctionnement du CNSA et de la CRB était le fait que l'alimentation distribuée par ces derniers était uniquement réservée à la population belge non militarisée. Pour cette même raison la vente de la bière s'est vue appliquer le même principe. En novembre 1917 la nécessité d’interdire la distribution des denrées de base aux étrangers est rendue officielle et s'applique en premier lieu aux Allemands eux-mêmes:

Nous exigerons donc de tous les brasseurs qui voudront participer à la distribution des orges ou des malts l’engagement par écrit d’observer les conditions imposées par le gouvernement de Sa Majesté Britannique sous peine pour tout brasseur les enfreignant d’être privé de marchandise; c’est-à-dire: A) qu’ils ne partageront avec personne la matière brute délivrée. B) qu’ils ne vendront de la bière à aucun Allemand ou à quiconque agissant pour un Allemand. C) qu’ils ne fourniront qu’aux débits ayant obtenu les licences nécessaires et ne vendent que de la bière à consommer sur place.

Avec cette limitation de la vente et la prise en compte du besoin de supporter les quelques brasseries nationales restantes, un communiqué de 1917 décrète que la Fédération Générale des Brasseurs Belges doit dorénavant rembourser à la CRB toutes les dépenses faites lors de l’importation des matières premières pour la production. Traditionnellement préparée à base d’orge malté, la pénurie de céréales a contraint quelques brasseurs à utiliser également le seigle – dans certains cas il s’agissait de mélanges - et, comme dans tous les espaces alimentaires, un tout nouvel ingrédient: le maïs. Connu et utilisé seulement de manière ponctuelle, les brasseurs ainsi que les consommateurs ont dû intégrer le maïs, originaire d’Amérique, dans le répertoire des saveurs de guerre.

Un grand pourcentage de brasseries européennes utilise encore aujourd’hui le maïs de façon régulière. Son ajout apporte en effet de la douceur à la bière car il en produit le sucre. Sans pouvoir identifier exactement de quelle manière et en quel pourcentage le maïs, le seigle, l’orge ou le houblon étaient utilisés dans les processus de brassage en Belgique entre 1914 et 1918, il s’agissait sans aucun doute de fabrications à base de substitutions et de mélanges des céréales à disposition.

Au cours du XIXe siècle et pendant les années précédant l’occupation de 1914, la bière était le symbole de la consommation populaire. Alors que les classes sociales belges les plus aisées se distinguaient du reste de la société en buvant du vin, la bière était la boisson des classes ouvrières et paysannes. Ces associations n’ont pas changé avant l’après-guerre, voire, les années 1930. A la différence de la France où le vin se consommait de manière beaucoup plus généralisée, il s’agissait, au début du XXe siècle en Belgique, d’un produit de luxe que l'on trouvait principalement sur les tables bourgeoises comme celle de la charolaise Madame Germaine Servais où le Mouton Rothschild du Médoc était énoncé dans plusieurs listes d’achats qu’elle a inclus dans son livre de recettes personnelles.

Alors que les classes sociales belges les plus aisées se distinguaient du reste de la société en buvant du vin, la bière était la boisson des classes ouvrières et paysannes.

Aujourd’hui, les boissons alcoolisées disponibles sur le marché sont très nombreuses et variées; la création continue de nouveaux produits fait concurrence à des boissons de longue tradition. Elles varient aussi bien dans leur prix que dans leur qualité, et pas toujours de façon proportionnelle. Rappelons cependant au lecteur que les tranchées de la guerre de 1914-1918 ont été un lieu de découverte pour plusieurs jeunes soldats belges d’origine populaire, qui ont pu y goûter pour la première fois le goût particulier du raisin transformé en vin!

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