# Fétiches et visions : les superstitions et la Belgique en guerre







Nénette et Rintintin. Porte-Bonheur  - Collection privée, Nicolas Mignon ©

   Nénette et Rintintin. Porte-Bonheur - Collection privée, Nicolas Mignon ©

Mons, le 24 mai 1915. Comme les autres habitants de la ville, le notaire honoraire Adolphe Hambye se réjouit de l’entrée en guerre de l’Italie au côté des Alliés. Bien que cette annonce soit attendue depuis plusieurs semaines, elle réjouit particulièrement certains Montois qui s’attendaient à tout autre chose : " ces bonnes nouvelles nous réjouissent, mais la semaine dernière courait le bruit que le lundi 24 Mai devait être un jour de grands malheurs pour la Belgique. Une voyante du Borinage avait rêvé cette fâcheuse prédiction qui tourne heureusement en notre faveur ". Voilà que la superstition s’invite au cœur du vécu de la Grande Guerre.

 

Qu’est-ce qu’une superstition ? Toute définition du mot comprend une part importante de subjectivité : beaucoup de croyances peuvent être qualifiées de superstitions, dès lors qu’on ne les partage pas. C’est sans doute d’autant plus vrai au cœur de la Grande Guerre, qui se caractérise justement par une juxtaposition de superstitions et de folklores avec les pratiques religieuses conventionnelles. Difficile donc de séparer les unes des autres… Essayons toutefois ! Le Petit Robert donne des balises utiles, qui font écho au sens commun : " Comportement irrationnel, généralement formaliste et conventionnel, vis-à-vis du sacré ". La superstition menace donc dès que la répétition mécanique des rites ne s’accompagne plus vraiment d’une croyance, dès que l’emballage de la foi compte plus que le contenu. Mais l’on est encore souvent, à ce stade, dans le domaine du religieux.

 

La superstition est plus évidente dans " le fait de croire que certains actes, certains signes entraînent, d’une manière occulte et automatique, des conséquences bonnes ou mauvaises ; croyance aux présages, aux signes ". Etre superstitieux suppose donc de croire que des actes, des discours voire des pensées portent systématiquement chance ou malchance, soient fastes ou néfastes, que les êtres possèdent un destin et qu’il est même possible à quelques élus – pouvoir suprême ! – de prédire celui-ci. Le monde de la superstition est celui des signes, présages et prodiges : celui des interventions surnaturelles, des prédictions et de la destinée, de ceux qui savent manipuler les forces occultes et faire appels à des savoirs enfouis, des tabous et de la magie, des rumeurs irrationnelles enfin. La Grande Guerre suscite les peurs et les espoirs de centaines de millions d’hommes et de femmes en Europe et dans le monde… un terreau fertile pour la superstition !

Qu’est-ce qu’une superstition ? Toute définition du mot comprend une part importante de subjectivité : beaucoup de croyances peuvent être qualifiées de superstitions, dès lors qu’on ne les partage pas. C’est sans doute d’autant plus vrai au cœur de la Grande Guerre, qui se caractérise justement par une juxtaposition de superstitions et de folklores avec les pratiques religieuses conventionnelles.

Des apparitions miraculeuses, mais d’importation

Une des manifestations les plus éclatantes de l’irrationnel pendant la Grande Guerre est une légende qui a pour cadre la Belgique, bien qu’aucun Belge n’ait joué un rôle dans sa création : celle des fameux " Anges de Mons ". Après son engagement contre la 1ère armée allemande à Mons, le 23 août 1914, le corps expéditionnaire britannique doit battre en retraite pendant deux semaines pour éviter l’anéantissement. Il y parvient, mais au prix de lourdes pertes. En Angleterre, les échos des premiers combats suscitent la peur dans la population civile. C’est alors qu’une simple nouvelle, publiée par l’écrivain Arthur Machen dans The Evening News, va déclencher une prodigieuse légende urbaine. Intitulée " The Bowmen " (les Archers), ce texte très court et sans prétention imagine l’intervention d’archers fantastiques aux côtés des soldats anglais. Le récit s’inspire évidemment d’un imaginaire historique largement partagé en Angleterre (l’excellence des archers anglais sur les champs de bataille médiévaux de Crécy, Poitiers et Azincourt), mais aussi de textes bien connus de Rudyard Kipling. Assez rapidement, des " témoignages " – rarement de première main bien sûr ! – se répandent dans la presse pour attester de la réalité de la vision de Machen – tout en l’adaptant aux besoins du public. Stupéfait, l’auteur réplique qu’il ne s’agit que d’une fiction. Mais rien n’y fait : ni les démentis de Machen, ni les rétractations des rares " témoins " directs ne peuvent enrayer la rumeur : des anges sont intervenus pour sauver l’armée britannique à Mons. Même certains observateurs rationalistes, à l’instar du socialiste belge Louis Piérard en 1917, finissent par croire que l’histoire émane bien des soldats eux-mêmes : " On sait qu’une légende, celle des “bowmen”, est née parmi les troupes anglaises de la retraite : les soldats de French, énervés, épuisés, eurent, vers le soir, tandis qu’ils marchaient sur Landrecies et Valenciennes, des visions. Ils prétendent avoir vu, de chaque côté de la route, dans le crépuscule, des archers lumineux qui protégeaient leur retraite. Vous verrez qu’il se trouvera bien un Herr Doktor réaliste pour affirmer que ces archers, successeurs de ceux d’Azincourt, n’avaient rien de surnaturel, étaient bel et bien des mineurs du Borinage transformés en francs-tireurs… ".

 

Ce n’est pas là l’unique récit d’apparitions pendant la Grande Guerre, mais du seul dont la mémoire se soit bien conservée jusqu’à nos jours. Un autre cas, lui aussi lié à la Belgique, n’a pas eu cette chance. Le très catholique écrivain français Léon Bloy cite, en 1916, une lettre qu’il a reçue deux ans plus tôt d’une de ses connaissances, Henri van Haastert. Celui-ci lui raconte une histoire pour le moins édifiante, qui se serait passée au célèbre sanctuaire marial de Scherpenheuvel (ou Montaigu), dans le Brabant. Lors de l’invasion, un officier des lanciers allemands (Uhlans) ordonne qu’on lui ouvre les portes de l’église Notre-Dame. Après avoir essuyé un refus, il échoue à faire enfoncer les portes. Comme il ordonne qu’on déploie des canons pour les détruire, celles-ci s’ouvrent d’elles-mêmes et le premier cavalier allemand qui s’avance meurt sur le champ. Pendant que les envahisseurs s’enfuient terrorisés, les cloches se mettent à sonner toutes seules l’Angelus…

 

Pourquoi certaines légendes ont-elles tant de succès, et d’autres tombent-elles dans l’oubli ? En soi, cette histoire n’est pas plus extraordinaire que celle des anges de Mons. Comme cette dernière, elle fait appel à une figure salvatrice connue (les anges archers côté anglais, la Vierge Marie ici). Contrairement au récit de Machen, qui se présente honnêtement comme une fiction, cette histoire-ci a même l’avantage d’être présentée comme un " témoignage " – même si nul ne sait de qui Henri van Haastert aurait pu l’obtenir. Mais en même temps, l’intervention providentielle de Notre-Dame de Montaigu souffre de ne pas pouvoir être reliée à une bataille célèbre, comme celle de Mons, et d’être rapportée par Léon Bloy, dont le catholicisme exacerbé et la dévotion pour la Vierge ne sont à l’époque un secret pour personne. Plus important sans doute, la légende des anges de Mons se met en place à une époque propice, dès la fin de l’année 1914 et le début de 1915. Le texte de Léon Bloy, en revanche, est trop tardif. En 1916, plus personne n’a le cœur à croire que Dieu intervienne directement dans les combats. Sinon, comment comprendre qu’il ne l’ait pas fait sur les monstrueux champs de bataille de Verdun ou de la Somme ?

Sur le front : se concilier Dieu, ou la Chance

Grâce au réalisme du roi Albert en termes de stratégie et de tactique, les soldats belges ne connaîtront pas les hécatombes vécues par les combattants français, anglais et allemands sur le front Ouest. Ils doivent malgré tout fréquenter la mort au quotidien. Pour ce faire, ils sont attentifs aux mêmes signes, emploient les mêmes stratagèmes et partagent souvent les mêmes superstitions que leurs alliés ou leurs ennemis. L’historienne Sophie de Schaepdrijver mentionne par exemple l’attention portée par certains combattants à l’apparition d’une comète, le 17 octobre 1914, au début de la bataille de l’Yser. L’astre est-il un bon ou un mauvais présage ? Il s’agit probablement de la comète Delavan, déjà visible à l’œil nu dès septembre 1914, et qui se vit dès lors surnommée par certains astronomes " la comète de la guerre "… Quant aux interprétations à donner à son apparition, sans surprise les avis divergent…

 

Quand ils n’ont pas les yeux rivés sur les signes et autres présages, les combattants tentent de se mettre à l’abri du " mauvais sort ", du " mauvais œil " ou de la guigne… La Belgique étant profondément christianisée, les porte-bonheurs les plus fréquents sont probablement les médailles religieuses… bien que l’usage qui en soit fait, de l’ordre du talisman ou de l’amulette, soit bien peu catholique ! L’Eglise ne voit en effet dans les médailles qu’un rappel utile, pour le croyant, de ses devoirs religieux, et non un paratonnerre contre l’adversité. Dans une veine plus païenne, on trouve toute une série de végétaux : le trèfle à quatre feuilles est le plus célèbre, mais on prête également du pouvoir au muguet, au gui, au buis et à l’edelweiss. Le métal est également très recherché, que ce soit le fer (sous forme de clous, de fers à cheval, de balles retirées de blessures) ou l’or. A l’exception des balles, la plupart de ces porte-bonheur sont bien antérieurs à la guerre, qui n’innove guère en la matière… à une exception près.

 

De petites poupées parisiennes vont en effet connaître un succès inattendu. En 1918, Paris est la cible à la fois des bombardiers allemands Gotha et des " Pariser Kanonen ", des pièces d’artillerie formidables qui la bombardent à plus de 100 kilomètres de distance, et que les Parisiens baptisent à tort " Grosses Berthas ". C’est dans ce contexte que le modèle de deux petites poupées de laine tressée va s’imposer comme un phénomène de mode incontournable. Nénette et Rintintin sont en effet présentés dans la presse comme des protecteurs contre les bombardements ! On les accroche sur soi, par exemple à la boutonnière, ou aux endroits que l’on souhaite voir protégés, comme les berceaux. On leur ajoute bientôt un fils, baptisé Roudoudou (ou parfois le Petit Lardon). Leur succès est tel qu’il gagne les Belges via les militaires en permission à Paris. C’est pourquoi les petites poupées de laine sont présentes également sur l’Yser, ce qui ne plait pas à tout le monde et notamment aux ecclésiastiques ! Dans ses mémoires, l’abbé Froidure raconte ainsi qu’alors qu’il était artilleur lors de l’offensive finale de 1918, un avion belge s’écrase non loin de son unité. Ils tentent de dégager le pilote, en pure perte, mais trouvent ses effets personnels :

" La désolation se lut sur les visages : nous venions de trouver les fameux fétiches “Nénette et Rintintin”, ces petits personnages de laine qui, soi-disant, portaient bonheur et que l’on m’avait d’ailleurs souvent reproché de ne pas adopter… Du coup, le crédit de ces personnages s’effondra : leur découverte sur le cadavre du pauvre pilote sembla en dégoûter leurs partisans ; le lendemain, on retrouva pas mal de ces “poupées” dans le fossé ".

 

L’épisode est-il réel ou inventé –partiellement ou totalement – pour les besoins de la cause ? A posteriori, l’abbé Froidure n’hésite en effet pas à verser dans le récit édifiant, au point parfois d’imaginer dans son parcours des interventions divines plus ou moins directes. Ici, l’épisode de la preuve de l’inefficacité des porte-bonheur tombe extrêmement bien. Le fait que l’avion ait pris feu et que le pilote ait été carbonisé au point qu’ils n’aient pu s’en approcher, mais que Froidure et ses camarades aient pourtant retrouvé le portefeuille et les deux poupées intactes posent pour le moins question. Plus fondamentalement, on peut douter de l’affirmation d’Edouard Froidure suivant laquelle les soldats auraient véritablement cru être protégés par des poupées de laine. On a pu montrer qu’à Paris, leur succès est postérieur à la grande époque des bombardements : ils sont donc appréciés à un moment où leur aide est devenue inutile... La vogue de Nénette et Rintintin est surtout une mode, où le côté ludique joue un rôle au moins aussi important que la superstition. Il ne faut pas négliger non plus la tendresse que ce couple de tissu et leur petit garçon pouvait susciter chez les soldats, coupés depuis longtemps de leur famille, au point d’en devenir malades de nostalgie.

La vogue de Nénette et Rintintin est surtout une mode, où le côté ludique joue un rôle au moins aussi important que la superstition. Il ne faut pas négliger non plus la tendresse que ce couple de tissu et leur petit garçon pouvait susciter chez les soldats, coupés depuis longtemps de leur famille, au point d’en devenir malades de nostalgie.

En Belgique occupée : des voyantes à succès ?

Il est relativement facile d’obtenir des renseignements sur les différentes formes de superstitions qui ont fleuri pendant la Grande Guerre, dans les principaux pays belligérants. Elles ont d’ailleurs immédiatement intéressé beaucoup de chercheurs, notamment en France.

 

Pour la Belgique occupée, les choses sont nettement plus compliquées. Le pays est en effet rapidement soumis dans sa quasi-totalité. L’écrasante majorité des journaux disparaît, et le petit nombre de périodiques qui acceptent de paraître sous la censure n’ont que peu de place à consacrer à des articles sur les superstitions ou aux petites annonces des voyantes. Celles-ci risquent d’ailleurs de mécontenter l’occupant. De même, alors que le marché des livres relatifs aux prophéties, au spiritisme ou à d’autres croyances ésotériques et irrationnelles se porte bien en France ou en Angleterre pendant la guerre, en Belgique occupée il est tout simplement impossible de publier de tels ouvrages.

 

Certains soutiennent pourtant que les professionnels de la superstition se portent comme un charme. C’est l’avis d’un journaliste du Messager de Bruxelles qui écrit en avril 1916 que " jamais les diseuses de bonne aventure n’ont fait autant d’affaires que depuis le début de la guerre. J’ai eu l’occasion d’en interviewer une ces jours derniers et elle m’a confirmé que sa clientèle, féminine particulièrement, avait augmenté dans des proportions incroyables ".

 

Il est vrai que l’on trouve dans les journaux censurés des petites annonces qui montrent que les voyantes continuent pendant la guerre à exercer leur métier. A Bruxelles, par exemple, elles sont plusieurs à avoir pignon sur rue. Certaines sortent du lot, comme " la célèbre Voyante – la plus renommée – Mme ESTER. Conseille, renseigne sur tout, mariages, peines de cœur, recherches, procès, commerces, héritages. Réussite certaine. 15 ans même maison. 37, rue des Plantes. Nord. Discrétion absolue ". Cette publicité date de 1915 mais " Madame Ester " reste active pendant tout le conflit, puisque des annonces de 1916 et une encore en octobre 1918 vantent toujours sa compétence ainsi que le fait qu’elle n’a pas déménagé (et donc qu’elle n’a jamais dû fuir des clients mécontents). Toutes ses consœurs n’ont pas cette chance ! " Madame Lyna ", " voyante bien connue ", ne publie des annonces qu’en 1916 et doit changer de domicile entre janvier et septembre. " Madame Etteilla ", " Madame Maria " et " Madame Hortense " n’exercent apparemment qu’en 1915. Dans ce secteur très concurrentiel, il ne faut pas hésiter à tout faire pour se distinguer, quitte à prendre quelques libertés avec la vérité. C’est ainsi que " Madame Juliette ", " célèbre VOYANTE " et versée dans le " grand tarot égyptien " prétend en juillet 1915 dans Le Bruxellois avoir " 25 années de pratique à PARIS ". Un mois plus tôt, dans Le Progrès Libéral, elle n’avait que " 20 années de pratique " et ne mentionnait pas la capitale française… Peut-être ces petits aménagements de son curriculum vitae furent-ils payants car " Madame Juliette " est toujours active en octobre 1918, comme " Madame Ester ".

 

Il ne faudrait pas déduire des articles de journaux ou des petites annonces que la Belgique occupée est victime d’une vague déferlante de superstitions, même si les journaux censurés le soutiennent parfois. On peut ainsi lire en mai 1915, dans Le Messager de Bruxelles, que " les écrivains de l’avenir trouveront sans doute dans les chroniques et dans les documents relatifs au grand conflit actuel, les éléments de curieuses études sur les superstitions populaires au début de ce XXe siècle, que nous nous plaisons cependant à considérer comme dépourvu de préjugés ". En 1918, c’est Le Bruxellois qui renchérit : " Il a fallu que surgissent les événements tragiques où sombre notre pauvre pays pour nous démontrer que tous, malgré notre éducation, malgré nos idées philosophiques, nous avons notre petite marotte, notre côté faible, notre défaut à la cuirasse ". Pourtant, aucun des deux quotidiens n’est capable de donner des exemples concrets de cette emprise de la superstition sur la société occupée, puisque les cas évoqués concernent en réalité… l’avant-guerre. Cette condamnation de la superstition tient donc aussi d’une simple posture : critiquer l’irrationnel est surtout un moyen de se présenter soi-même comme clairvoyant et lucide. L’historien, quant à lui, ne peut que constater que les petites annonces des voyantes sont rares, bien moins nombreuses par exemple que celles des avorteuses, reflets d’une époque sans contraception…

La victoire est déjà écrite : les prophéties

Il est vrai que les articles des périodiques ne visent pas que les voyantes, mais aussi le goût du public pour certaines prophéties. Les journaux censurés sont d’autant plus virulents à ce sujet que ces prédictions, bien entendu, s’adaptent au goût du public et annoncent la défaite de l’Allemagne… et donc le châtiment des traîtres, notamment des journalistes " embochés ". Il n’est dès lors pas surprenant de voir le très compromis éditorialiste du Bruxellois, Marc de Salm (de son vrai nom François Belvaux) perdre son sang-froid à ce sujet au début de 1916 : " Ici à Bruxelles-même, des états-majors de semi-fous ressassent, depuis 8 mois, les prédictions nébuleuses du problématique moine de Lenine, etc. ". Il existe en effet de nombreuses prédictions " redécouvertes " qui annoncent toutes la victoire des alliés : en France les prophéties dites d’Hermann, de Mayence et de Fiensberg sont les plus connues, mais non les seules…

 

Les mouvements belges de résistance patriotique n’hésitent pas à faire usage de ces récits en provenance directe de la presse alliée, tantôt au premier degré, tantôt au second. C’est ainsi que le plus efficace des réseaux de renseignement belge, la Dame Blanche, doit son nom à une rumeur voulant que la perte de la dynastie allemande des Hohenzollern serait causée par une " femme blanche " – un fantôme ? Créé en 1916, la " Dame blanche " est aux réseaux de renseignements belges ce que " La Libre Belgique " est aux journaux clandestins : une réussite hors norme à la fois dans son organisation et sa durée. Avec plus d’un millier de membres, il s’agit du plus grand des réseaux, le plus actif et aussi le plus sûr avec seulement 4% de ses membres arrêtés par l’ennemi. Il faut dire qu’il est mis sur pied par Walthère Dewé, un homme qui ne manque ni de courage, ni de méthode, ni de ténacité, puisqu’il recommencera son activité résistante pendant la Seconde Guerre mondiale. Il créera alors le réseau " Clarence ", une autre grande réussite qu’il paiera finalement de sa vie en janvier 1944. Mais n’anticipons pas : en 1916 en tout cas, la " Dame Blanche " porte incontestablement bien son nom de Némésis des Hohenzollern…

 

D’autres prophéties sont attractives pour les patriotes belges, comme celle-ci, exposée dans le journal clandestin Vers l’Avenir au début de 1915 : " Elle est due à une honnête sorcière luxembourgeoise, qui vivait il y a 150 ans […] cette bonne devineresse, dont j’aimerais savoir le nom, assura que la dernière bataille aurait lieu aux abords d’une ferme, sur la route de Merl, non loin du Luxembourg. “Il y aura”, vaticine-t-elle, “trois pieds de sang dans les fossés ; et la Prusse s’y noiera. La défaite sera telle que l’empereur et tout ce qui restera de son armée pourront dîner à l’aise sous un poirier”. Or, troublante coïncidence, à l’endroit indiqué, sur cette route de Merl, les Allemands, pour se fortifier, ont rasé tous les arbres, à l’exception d’un poirier échappé au massacre et qu’on nomme, à Luxembourg, “le poirier du Kaiser…” Dieu ! l’agréable compote quand la poire sera mûre ! ".

 

Les prophéties obtiennent davantage de succès et d’audience au début et à la fin de la guerre, alors que les événements semblent justifier les espoirs les plus fous. Le phénomène se reproduit donc à l’automne 1918, au grand dam de Marc de Salm : " Depuis août 1914 que de cervelles ont achevé de se détraquer en chevauchant la chimère des illusions et des prédictions. […] Voici que la paix semble poindre à l’horizon. Vite les têtes s’échauffent davantage, les prédictions, les racontars et les bruits les plus fantastiques se remettent à circuler ". Surtout, il semble qu’à cette occasion se soient répandues des prophéties provenant non plus de la presse alliée, mais de la Belgique elle-même. Le quotidien collaborateur Le Peuple Wallon le déplore : " Depuis quelques semaines, on colporte mystérieusement un peu partout, de prétendues prophéties de Louise Lateau, aux termes desquelles la guerre prendra fin cette année. Et voici l’attention ramenée, une fois de plus, sur la stigmatisée ou plutôt l’hystérique de Bois-d’Haine ".

 

Cette mention est intéressante : Louise Lateau est une jeune femme de Manage qui mourut en 1883 à 33 ans, après avoir apparemment porté, depuis ses 18 ans, les stigmates de la passion du Christ… mais elle n’a jamais prophétisé. Il nous semble donc qu’on lui a attribué des prophéties d’une autre stigmatisée, Palma Matarelli dite Palma d’Oria. Contemporaine de Louise Lateau, cette stigmatisée italienne prétendait être en contact avec celle-ci dans son sommeil. Il n’est donc pas étonnant que des Belges gratifient Louise Lateau, célèbre en Belgique à l’époque, de prédictions qui les arrangent : on ne prête qu’aux riches ! Certains ont peut-être considéré l’épisode comme une revanche. A l’époque de l’" affaire " Louise Lateau en effet, l’Allemagne de Bismarck était en plein " Kulturkampf ", un conflit ouvert avec l’Eglise catholique romaine. Dans ce contexte, des intellectuels allemands patriotes avaient éprouvé le besoin de nier le " miracle " de Louise Lateau, qui passionnait alors l’Europe. Par ses prétendues prédictions, c’est aussi un peu le fantôme de Louise qui revient se venger, à l’automne de 1914, des mécréants allemands…

La guerre a détraqué quantité de cervelles, déjà instables précédemment. Les devineresses, cartomanciennes et autres pythonisses font des affaires d'or. La crédulité monte de façon inquiétante, comme dans tous les cataclysmes sociaux.

La mort n’est pas une fin : le spiritisme

Puisqu’il est question ici de fantôme, il est difficile de s’intéresser aux superstitions au cœur de la Grande Guerre sans traiter du spiritisme. Ni vraiment religion, ni simple courant philosophique, ce mouvement est déjà ancien en 1914, puisqu’il se structure et se répand dans la deuxième moitié du XIXe siècle. La base de la doctrine est la possibilité de communiquer avec les âmes des personnes décédées. Il attire à ce moment de nombreuses personnes, en ce compris des intellectuels et des scientifiques de renom. A une époque où la science laisse entrevoir la possibilité de communiquer via des ondes, la télépathie et d’autres disciplines considérées aujourd’hui comme paranormales paraissent relativement crédibles. Mais c’est pendant la Grande Guerre que le courant spirite atteint son apogée en Europe : le deuil de masse provoqué par le conflit en favorise le succès.

 

Un des grands événements spirites de la Première Guerre mondiale trouve justement ses racines en Belgique, plus précisément à Ypres. C’est là en effet qu’est tué en septembre 1915 Raymond Lodge, l’un des fils du physicien britannique Sir Oliver Lodge. Accablé de chagrin, celui-ci essaie d’entrer en contact avec le défunt au cours de séances spirites. Il témoigne de la " réussite " de ses tentatives dans un livre, intitulé simplement Raymond, qui devient un best-seller réédité à douze reprises entre 1916 et 1919. De nombreux soldats britanniques lisent l’ouvrage, ce qui n’est pas sans poser problème à leurs aumôniers.

 

Qu’en est-il sur le front belge ? Nous savons bien peu de choses à ce sujet. Tout au plus peut-on supposer que l’armée belge, coupée de ses foyers, très encadrée par les aumôniers catholiques, ne devait pas être un milieu très propice à la diffusion des idées spirites. Le même constat est partiellement valable pour la Belgique occupée, coupée de tout par les autorités allemandes, et où le clergé catholique voit son rôle déjà important renforcé par l’occupation. La presse censurée ne semble pas refléter une quelconque progression du spiritisme pendant la guerre. Quand elle le mentionne, c’est plutôt sous le signe de la confusion. En 1915 par exemple, " Mme Hortense, voyante spirite, médium de naissance " fait un peu de publicité dans Le Progrès Libéral… A la vue de l’annonce, il est manifeste que cette dame est bien plus une voyante " classique " qu’une véritable spirite. Dans Le Bruxellois, François Belvaux publie la même année un article intitulé " La Névrose Spirite ", au ton plutôt acide : " La guerre a détraqué quantité de cervelles, déjà instables précédemment. Les devineresses, cartomanciennes et autres pythonisses font des affaires d'or. La crédulité monte de façon inquiétante, comme dans tous les cataclysmes sociaux ". En dépit de son titre, l’auteur ne parle en fait en rien du spiritisme… Celui-ci est devenu en réalité un synonyme de superstition, dans la presse néerlandophone comme dans son homologue francophone. La seule exception est peut-être un article de la Gazet van Brussel, un organe de la collaboration activiste, qui estime en 1916 que " le spiritisme belge est presque exclusivement une spécialité wallonne. Il y a des sections à Liège, Charleroi, Mons, Namur et Bruxelles. Pour autant que je sache, le trafic avec le monde des esprits a lieu dans les familles de Bruxelles et de Wallonie ". Au-delà de la rhétorique nationaliste (on dirait aujourd’hui " communautaire "), l’article reflète une certaine réalité. Le spiritisme était peu implanté avant la guerre en Belgique, mis-à-part dans les grandes villes et surtout dans la région liégeoise (notamment via le mouvement Antoiniste). Même si l’auteur oublie soigneusement de parler des groupes spirites implantés à Anvers et à Gand, il est vrai que la Flandre reste peu touchée par le mouvement. La frontière linguistique serait-elle imperméable aux esprits ? En réalité, le spiritisme connaît après la guerre un déclin rapide, aussi bien en Wallonie qu’en Flandre. Il a connu son chant du cygne grâce à la Grande Guerre : à époque anormale, croyances hors-normes. La timide reconstruction de la paix renvoie progressivement les esprits dans les limbes. La Seconde Guerre mondiale ne les fera pas revenir.

Sources Cliquez pour voir les sources

Travaux

Becker Annette, La Grande Guerre d’Apollinaire. Un poète combattant, Paris, Tallandier, 2014 (2009).

Becker Annette, La guerre et la foi, de la mort à la mémoire, 1914-1930, Paris, Armand Colin, 1994.

Benvindo Bruno, Des hommes en guerre : les soldats belges entre ténacité et désillusion (1914-1918), Bruxelles, Archives Générales du Royaume, 2005.

Cappart Marie, "Les anges de Mons : from fiction to facts. Analyse de la presse britannique", article à paraître dans les actes du colloque qui s’est tenu à Mons le 20 octobre 2014.

Debruyne Emmanuel et Paternostre Jehanne, La résistance au quotidien (1914-1918). Témoignages inédits, Bruxelles, Racine, 2009.

de Schaepdrijver Sophie, La Belgique et la Première Guerre mondiale, Bruxelles, P.I.E.-Peter Lang, 2004.

Le Naour Jean-Yves, Nostradamus s’en va-t-en guerre 1914-1918, Paris, Hachette Littératures, 2008.

Winter Jay, Entre deuil et mémoire. La grande guerre dans l’histoire culturelle de l’Europe, Paris, Armand Colin, 2008 (1995).

Sources éditées

Belvaux Franz H-J. (pseudonyme de François Belvaux), " A propos des Phénomènes de l’Occultisme " in Le Bruxellois. Journal quotidien indépendant, 01/10/1915, p. 1.

Belvaux Franz H-J. (pseudonyme de François Belvaux), " La Névrose Spirite " in Le Bruxellois. Journal quotidien indépendant, 16/08/1915, p. 1.

Bloy Léon, Au seuil de l’Apocalypse, Paris, Mercure de France, 1916.

Cornet Nicolas Joseph, Louise Lateau et la science allemande, Bruxelles, Imp. et lib. M. Closson et Cie, 1875.

Dauzat Albert, Légendes, Prophéties et Superstitions de la guerre, Paris, La Renaissance du Livre, 1920 (1919).

de Salm Marc (pseudonyme de François Belvaux), " L’illusion optimiste " in Le Bruxellois. Journal quotidien indépendant, 21/02/1916, p. 1.

de Salm Marc (pseudonyme de François Belvaux), " Méfions-nous des faux bruits " in Le Bruxellois. Journal quotidien indépendant, 16/10/1918, p. 1.

" Deux prophéties ! " in Vers l’Avenir. Bulletin paraissant de temps en temps pour le bien de la cause. La Belgique aux Belges, 15/04/1915, p. 3.

Didry Maria et Wallemacq Amédée, La stigmatisée belge : la servante de Dieu, Louise Lateau, de Bois-d'Haine. Histoire abrégée, Louvain, E. Warny, 1947 (3e édition).

Froidure Edouard, Coup d’œil sur le passé, Tome I, 1899-1921, un gamin en guerre, Bruxelles, Editions des Stations de plein air, 1968.

" Geneesheer of Kwakzalver " in Gazet van Brussel. Dagblad voor het Vlaamsche Volk, 26/03/1916, p. 1.

Gin. Milo., " Les Superstitions et la Guerre " in Le Bruxellois. Journal quotidien indépendant, 28/06/1918, p. 1.

Grimauty Fernand-Hubert, Six mois de guerre en Belgique, par un soldat belge (août 1914-février 1915), Paris, Librairie académique Perrin et Cie, 1915.

" Het Spiritisme en het Katholicisme " in Vooruit. Orgaan der Belgische Werkliedenpartij, 21/10/1917, p. 1.

" Het spiritism voorspelt het einde van den oorlog ? " in Antwerpsche Courant. Onpartij Dagblad, 06/05/1916, p. 1.

Imbert-Gourbeyre Antoine, Les stigmatisées, Tome I, Louise Lateau de Bois-d’Haine. Sœur Bernard de la croix, Rosa Andriani, Christine de Stumbele, Paris, Victor Palmé, 1873 (1871).

Imbert-Gourbeyre Antoine, Les stigmatisées, Tome II, Palma d’Oria. Examen de la thèse rationaliste, liste historique des stigmatisés, Paris, Victor Palmé, 1873 (1871).

La stigmatisée belge : Louise Lateau de Bois-d'Haine. Histoire abrégée d'après ses biographes, Louvain, Impr. "Nova et Vetera", 1921.

Le Glaneur, " Hystérie " in Le Peuple wallon. Quotidien démocratique, 13/09/1918, p. 1.

Lodge Oliver J., Raymond or Life and Death. With Examples of the Evidence for Survival of Memory and Affection after Death, Londres, Methuen & CO, 1916 (6e édition).

Notger S.I.O., Prophéties réalisées pendant la guerre 1914-1918. Que nous réserve l'avenir ?..., Liège, Demarteau, 1920.

Piérard Louis, La Belgique sous les armes, sous la botte, en exil, Paris : Perrin et Cie, 1917.

" Pierres précieuses et superstitions guerrières " in Le Télégraphe. Quotidien liégeois d’information, 11/04/1916, p. 1.

" Pythonissen en Profeten " in Antwerpsche Courant. Ontpartijdig Dagblad, 02/06/1916, p. 1.

" Superstitions et Sorcellerie " in Le Messager de Bruxelles. Journal quotidien, 21/05/1915, p. 1.

Thiéry Armand, Louise Lateau de Bois-d'Haine : à propos du livre publié par le Père Lejeune sous le titre La vie de père Huchant, Liège-Louvain, Demarteau-Nova et Vetera, 1914.

Thiéry Armand, Nouvelle biographie de Louise Lateau, d'après les documents authentiques, Louvain, Nova et vetera, 1916.

Vivier Robert, La plaine étrange, Bruxelles-Paris, La Renaissance du Livre, 1923.

V. L., " La chiromancie " in Le messager de Bruxelles. Journal quotidien, 29/04/1916, p. 1.

Archives

Hambye Adolphe, " La ville de Mons pendant l’occupation Allemande du 23 Août 1914 au 11 Novembre 1918. Journal de famille ", propriété de la famille Hambye.

 

Nous nous sommes efforcés de respecter les dispositions légales en matière de droits d'auteur. Toutefois, l'origine des documents n'a pas toujours pu être déterminée avec certitude. Toute personne pensant avoir des droits à faire valoir est priée de s'adresser à la RTBF.

Sommaire

Publicité