# Imaginer la guerre en Belgique avant 1914

«1914… En observation sur le champ de Bataille de Waterloo» 
Carte postale française du début de la Première Guerre mondiale. On y voit cinq cavaliers belges posant devant la butte du lion de Waterloo. Les campagnes napoléoniennes constituent la dernière «Grande Guerre» européenne dans la mémoire des belligérants de 1914. La plupart d’entre eux s’inspirent largement de cette expérience pourtant très ancienne dans leurs réflexions tactiques et stratégiques  - avec de terribles conséquences pour les combattants. Editeur parisien inconnu.   - Collection privée, Nicolas Mignon. ©

«1914… En observation sur le champ de Bataille de Waterloo» Carte postale française du début de la Première Guerre mondiale. On y voit cinq cavaliers belges posant devant la butte du lion de Waterloo. Les campagnes napoléoniennes constituent la dernière «Grande Guerre» européenne dans la mémoire des belligérants de 1914. La plupart d’entre eux s’inspirent largement de cette expérience pourtant très ancienne dans leurs réflexions tactiques et stratégiques - avec de terribles conséquences pour les combattants. Editeur parisien inconnu. - Collection privée, Nicolas Mignon. ©

En 1914, les grands magasins Delhaize sortent une nouvelle tablette de chocolat : "Souvenir de Waterloo" ! C’est que la Belgique toute entière se prépare pour le centenaire de la bataille qui aura lieu l’année suivante… Il n’est pas question de manquer une date aussi importante, qui verra certainement déferler sur la Belgique les touristes anglo-saxons et français.


Pour les Belges de 1914, les événements de juin 1815 (Quatre-Bras, Ligny, Waterloo) constituent la dernière "Grande Guerre" vécue sur le territoire national. Depuis, les Belges ont connu un siècle de paix, autant dire une éternité ! Certes, la révolution belge a entraîné plusieurs affrontements contre les troupes hollandaises, mais ils n’ont rien eu de comparable avec l’ampleur de ceux de l’époque napoléonienne. A l’exception des Anversois, qui ont vécu le siège de la forteresse en 1832, la population belge a peu souffert des combats, qui n’ont guère concernés que des volontaires. Le dernier d’entre eux, Philippe-Joseph Demoulin, meurt en 1912 à 102 ans. Le dernier "ancien combattant" de 1830 n’a donc pas connu l’invasion de 1914… En 1870 ensuite, l’alerte a été chaude : l’armée belge est mobilisée pour protéger le pays, menacé sur sa frontière sud par les affrontements entre Français et Prussiens. Mais la Belgique échappe finalement aux combats. 44 ans plus tard, seules les personnes âgées des régions frontalières se rappellent encore le son des canons, apporté par le vent.

 

En 1914, les Belges n’ont donc plus aucune expérience directe de ce qu’est une guerre. Les images qu’ils s’en font proviennent soit de la mémoire familiale ou collective d’événements anciens (1870) ou très anciens (1830-1832, voire 1815), soit de fictions (littéraires, cinématographiques), soit enfin des médias et de leurs reportages sur les conflits les plus récents. Comment ces hommes et ces femmes peuvent-ils imaginer la guerre, eux qui, comme nous, n’ont jamais connu que la paix ? Voici quelques éléments de réponse.

La guerre telle qu’on s’en souvient

Pour la majorité de la population belge, peu lettrée et n’ayant qu’un accès limité à la culture livresque, le regard sur la guerre est d’abord une question de mémoire populaire. Des récits des guerres napoléoniennes restent très vivaces dans de nombreuses familles, qui se souviennent de leurs aïeux enrôlés dans l’armée française (au besoin par la force), des récits des survivants de la Grande Armée ou de l’occupation alliée. Beaucoup de Belges de 1914 ont connu des témoins directs de l’époque. Ephrem Danvoye, un habitant de Seloignes (Hainaut), s’en souvient et en prend note dans son journal de guerre, en octobre 1918 : "A l’âge de 6 ou 8 ans, j’ai connu un vieillard de 97 ans qu’on appelait le gros Soris qui se rappelait avoir vu les Cosaques passer à Seloignes avec leurs canons". Comme E. Danvoye est né en 1875, "le gros Soris" devait être né dans les années 1780 et avait donc certainement des souvenirs très nets du début du XIXe siècle.

 

Ces souvenirs seront parfois exploités par la propagande belge. L’exemple le plus connu en est la réédition, pendant la guerre, d’une chanson wallonne de Jacques-Joseph Velez : "Sav’bien çou qu’c’è qu’on prussien ?". Cette satire de l’occupation de Liège par les Prussiens en 1815-1816 les présente comme des soudards gloutons, avinés et grossiers. Cent ans plus tard, elle était évidemment d’une actualité criante… Son utilisation par la propagande belge ne doit pas faire oublier qu’elle témoigne d’une véritable mémoire des événements, mémoire réactivée en 1870 par le risque d’une nouvelle invasion prussienne.

Pour les Belges de 1914, les événements de juin 1815 (Quatre-Bras, Ligny, Waterloo) constituent la dernière "Grande Guerre" vécue sur le territoire national. Depuis, les Belges ont connu un siècle de paix, autant dire une éternité !

La plume et l’épée

Guerre et littérature ont souvent fait bon ménage et les élèves des collèges belges de 1914, qui doivent s’escrimer sur les vers d’Homère, sont bien placés pour le savoir. Toute comme l’Ancien Testament, l’Iliade regorge de violence : le sang et la cervelle coulent à flot dans presque chacun des 24 chants. C’est donc à tort qu’on a parfois accusé la culture classique d’avoir idéalisé la guerre et masqué ses horreurs. Ce qui est vrai en revanche, c’est que la terrible évocation des malheurs de la guerre n’empêchait pas les anciens d’y voir une occasion de se conduire de manière héroïque… une vision des choses qui sera ébranlée (mais non détruite) par la Grande Guerre.

 

La littérature a pourtant fourni d’autres visions de la guerre, notamment après la guerre de 1870. Bien avant que Zola ne publie en 1892 La Débâcle, qui a notamment pour cadre la défaite de Sedan, l’écrivain belge Camille Lemonnier édite en 1871 Sedan, qui sera réédité en 1881 sous le titre évocateur de Les Charniers. C. Lemonnier y décrit son voyage en 1870 depuis la frontière belge jusqu’à l’arrière du front. La beauté est totalement absente de l’ouvrage, de même que l’héroïsme, sauf quand il s’agit de parler de certains morts. La guerre se réduit au spectacle des cadavres de militaires ou de civils, de blessés à l’hôpital avec amputations à la clé, de l’arrogance des vainqueurs et de la misère des vaincus. Tout lecteur de Sedan n’a pu être que modérément surpris en 1914… mais combien de Belges ont lu Camille Lemonnier ?

 

D’autres livres, notamment des romans davantage orientés " grand public ", ont probablement eu un impact plus important sur l’image que leurs lecteurs se faisaient de la guerre. Dans les années qui précèdent 1914, les catalogues des éditeurs voient fleurir des dizaines de titres qui imaginent ce à quoi pourrait bien ressembler un futur conflit. Dans le plus célèbre d’entre eux, La guerre dans les airs d’Herbert George Wells (1907), l’auteur de la Guerre des mondes imagine qu’une guerre mondiale détruit la civilisation. Le dialogue de la dernière page du livre, entre un rescapé du conflit et un jeune enfant qui ne l’a pas connu, anticipe assez bien la difficulté d’arrêter une guerre devenue totale :

" – Mais pourquoi n’a-t-on pas mis fin à la Guerre ?

– L’obstination. Tout le monde trinquait, en faisant trinquer les autres, et tout le monde était plein d’ardeur et de patriotisme ; et, au lieu de s’arrêter on détruisait tout. On s’entêtait à tout détruire. Si bien que, finalement, ce fut un massacre sauvage et désespéré.

– Ça aurait dû finir, déclara l’enfant.

– Ça n’aurait pas dû commencer, – dit le vieux Tom. […]

– On dira tout ce qu’on voudra, ça n’aurait jamais dû commencer ".

La littérature belge d’avant 1914 n’offre pas de roman de ce genre. Mais une pièce de théâtre pacifiste de 1912 montre qu’il y avait moyen, pour un observateur éclairé, de prévoir un certain nombre de caractéristiques du conflit à venir. Il s’agit de La guerre de l’écrivain belge Albert Bailly. Du point de vue de l’écriture, l’œuvre n’a rien de mémorable. Le style est quelconque, le scénario des plus convenu et la pièce pleine de bons sentiments. Deux familles du royaume imaginaire d’Alfanie (l’Allemagne) accueillent chez elles à l’occasion d’un repas un jeune ami de l’empire voisin de Romagne (la France). La guerre est soudain déclarée entre les deux pays, sous le prétexte d’une ridicule rivalité territoriale. Elle se termine par un armistice et un arbitrage devant le Tribunal d’arbitrage de La Haye, mais seulement après de terribles pertes et la mort de l’ancien ami de Romagne.

L’auteur imagine une paralysie du front, l’appréhension des civils de l’arrière, le combat qualifié de " boucherie ". Il a surtout bien tiré les leçons des reportages sur la Première Guerre balkanique, comme le prouve le récit de Wilhelm, un jeune homme qui revient du front :

" Oh ! Je n’ai pas grand-chose à raconter… On ne voit rien… On ne sait rien… On vous mène comme du bétail… et on reçoit la mort sans savoir comment. Voilà la guerre. Je m’en étais fait une autre idée… […] on se tue de si loin que l’on ne s’aperçoit plus. Les combattants se cachent de leur mieux… […] la bravoure ne sert plus à rien… […] Se découvrir dans la guerre actuelle, c’est se suicider ".

 

Trois ans plus tard, les combattants belges n’écriront pas autre chose, à l’image du jeune Louis de Lalieux de la Rocq, qui tente de faire comprendre la guerre moderne à sa famille dans une lettre d’août 1915 : " On tue et on est tué sans se voir. On mène une existence de taupes, c’est plus monotone et moins intéressant peut-être ". Louis sera tué deux ans plus tard. Quant à Albert Bailly, ses convictions pacifistes s’évanouiront devant le spectacle de la Belgique envahie.

Oh ! Je n’ai pas grand-chose à raconter… On ne voit rien… On ne sait rien… On vous mène comme du bétail… et on reçoit la mort sans savoir comment. Voilà la guerre. Je m’en étais fait une autre idée… […] on se tue de si loin que l’on ne s’aperçoit plus. Les combattants se cachent de leur mieux… […] la bravoure ne sert plus à rien… […] Se découvrir dans la guerre actuelle, c’est se suicider.

Apocalypse Now

On ne peut qu’être frappé par la ressemblance entre la pièce de Bailly et le scénario d’une œuvre remarquable, un des premiers films de fiction tourné en Belgique : Maudite soit la guerre. Il est tourné en 1913 par Alfred Machin, un réalisateur français (on parle à l’époque de " directeur artistique ") qui installe à Molenbeek le premier studio de cinéma en Belgique : le Karreveld. Originaire du Nord de la France, A. Machin a filmé en Belgique dès 1909 et il a une longue expérience de photographe et de réalisateur de documentaire. Mais avec Maudite soit la guerre, il frappe fort en réalisant l’un des premiers films à grand spectacle de l’histoire.

 

Le scénario est, comme chez Bailly, très conventionnel. Là aussi, un jeune homme s’installe dans une famille d’accueil d’un pays voisin. Mais Machin fait de ce jeune étranger (Grille dans la version belge, Hardoff dans la version néerlandaise) un aviateur, tout comme le fils de la famille qui le loge. On comprend que ce dernier a été accueilli l’année précédente pour un stage dans le pays de son invité, à qui il rend aujourd’hui la pareille. Grille/Hardoff et la fille de la maison tombent amoureux (ce qui n’était pas le cas dans la pièce de Bailly). Après que la guerre ait été déclarée, les deux amis doivent s’affronter dans les airs et s’entretuent. Quand elle l’apprend, la jeune fiancée se retire dans un couvent.

 

Si l’intrigue ne mérite guère de passer à la postérité, Alfred Machin fait de son film la première fiction de guerre à gros budget. Il n’est pas sans expérience militaire personnelle, ayant fait son service dans l’armée française en Afrique du Nord. Par ailleurs, il est fasciné par l’aviation au point d’avoir volé comme passager dès 1910 et d’avoir à cette occasion filmé depuis l’appareil ! Pour " Maudite soit la guerre ", il obtient le concours de l’armée belge, qui lui prête ses avions (des biplans Farman de deux modèles différents), des ballons d’observation, des voitures et même des fantassins comme figurants. Il est vrai qu’Alfred Machin tourne la même année deux documentaires, Les grandes manœuvres de l’armée belge et La traction canine dans l’armée belge, qui sont autant d’occasion de nouer des contacts.

 

Mais de grands moyens ne donnent pas nécessairement de grands films. C’est le talent d’Alfred Machin qui fait la différence : pour la première fois, les spectateurs voient à l’écran des avions bombarder des troupes au sol, incendier des ballons d’observation et finalement s’affronter dans les airs. Mal informés, certains ont prétendu faire du réalisateur un " visionnaire ", qui aurait fait œuvre de " science-fiction " dans sa représentation du conflit. En réalité, le film montre surtout des masses d’hommes s’affronter de manière très peu moderne, plutôt à la façon des combats du début du XIXe siècle. Quant aux bombardements aériens, les premiers ont eu lieu dès 1911 pendant la guerre italo-turque, et à l’époque où le film est tourné d’autres sont en cours au Maroc et dans les Balkans. A. Machin n’est donc pas un visionnaire, mais simplement un passionné d’aviation qui se tient au courant de l’actualité. C’est dans la mise en scène qu’il est réellement novateur. Non seulement Alfred Machin n’hésite pas à tourner en extérieur mais, grâce à Maudite soit la guerre, c’est sur le territoire belge que fut réalisé le premier gros plan de l’histoire du cinéma…

Que nous apprend Maudite soit la guerre sur la façon dont la guerre pouvait être représentée en 1914 ? Tout d’abord, les circonstances de la distribution du film sont intéressantes. Terminé à l’automne 1913, il n’est projeté pour la première fois qu’au début de mai 1914. On explique généralement ce délai par la gêne de son distributeur, Pathé. C’est que Maudite soit la guerre détonne (ne fut-ce que par son titre) dans le paysage cinématographique français. En 1913-1914, on voit en effet sortir dans les salles toute une série de films de guerre et de documentaires patriotiques. La société Pathé elle-même a sorti en 1912 La Patrie avant tout, dont le titre se passe de commentaire. Il est donc possible que le retard de la sortie du film soit lié à son contenu. En tout état de cause, s’il est projeté le 1er mai 1914 sous son vrai nom en Belgique et traduit plutôt fidèlement en War is Hell aux Etats-Unis, il faut attendre la fin du mois pour la première parisienne, sous le titre… Mourir pour la Patrie, un titre nettement plus consensuel.

 

Ce qui frappe le spectateur aujourd’hui, c’est le caractère nettement limité du " pacifisme " (supposé) du réalisateur. En dehors de son titre et de la scène finale qui voit l’héroïne pleurer son amour perdu (en gros plan il est vrai !), le film est une succession de scènes très esthétiques et fascinantes pour l’époque. Contrairement à Albert Bailly, qui dans sa pièce critique vertement les raisons qui justifient l’entrée en guerre, Alfred Machin ne fait rien de tel dans son film. Le conflit est une tragédie parce qu’il sépare le jeune couple, mais rien ne transforme ce drame " domestique " en crime politique, d’autant que les personnages masculins s’y conduisent en héros pour leur patrie. La guerre relève ici en quelque sorte d’une catastrophe naturelle, dont les hommes ne sont en rien responsables. Et comme toutes les catastrophes naturelles, elle est à la fois atroce (si on y réfléchit) et très impressionnante et même fascinante à regarder (quand on est confortablement assis dans son fauteuil). Maudite soit la guerre n’échappe pas à l’écueil sur lesquels viennent se briser beaucoup de films qui prétendent (à tort ou à raison) dénoncer la guerre : il esthétise le combat et captive par sa mise en valeur de la technologie militaire. Il est donc probable que les spectateurs de mai et juin 1914 aient davantage applaudi aux merveilleuses scènes de guerre qui leur étaient présentées, plutôt que réfléchi gravement à ce qui leur arriverait en cas de conflit. C’est tellement vrai que le film sera à nouveau dans les salles en 1918, dans l’ambiance très patriotique de la libération : le 9 décembre, l’" Artistic-Pathé Palace " de la place Liedts, à Schaerbeek, projette ainsi Son Sang pour la Patrie en compagnie de Maudite soit la Guerre, qualifié de " Pathé-color sensationnel " ! Alfred Machin, quant à lui, a fait son devoir patriotique et s’est distingué pendant la guerre en réalisant plusieurs dizaines d’actualités de guerre ainsi qu’un film documentaire sur la bataille de Verdun.

La guerre relève ici en quelque sorte d’une catastrophe naturelle, dont les hommes ne sont en rien responsables. Et comme toutes les catastrophes naturelles, elle est à la fois atroce (si on y réfléchit) et très impressionnante et même fascinante à regarder (quand on est confortablement assis dans son fauteuil).

Aide humanitaire et anticipation de la guerre

Au début du XXe siècle, la Belgique est célèbre pour être un des moteurs européens en matière de recherche scientifique et de coopération internationale. Sa neutralité et sa petitesse ne font peur à personne, et en font un endroit rêvé pour que les savants des grandes puissances puissent se rencontrer et partager leurs recherches.

C’est par exemple le cas en matière chirurgicale, notamment grâce à l’action du médecin Antoine Depage, qui deviendra célèbre par la suite pour son action pendant la guerre au sein du Service de Santé de l’armée belge. Il fonde en 1902 à Bruxelles la Société Internationale de Chirurgie et organise dans la capitale belge les trois premiers congrès de 1905, 1908 et 1911, avant de présider le quatrième à New York en avril 1914. La Société compte à cette date plusieurs centaines de chirurgiens parmi les plus éminents, originaires de 23 nations.

Lorsqu’éclate en 1912 la Première Guerre balkanique, des médecins s’organisent dans de nombreux pays pour envoyer sur le terrain des chirurgiens et du personnel pour établir des " ambulances " (c’est-à-dire des postes de secours où des premiers soins peuvent être donnés aux blessés) et aider dans les hôpitaux déjà existants. La Belgique n’est pas en reste : quatre équipes partent à l’automne dont deux en Serbie, une en Bulgarie et la quatrième avec Antoine Depage lui-même et son fils Antoine en Turquie. Ces missions ont d’abord un but humanitaire et ne sont pas dénuées de danger, ne fut-ce qu’en raison des épidémies auxquelles les médecins doivent faire face. Elles ne sont néanmoins pas totalement désintéressées, puisqu’elles permettent aux médecins d’acquérir de l’expérience.

 

Revenus au pays, ces médecins sont bien sûr des témoins privilégiés de ce qu’est une guerre moderne. Ils ont acquis un savoir-faire précieux et il n’est pas étonnant que plusieurs médecins des " ambulances " balkaniques jouent par la suite un rôle précieux sur le front belge, aux côtés d’Antoine Depage. Mais il est important de noter que ces témoins directs ont parfois tendance à trop extrapoler sur base de leur expérience, en oubliant que celle-ci a été acquise dans un contexte bien particulier. De ce fait, ils contribuent paradoxalement à consolider certaines opinions erronées sur la guerre, en leur donnant une caution scientifique.

 

L’ambulance d’Antoine Depage, par exemple, est tellement éloignée du front turc qu’elle n’aura à soigner que des blessés légers, seuls capables de parcourir à pied cinquante kilomètres en plusieurs jours, sans succomber sur le trajet. Le taux de mortalité des patients est dès lors très réduit. Même s’il est conscient de ce biais, A. Depage ne peut s’empêcher d’adopter un point de vue totalement erroné, mais largement partagé à l’époque, sur la question de l’efficacité du fusil moderne. Celle-ci lui paraît très limitée, comme il l’explique à l’auditoire lors du congrès de New York en avril 1914 :

" Un fait qui, pendant les dernières guerres, a frappé d’étonnement tous les chirurgiens, c’est l’innocuité relative du fusil moderne ; on a dit de lui que c’est une arme humanitaire, comme si ces deux mots ne juraient pas de se trouver ensemble ! De fait, j’ai vu, et d’autres ont vu comme moi, des balles qui avaient traversé le bras ou la jambe, parfois dans toute leur longueur, d’autres fois, l’abdomen ou la poitrine, ou même enfin les parties basales du cerveau, sans amener ni infection ni troubles consécutifs graves ".

Plus justement, Antoine Depage estime en même temps que " les effets du canon sont devenus plus meurtriers que jamais " et qualifie d’" horribles " les effets du shrapnel, c’est-à-dire des obus à balles, qui projettent en éclatant des billes de métal dans toutes les directions.

Si Antoine Depage n’est resté que deux mois en Turquie, un autre médecin belge a lui servi onze mois dans des hôpitaux bulgares. Le cas d’Octave Laurent, chirurgien de l’hôpital Saint-Jean (Bruxelles) est d’autant plus intéressant que ce personnage a totalement disparu de l’histoire de la médecine belge, probablement à la suite d’un conflit qui l’a opposé à des collègues plus influents et aux autorités universitaires. Son ambition, sa volonté de se mettre en avant et son tempérament ombrageux ont probablement joué un rôle dans sa mise à l’écart à partir de 1914. Il reste néanmoins le seul médecin belge des ambulances balkaniques à avoir publié ses notes, qui paraissent en juin 1914… juste à temps pour être lues avant le début du conflit.

 

Au fil des pages, Octave Laurent fait de nombreuses observations judicieuses. Il relève l’intérêt des uniformes aux teintes neutres et le danger des signes distinctifs pour les officiers et les brancardiers, qui font d’eux des cibles plus faciles. Il décrit très justement l’importance des tranchées, leur organisation, leur tracé en zigzag pour éviter les tirs d’enfilades, le réseau de barbelés en profondeur, le camouflage des pièces d’artillerie, bref tout ce qui constituera le quotidien des soldats pendant la Grande Guerre. Contrairement aux attentes, le docteur relève la rareté des blessures par baïonnette et note également qu’on accuse à tort l’ennemi d’utiliser des balles dum-dum. Ces balles se déforment à l’impact du corps de la victime et causent des blessures bien plus graves qu’une balle standard. En réalité, comme l’écrit à raison Octave Laurent, les blessures horribles constatées par les combattants sont dues à des balles normales qui ricochent avant de toucher la victime et sont donc déformées par le premier choc. Les mêmes accusations infondées referont surface en Belgique en 1914, pendant la guerre de mouvement. Enfin, en ce qui concerne le service de santé, Octave Laurent prône le renforcement des compétences des infirmières, plutôt que l’appel au dévouement d’un grand nombre de bénévoles non professionnelles, qui risquent de gêner plutôt que d’aider. Il souhaite également voir les hôpitaux de campagne dotés d’un service de radiographie, indispensable pour les opérations délicates.

 

Il cite également de nombreuses analyses de collègues médecins ou de journalistes, dont certaines sont intéressantes, à l’image d’un article du Journal écrit par H. Barby, qui part des statistiques de la deuxième guerre balkanique pour prédire les pertes qu’entraînerait une guerre européenne :

" Cent cinquante mille hommes par terre en un mois, voilà le bilan de la dernière guerre balkanique, et l’on peut admettre que plus de la moitié, 80,000, sont tombés sur les bords de la Bregalnitsa, en six jours, du 30 juin au 5 juillet ! Mettez un zéro derrière chacun de ces chiffres, vous aurez les effectifs et les pertes présumés de la guerre que mettraient demain en présence les armées de premier choc des deux jeux de puissances de l’échiquier européen : un million cinq cent mille blessés ou morts en un mois ! ". Il faudra en réalité les cinq derniers mois de 1914, d’août à décembre pour atteindre ce résultat ; mais l’auteur était bien sûr loin de se douter que la guerre pourrait ensuite se poursuivre pendant quatre années…

Malgré les qualités de son travail, Octave Laurent mêle parfois comme Antoine Depage constats judicieux, interprétations hasardeuses et généralisations abusives. Il minimise les dangers du shrapnel ou le nombre de blessés mutilés au visage (ceux qu’on appellera plus tard les " gueules cassées "), sans se rendre compte que l’artillerie était tout simplement trop rare dans les secteurs proches de son hôpital. De même, comme beaucoup de médecins, il est captivé par des cas extrêmes ou non représentatifs, comme celui de balles ayant traversé proprement le cerveau ou le reste du corps de part en part sans causer de dégâts mortels, ou encore des hommes atteints de nombreux projectiles et qui pourtant survivent. Autre exemple, les soldats sauvés d’une balle par une pièce d’équipement : " des soldats ont été sauvés pour avoir porté en poche, devant le cœur, l’une ou l’autre pièce métallique un peu épaisse ". D’autres médecins tiendront le même type de discours pendant la Grande Guerre et des revues publieront, dans tous les camps, des photographies de pièces de monnaie ou de montres ayant sauvé leur propriétaire. Il est donc injuste d’accuser de naïveté les soldats qui, pendant la Première Guerre mondiale, se sentent en sécurité parce qu’ils portent devant le cœur une bible de poche, renforcée d’une plaque métallique. Leur conviction d’être en sécurité était partagée par d’éminents médecins…

 

Comme tous les écrits sur la guerre publiés juste avant le conflit, le livre d’Octave Laurent constitue donc assez logiquement un mélange de discernement et d’erreurs. Il se termine par un appel à la paix et la photographie d’un Bulgare anonyme, qui a perdu ses yeux et les deux mains dans l’explosion d’un obus. Mais jamais le spectacle des horreurs de la guerre ne pourra dissuader les hommes de se battre. On ne déclare en effet pas la guerre parce qu’on la croit belle, mais parce qu’on pense qu’en dépit de sa laideur, elle est nécessaire. Deux mois après la parution de l’ouvrage, la Grande Guerre éclatera.

Sources Cliquez pour voir les sources

Travaux :

Cugnon Anne-Françoise, La vie culturelle bruxelloise au lendemain de la Première Guerre mondiale. Cinémas, concerts, théâtres (novembre 1918-décembre 1920), Louvain-la-Neuve, 1985.

de Kuyper Eric, Alfred Machin. Cinéaste/film-maker, Bruxelles, Cinémathèque Royale de Belgique, 1995.

Detilleux Mélanie, Delhaize “Le Lion”, fabriquant et distributeur de chocolat 1890-1945, Mémoire de licence UCL, Louvain-la-Neuve, 2007.

" Discours de M. Depage, président du Congrès " in Mayer L. (éd.) Quatrième Congrès de la Société Internationale de Chirurgie, New York, 13-16 avril 1914. Rapports, procès-verbaux et discussions, Bruxelles, Hayez, 1914, pp. 484-490.

Engelen Leen, " Anticipatie of representatie ? De representatie van de oorlog in Alfred Machins Maudite soit la guerre " in Tijdschrift voor mediageschiedenis, 2002, pp. 4-27.

Lindqvist Sven, Une histoire du bombardement, Paris, La Découverte, 2012 (1999).

Sojcher Frédéric , La kermesse héroïque du cinéma belge, tome I, 1896-1965. Des documentaires et des farces, Paris, L’Harmattan, 1999.

Véray Laurent, La Grande Guerre au cinéma. De la gloire à la mémoire, Paris, Ramsay, 2008.

Sources éditées :

Bailly Albert, La guerre. Comédie en trois actes, Bruxelles-Paris, Lelong-Leclerc, 1912.

Constant C., " Journal de guerre à Seloignes : 1914-1918 " in Entre Fagne et Thierache, Tome 103, 1994, pp. 11-28.

Depage Henri, La vie d’Antoine Depage 1862-1925, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1956.

Illustrierte Geschichte des Weltkrieges. Allgemeine Kriegszeitung, Berlin- Leipzig-Stuttgart-Wien, Union Deutsche Verlagsgesellschaft, 1914-1919.

Laurent Octave, La Guerre en Bulgarie et en Turquie. Onze mois de campagne, Paris, A. Maloine, 1914.

Lemonnier Camille, Sedan ou Les Charniers, Bruxelles, Labor, 2002.

Quoidbach Th., Le Chansonnier du Soldat Belge – Liederenboek van den Belgischen Soldaat. 1914-1916, Paris, Henry Wykes, s. d. (ca 1916).

Tonnet, Fernand, Un Belge de vingt ans. Louis de Lalieux de la Rocq, mort au champ d’honneur, Bruxelles, Vromant & Co, 1920.

Van Melle J., " La guerre des Balkans " in Touring-Club de Belgique. Bulletin officiel, n°13, 01/07/1914, pp. 321-325

Wells Herbert George, La Guerre dans les Airs, Paris, Mercure de France, 1910 (1907).

Archives :

Archives du CPAS de Bruxelles, Administration des Hospices et Secours de la Ville de Bruxelles, Dossier d’Octave Laurent.

Cinémathèque royale de Belgique, dossiers documentaires concernant Alfred Machin et Maudite soit la guerre.

Internet

Le film Maudite soit la guerre peut être visionné sur internet dans sa version néerlandaise. Il suffit de faire une recherche par nom sur le site http://www.europeanfilmgateway.eu/fr.

 

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