# Franc belge, mark et monnaies de nécessité.

Qu'y a-t-il dans le portefeuille des Belges ?

Billet de nécessité de la Ville de Namur  - Banque Nationale de Belgique ©

Billet de nécessité de la Ville de Namur - Banque Nationale de Belgique ©

Le saviez-vous ? Durant la Première Guerre mondiale, il n’existait pas une mais bien quatre monnaies en circulation sur le territoire de la Belgique occupée. Tout d’abord, le franc belge, naturellement, frappé et mis en circulation par la Banque Nationale de Belgique, seule institution habilitée jusque-là à gérer la politique monétaire ; ensuite, le mark introduit dans le circuit intérieur par l’occupant allemand dès octobre 1914 ; enfin, à ces deux devises officielles, s’ajoutent les billets en franc belge imprimés temporairement par la Société Générale de Belgique à partir de 1915 et les "monnaies de nécessité" produites par plusieurs centaines de communes, de sociétés de bienfaisance et d’entreprises, pour pallier à l’instabilité monétaire qui régnait durant le conflit. Chaque localité ou chaque institution avait sa propre monnaie, souvent des billets, parfois des pièces métalliques, qui n’était valable que sur le territoire de la commune ou dans des centres d’aide alimentaire... N’émettre aucune devise aurait pu, certes, nuire gravement à l’occupant allemand mais la mise en circulation de ces différentes monnaies était, malgré toutes les difficultés logistiques et politiques, absolument nécessaire pour éviter une ruine totale de la Belgique.

Eté 1914, la ruée aux guichets de la Banque Nationale

Si l’assassinat de l’archiduc d’Autriche-Hongrie et de son épouse, le 28 juin 1914, a suscité quelques remous sur les marchés financiers européens, la Belgique est demeurée relativement calme, certaine de rester à l’écart de tout conflit. Mais l’entrée en guerre des grandes puissances fin juillet puis, surtout, l’ultimatum adressé par l’Allemagne à la Belgique, le 2 août, provoquent la panique parmi la population belge. Alors que les Bourses de Bruxelles et d’Anvers ferment immédiatement leurs portes, le public se rue à la Banque Nationale pour y échanger ses billets contre de la monnaie métallique. En effet, depuis plusieurs années, les pièces (en or et en argent) ont été progressivement remplacées par les premiers billets en papier ; en 1913, elles ne représentaient déjà plus que 4% de l’argent en circulation en Belgique et leur utilisation était limitée aux petites transactions. La population belge avait facilement accepté l’introduction de ces billets-papier mais, en ces temps troublés, elle leur fait désormais beaucoup moins confiance : durant la semaine précédant l’ultimatum allemand, près de 66 millions de francs sont ainsi convertis de billets en pièces d’argent... qui sont alors rapidement cachées dans quelque bas de laine ou sous un matelas ! Par conséquent, face à la pression grandissante et suite à son rejet de l’ultimatum, le Gouvernement prend l’arrêté royal N°216 du 2 août 1914 qui autorise la Banque Nationale à cesser les échanges en espèces.

L’échange en pièces d’argent (principalement de cinq francs) a permis à la Banque Nationale de conserver ses réserves d’or intactes mais la thésaurisation massive de ces mêmes pièces d’argent par la population et l’arrêt des échanges perturbent gravement les circuits de paiement. Pour répondre à cette pénurie de liquidités, la Banque Nationale met alors en circulation, dès le 3 août, des billets de cinq francs dont l’impression avait débuté secrètement, et fort opportunément, en 1912 ; elle émet également des bons spéciaux pour rembourser les comptes courants et garantir les dettes des banques privées... Par ailleurs, les Allemands progressant sur le territoire belge en direction de Bruxelles, le Gouvernement ordonne l’évacuation discrète des réserves de métaux et des planches à billets du siège central de la Banque Nationale vers sa succursale d’Anvers, puis vers Londres où elles resteront stockées à la Banque d’Angleterre durant tout le conflit. Cette mesure entraîne une nouvelle pénurie de liquidités ; début septembre, est créée une série de cinq coupures dites de "comptes courants" et, pour la première fois, une personnalité y est représentée : Léopold Ier, premier roi des Belges. Ce sont aussi les derniers billets imprimés par la Banque Nationale durant la Grande Guerre. Les autorités allemandes, une fois installées dans la capitale, exigent le retour à Bruxelles des stocks de métaux et des clichés d’impression de billets, ce que le Gouvernement en exil au Havre (Nord de la France) refuse ; le 24 décembre 1914, les Allemands retirent à la Banque Nationale son droit d’émission de billets et démettent de ses fonctions le Gouverneur de la Banque.

Ps de 66 millions de francs sont ainsi convertis de billets en pièces d’argent... qui sont alors rapidement cachées dans quelque bas de laine ou sous un matelas

Les billets de la Société Générale et les marks

Cependant, pour le monde financier et politique belge, il faut éviter que la gestion de la monnaie ne tombe complètement entre les mains de l’occupant allemand ! Ainsi, soutenue par le consortium des banques bruxelloises, la Société Générale, le plus important groupe d’investissement de Belgique, se propose pour reprendre provisoirement l’émission de billets et les autorités allemandes acceptent. A partir de janvier 1915, les premiers billets au nom de la Société Générale rejoignent ceux de la Banque Nationale, toujours valables, dans le portefeuille des Belges ; cette fois, c’est Louise-Marie, première reine des Belges et figure méconnue des Allemands, qui est représentée. Notons qu’il ne s’agit pas là d’une prise d’intérêts d’une société au détriment d’une autre mais bien d’une collaboration entre les deux sociétés, le département d’émission de la Société Générale servant finalement de paravent aux activités de la Banque Nationale. Celle-ci continue, à travers des prêts et des garanties de dette, à soutenir les administrations de l’Etat, les villes et les communes, les organismes publics (comme le Crédit communal ou la Caisse générale d’Epargne et de Retraite), des entreprises, des établissements de bienfaisance et d’aide à la population etc. Et surtout, la Banque Nationale finance les "contributions de guerre" exigées par l’Allemagne aux provinces. En effet, le 10 décembre 1914, les autorités allemandes imposent un premier "tribut" de 480 millions de francs payable en douze mensualités, un montant astronomique puisqu’il correspond quasiment à la somme annuelle des recettes fiscales de l’Etat ! A la fin du conflit, la dette des provinces s’élève à près de 2,5 milliards de francs.

Grâce aux billets de la Société Générale, la situation monétaire pourrait enfin s’être stabilisée mais il n’en est rien : au manque de liquidités succède le trop de liquidités. En cause, principalement, l’introduction du mark comme moyen légal de paiement en Belgique, au taux de 1 mark pour 1,25 franc imposé par un arrêté allemand du 3 octobre 1914. Un taux de change évidemment très avantageux pour l’occupant qui achète en grandes quantités des produits belges avec des marks. Théoriquement, à l’instar des autres monnaies étrangères, les marks-papier sont garantis par l’or détenu au sein de leur banque centrale d’origine, la Reichsbank ; en réalité, cette couverture est fictive et l’introduction des marks constitue plutôt un moyen supplémentaire de contraindre la Belgique à participer à l’effort de guerre allemand. Par conséquent, la population belge se méfie de ces marks-papier mais, paradoxalement, cette méfiance en accélère la circulation puisque chacun, institutions bancaires comme particuliers, cherche à se débarrasser de ses espèces allemandes en payant dettes et marchandises avec celles-ci. En fin de course, la Banque Nationale et la Société Générale se retrouvent à amasser une réserve considérable de marks qu’elles ne peuvent remettre en circulation et sont forcées, à partir de septembre 1916, de déposer sur un compte productif à la Reichsbank… Maigre consolation à ce "hold-up", les Allemands doivent en assurer eux-mêmes le transport de Bruxelles à Berlin.

En réalité, cette couverture est fictive et l’introduction des marks constitue plutôt un moyen supplémentaire de contraindre la Belgique à participer à l’effort de guerre allemand

Un circuit monétaire parallèle initié par les communes

A cette instabilité monétaire s’ajoute non seulement la contrefaçon mais également le difficile acheminement des billets dans les provinces occupées où la pénurie de liquidités est plus criante qu’à Bruxelles, en particulier pour les petites transactions et le paiement des salaires. Pour y remédier, plus de six cent communes, entreprises et associations de bienfaisance (telles que le Comité national de Secours et d’Alimentation) décident d'émettre eux-mêmes une nouvelle devise, les "monnaies ou billets de nécessité". Les premiers bons communaux, valables uniquement sur le territoire de la localité ou dans certains magasins, font ainsi leur apparition à Aiseau (dans la province du Hainaut) le 7 août 1914 ; ils se multiplient un peu partout en territoire occupé, essentiellement durant les années 1914 et 1915, jusqu’à la fin de la guerre puisque Stekene (en Flandre Orientale) semble être la dernière commune à en produire le 28 septembre 1918. Néanmoins, toutes les communes belges n’utilisent pas des "billets de nécessité" et celles qui le font en émettent une ou plusieurs fois selon les besoins : d’abord pour payer les fournitures et le salaire du personnel communal, puis pour aider les familles de soldats mobilisés, les chômeurs, les nécessiteux et les réfugiés. Cette fameuse "monnaie de nécessité" prend le plus souvent la forme de billets imprimés de couleurs diverses, rarement illustrés, et parfois de petites pièces métalliques, dont la valeur va de un centime à cinq francs maximum ; dans certaines localités, comme dans la majorité des associations et des entreprises, elle prend la forme d’un "bon pour".

En effet, les nombreuses usines et sociétés qui n’ont plus, ou difficilement, accès à leurs avoirs bancaires ont aussi recours à des bons de salaire et d’achat. Une manière simple de reporter le problème à plus tard… voire de protester contre les banques, à l’instar de cette coopérative de Lodelinsart (en Hainaut) qui imprime au verso de ses billets : "Messieurs les commerçants qui accepteront ce billet prouveront toute leur sympathie pour les ouvriers verriers et plus de patriotisme que MM. les banquiers (...) Nous avons été forcés de recourir à ce moyen à cause du refus systématique qu’ils ont opposé à nos demandes d’avances d’argent (...)" Impression de bons d’achat également chez les associations de bienfaisance pour qui ce système pratique permet d’éviter les abus ; nombre de billets comportent d’ailleurs un avertissement, comme à Laeken (près de Bruxelles) : "Celui qui fera un usage abusif de ce bon (revente contre de l’argent, échange contre des bières et liqueurs etc.) se verra supprimer immédiatement tout secours et sera poursuivi en justice." Une association de Charleroi va plus loin en interdisant l’utilisation de ses bons dans les débits de tabac et les cabarets. L’objectif est clair, l’aide à la population doit servir à l’alimentation et à l’achat de marchandises de première nécessité comme du charbon ou des vêtements.

Précisons enfin que la mise en circulation des "monnaies de nécessité" ne constitue pas une initiative propre à la Belgique et, encore moins, à la Première Guerre mondiale. En effet, nous retrouvons ce type de monnaie fiduciaire (autrement dit, dont l’utilisation est basée sur la confiance accordée à celui qui l’émet) aussi bien dans le nord de la France à la même époque que, de manière générale, partout où, à travers les âges, la situation économique et monétaire est troublée. Ce circuit parallèle initié par les communes réapparaîtra durant la Seconde Guerre mondiale.

La “monnaie de nécessité” sert d’abord à payer fournitures et salaires du personnel communal, puis à aider les familles de soldats mobilisés, les chômeurs, les nécessiteux et les réfugiés

Sources Cliquez pour voir les sources

  • Erik BUYST, Ivo MAES, Walter PLUYM et Marianne DANNEEL, La Banque nationale de Belgique, du franc belge à leuro. Un siècle et demi dhistoire, Bruxelles, 2005
  • Pierre COCKSHAW, " Les monnaies de nécessité de la Première Guerre mondiale " dans : Linitiative publique des Communes en Belgique 1795-1940, Actes du colloque des 4-7 septembre 1984, Bruxelles, 1986
  • Laurent DE CLERCQ, " Betalingsmiddelen in België tijdens de Eerste Wereldoorlog " dans : Bénédicte ROCHET et Axel TIXHON, La petite Belgique dans la Grande Guerre. Une icône, des images, Actes du colloque des 24-27 novembre 2010, Namur, 2012
  • Pierre KAUCH, La Banque Nationale de Belgique (1850-1918), Bruxelles, 1950

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