# Introduction

Manger pendant la Grande Guerre: l’art de lutter contre la faim

Alimentation  - Tous droits réservés ©

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Derrière le passage des bottes, des chevaux et des véhicules avec lesquels les troupes allemandes ont occupé la Belgique en 1914, se cachent des histoires incroyables qui attendent toujours d’être racontées. Les cinquante et un mois durant lesquels les Belges ont vu défiler les nouveaux arrivants, ces étrangers parlant une langue méconnue par un grand pourcentage de la population, ont été une période de menace partagée à la fois par l’occupant et l’occupé. Cette menace a un nom : la faim.

Pour un pays comme la Belgique, récemment industrialisé au début du XXe siècle, au moins un tiers des produits nécessaires à alimenter sa population devait être importé. Suite à l’occupation qui a imposé de fortes restrictions dans les échanges alimentaires transfrontaliers, le quotidien des Belges fut bouleversé; de nouveaux moyens pour se ravitailler ont dû être mis en place. En ville comme à la campagne et dans les tranchées, les Belges ont en effet été confrontés à un approvisionnement en vivres inconstant et ont dû subir les altérations du marché alimentaire provoquées par les réquisitions – souvent forcées - et par les actes des accapareurs, voleurs et falsificateurs.

Seules la création et l’alliance autorisées par les Allemands du CNSA (Comité National de Secours et d’Alimentation) et de l’aide internationale gérée par la CRB (Commission for Relief of Belgium) ont amoindri les effets de la menace constante de la famine. Outre les Magasins Communaux chargés de la distribution officielle, certaines œuvres nationales du CNSA ont cherché à garantir au moins un repas complet par jour aux citoyens les plus vulnérables : la Soupe Scolaire pour les enfants et la Soupe Populaire pour les démunis. A côté de ces énormes quantités de soupes réconfortantes pour le ventre et l’esprit, se trouvait une plus grande variété de plats servis sur les tables parfaitement dressées des Restaurants Economiques qui accueillaient une clientèle " petite-bourgeoise ".

A l’échelle domestique, des palliatifs ont aussi dû être élaborés. L’image que l’on se fait d’une période de guerre est souvent accompagnée d’une idée de nouveauté. Les cuisinières belges ont ainsi dû accommoder le besoin de nourrir leur famille à la faible quantité de produits disponibles. L’utilisation du maïs dans la préparation du pain et de la bière, l’augmentation des recettes à base de riz et " l’invention " de boissons composées de fleurs et de racines sauvages sont quelques exemples de ces nouveautés pour la palette des saveurs de guerre. Leurs usages sont repérables dans de témoignages merveilleux : les journaux de soldats, les manuscrits rédigés en cuisine, les livres d’alimentation économique.

Les assiettes familiales garnies de pommes de terre ou de riz, de pain et de haricots, de restes de viande - souvent préparée en soupe ou en ragoût - étaient consommées par la majeure partie de la société: ouvriers, paysans et membres de la classe moyenne. Outre ce ravitaillement auprès du système officiel, le marché noir était aussi le rendez-vous des citoyens plus fortunés et offrait à des prix exorbitants une sélection de produits introuvables ailleurs. Saviez-vous que des huîtres d’Ostende, du foie gras français et des bouteilles de Champagne étaient présents sur les tables bourgeoises de Charleroi pendant le conflit ?

Les différences dans la manière de combattre la faim, la pénurie et les abus ont déterminé la façon de survivre; l’adaptation à la Grande Guerre en Belgique fut, avant tout, une lutte entre le besoin et la résignation au travers de l’art de la substitution.

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