# Entre censure, pénurie et propagande. Les cinémas dans la tourmente de l'occupation

Les débuts de Charlot dans "Charlot est content de lui" (1914)

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Les débuts de Charlot dans "Charlot est content de lui" (1914) - Tous droits réservés ©

Dès le début du XXe siècle, les salles de projection cinématographique se multiplient un peu partout en Belgique et particulièrement à Bruxelles : de simple objet de curiosité, le cinéma devient le spectacle populaire par excellence. Au moment où sort, en juin 1914, le très prémonitoire Maudite soit la guerre, film belge réalisé par le Français Alfred Machin, la Belgique est un pays neutre et en paix avec ses voisins. C’est encore la "Belle Epoque", l’insouciance. Le public aime à se divertir en suivant les aventures de Fantômas ou de Nick Carter dans une des 1.200 salles que compte alors la Belgique. Il est loin, très loin, d’imaginer qu’il sera bientôt difficile non seulement de sortir en ville mais aussi de se nourrir, de se chauffer, de vivre… En effet, durant les cinquante mois que dure l’occupation, les autorités allemandes multiplient tantôt les actes de censure et les tracasseries administratives, tantôt les gestes de bonne volonté pour donner un peu de vie et de divertissements aux villes belges occupées. Après un certain temps d’hésitation, la population recommence à fréquenter les salles de spectacle et les cinémas, non pas pour la qualité des films diffusés mais bien pour, le temps d’un soir, se chauffer et s’éclairer à moindre coût ! Plus tard, après avoir été freiné par le conflit, le cinéma reprendra sa formidable expansion dès la Libération, en novembre 1918. Comme si la Grande Guerre n’avait été qu’une parenthèse ? Pas tout à fait car de nombreux films patriotiques sont là pour rappeler, quelque temps encore, les horreurs de la guerre.

Naissance et expansion du cinéma en Belgique

En Belgique, la première démonstration publique du Cinématographe, ce curieux projecteur d’images animées inventé par les frères Auguste et Louis Lumière en 1895, a lieu à Bruxelles, le 1er mars 1896 ; elle se déroule dans les locaux du quotidien libéral La Chronique, situés au n°7 de la Galerie du Roi et qui accueilleront ensuite régulièrement des projections publiques. Très vite, vu le peu de moyens à mettre en oeuvre (des sièges, un projecteur et une toile), des petites salles verront le jour un peu partout dans la plupart des grandes villes et particulièrement à Bruxelles, le long des artères commerciales du centre et du haut de la ville. Il ne s’agit cependant pas encore de "salles de cinéma" à proprement parler : souvent installées dans des théâtres, des anciens magasins ou des ateliers, des restaurants ou des brasseries, elles comportent certes quelques rangées de sièges mais aussi des tables pour consommer et un petit espace pour l’orchestre. En effet, les films produits à cette époque sont relativement courts (entre cinq et dix minutes) et leur projection, toutes les heures ou les demi-heures, est ponctuée de concerts et de spectacles. Cette expansion du cinéma est en fait paradoxale car, si le nombre de salles augmente, leur durée de vie est relativement éphémère. Il faut attendre 1905 pour voir s’ouvrir le premier vrai cinéma à part entière, le Théâtre du Cinématographe, au 110 Boulevard du Nord (actuel boulevard Adolphe Max) à Bruxelles ; cette salle peut accueillir alors jusqu’à 156 spectateurs assis, puis 216 suite à un premier agrandissement en 1911.

A cette époque, les premiers films de Charlie Chaplin - Pour gagner sa vie et Charlot est content de lui, diffusés aux Etats-Unis en 1914 - et plus généralement les films américains n’ont pas encore traversé l’Atlantique ; outre des séances d’actualités, les cinémas belges programment plutôt des films italiens, danois et surtout français, tels que Les voyages à travers l’impossible du fantastique Georges Méliès, grand précurseur des effets spéciaux au cinéma, ou la série Fantômas (1913) de Louis Feuillade. Car les "serials", suites de feuilletons comiques ou policiers diffusés chaque semaine, remportent rapidement un grand succès auprès du public qui apprécie également beaucoup les aventures du "roi des détectives" Nick Carter (1908) et du dandy Max Linder (1910-1914). Nous en sommes toujours au cinéma muet aux expressions sur-jouées, entrecoupé d’intertitres et mis en musique ; en noir et blanc aussi même si les images colorisées font doucement leur apparition. Cette décennie 1900 voit aussi l’émergence des premiers réseaux de salles développés par les célèbres sociétés françaises Pathé et Gaumont (encore actives dans ce secteur aujourd’hui) ainsi que par l’entrepreneur belge Louis Van Goitsenhoven… C’est que le cinéma cesse d’être une simple curiosité et devient, quoique parfois boudé par les classes les plus aisées qui le jugent vulgaire, le spectacle populaire par excellence. Ainsi, juste avant le début de la guerre, la Belgique compte près de 1.200 salles de projection cinématographique.

Les "serials", suites de feuilletons comiques ou policiers diffusés chaque semaine, remportent un grand succès auprès du public qui apprécie beaucoup les aventures de Fantômas, Nick Carter ou encore Max Linder.

L’occupant allemand s’installe… la censure aussi !

Tout comme les théâtres et autres salles de spectacle, les cinémas ferment leurs portes dès le début des hostilités, en août 1914, mais sont contraints, dès septembre, par l’autorité allemande de rouvrir afin de donner un semblant de vie et de divertissement aux villes occupées… Attitude généreuse non dépourvue de conditions puisque, le 13 octobre 1914, la censure est instaurée non seulement pour la presse écrite mais aussi pour tous les types de médias : "Des représentations théâtrales, des récitations chantées ou parlées de toute espèce, ainsi que des projections lumineuses cinématographiques ou autres, ne peuvent être organisées que lorsque les pièces théâtrales, les récitations ou les projections lumineuses en question auront été admises par le censeur." Et l’arrêté allemand, signé par le gouverneur général von der Goltz, de préciser que les contrevenants, y compris les spectateurs, seront punis conformément à la loi martiale ! C’est l’émoi à la Chambre syndicale de la Cinématographie qui tient, trois jours plus tard, une assemblée générale extraordinaire durant laquelle certains exploitants préconisent une fermeture immédiate de toutes les salles tandis que d’autres invoquent des intérêts financiers et l’avenir de leur personnel. Le syndicat laisse finalement à chacun le libre choix du sort de sa salle et la plupart des cinémas rouvrent pour organiser des projections au profit d’oeuvres philanthropiques. Cependant, l’ambiance n’est plus à l’amusement parmi la population, dont une grande partie se retrouve dans un dénuement dramatique suite au départ des soldats et à la fermeture de certaines usines, et les recettes sont médiocres.

Le 31 janvier 1915, les autorités allemandes décident qu’en dehors des fonctionnaires et agents normalement chargés de la surveillance des spectacles, des officiers de la Kommandantur contrôleront aussi les locaux. Puis, le 20 mars, dans le cadre de sa flamenpolitik (politique flamande), elles obligent les exploitants à pourvoir leurs films de titres et d’inter-titres en néerlandais. La Chambre syndicale proteste auprès du Gouverneur général mais la mesure est maintenue et même renforcée : le service de la censure veillera désormais à l’exactitude des traductions des titres et intertitres, et toute erreur sera attribuée à la mauvaise volonté des exploitants, engendrant la saisie, au mieux, du film, au pire, de la salle. Par ailleurs, des mesures de rétorsion sont aussi prises à l’égard des Etats en guerre contre l’Allemagne, leurs films sont interdits de diffusion en Belgique et les salles de spectacle appartenant à leurs ressortissants sont mises sous séquestre. C’est donc le cas du groupe Pathé, dont les installations bruxelloises cessent de fonctionner sous pavillon français : le Pathé-Palace, près de la Bourse, se mue en théâtre d’opérettes dirigé par la divette belge Angèle Van Loo, qui est contrainte de créer au moins deux opérettes allemandes ou autrichiennes par an. Le Théâtre Pathé, situé au 152 boulevard du Nord, est repris par une certaine Union Théâtrale Belge qui diffuse en fait des productions de la Nordisk Film de Copenhague. Neutre et plutôt germanophile, le Danemark occupe effectivement une position privilégiée sur le marché belge.

Des projections lumineuses cinématographiques ne peuvent être organisées que lorsque les projections lumineuses en question auront été admises par le censeur.

Arrêté allemand du 13 octobre 1914

Plus qu’une source de divertissement, une source de chaleur

Privés de films français, inondés de films allemands et exaspérés par la censure, nombre de cinémas coupent de plus en plus souvent leurs projections de numéros de variété… quand ils ne convertissent pas complètement en théâtre ou en cabaret, comme le Vieux Bruxelles (25 rue de Malines), La Cigale (37 rue Neuve) ou le Kursaal Brasserie (13-15 rue Neuve). D’autres parviennent à s’agrandir comme L’Excelsior (13 rue Haute) ou le Palace (62 rue du Pont-Neuf) ; or, là aussi, les rigueurs de l’occupation se font sentir, notamment par la pénurie de matériaux de construction… Néanmoins, à mesure que se prolonge l’occupation allemande, le public réapprend à se divertir et fréquente à nouveau les salles obscures. L’affluence est telle que, le 16 mai 1916, les autorités allemandes décident sournoisement de porter à 10% la taxe sur les recettes des entreprises de spectacle et, étonnamment, octroient 1/8e du produit de la taxe aux provinces et 3/8e aux communes.

Vient alors l’hiver 1916-1917 durant lequel la température tombe jusqu’à moins 15 degrés ; la population se rue dans les cinémas mais attache moins d’importance au programme qu’au fait d’être chauffés et éclairés à bon marché. Les exploitants de salles obscures n’hésitent d’ailleurs pas à jouer sur ce registre sensible comme en témoigne ce prospectus de janvier 1917 : "Voulez-vous gagner de l’argent ? C’est à la portée de toutes les personnes soucieuses de réduire leurs dépenses par les temps néfastes que nous traversons. Voyez ci-dessous quelques prix des modes d’éclairage et de chauffage actuels. Savoir : charbon 80 francs par tonne ; gaz 15 centimes par m3 ; pétrole 6,50 francs par litre ; carbure 4 francs par kilo ; bougie 1,50 francs par pièce (= cours de la Bourse). Quand on constate que les prix exorbitants auxquels sont montés ces produits de première nécessité ne sont pas du rêve mais bien d’une décevante réalité, il ne vous reste qu’une seule ressource : celle d’aller passer vos soirées au cinéma où pour 30 centimes vous serez placé à votre choix, chauffé, éclairé et charmé à la fois, telle est la seule solution durant les soirées d’hiver." A Bruxelles, un décret allemand ordonne la fermeture des écoles, cela concerne près de 30.000 enfants que les parents, plutôt que de les garder à la maison sans chauffage, envoient passer la journée au cinéma… Et cet afflux de mineurs ne manque pas d’inquiéter les moralistes qui pressent les autorités communales d’Anderlecht et d’Etterbeek à interdire le cinéma aux moins de 16 ans, sauf pour les spectacles spécialement conçus pour eux, tandis qu’à Bruxelles-Ville, s’ouvre en septembre, le premier cinéma scolaire dans les locaux de l’école communale de la rue Rempart-des-Moines. Puis, en décembre, se tient à l’hôtel de ville une réunion groupant une centaine de personnalités de la magistrature et du monde de l’enseignement décidées à combattre le cinéma inadapté voire malsain pour les mineurs.

… Passer vos soirées au cinéma où pour 30 centimes vous serez placé à votre choix, chauffé, éclairé et charmé à la fois, telle est la seule solution durant les soirées d’hiver.

Un foisonnement de films patriotiques dès la Libération

Parmi les moralistes, se trouve un certain Hippolyte De Kempeneer, cinématographiste et fondateur en 1913 déjà de la Ligue du Cinéma moral, dont la grande idée était de convaincre les bourgmestres de n’accorder le droit d’ouvrir une salle de cinéma qu’aux exploitants ayant souscrit aux principes de la Ligue. Lui-même gère le Cinéma des Familles, situé rue de la Colline, à deux pas de la Grand’Place de Bruxelles, et produit des sujets d’actualités, sous l’occupation, dans le laboratoire de développement et de tirage qu’il a installé dans les caves de son cinéma. Il crée également la Compagnie belge des Films instructifs avec laquelle il produit des films éducatifs (La Belgique historique, La Belgique géographique et pittoresque, La Belgique agricole etc.) qui ne rencontreront qu’un faible succès auprès d’une jeunesse pervertie, dit-il, par les Nick Carter, Fantômas et autres héros masqués tels que Judex de Louis Feuillade sorti en 1917… Cependant, en secret, Hippolyte De Kempeneer tourne Le mystère de la Libre Belgique, racontant l’histoire de cet hebdomadaire catholique conservateur vendu clandestinement durant le conflit, qui est diffusé à la Libération et remporte naturellement un franc succès. Il produira ainsi plusieurs films patriotiques dont La Belgique martyre (1919) de Charles Tutelier, drame en cinq parties sur une famille de paysans déchirée par la Grande Guerre, et Âme belge (1921) d’Armand du Plessy, à la gloire du caporal Léon Trésignies et dans lequel l’acteur Marcel Roels incarne un espion anglais dans la pure tradition des serials.

Les films rendant hommage aux héros belges ne manquent pas et plaisent au public, comme Le martyre de Miss Cavell (1918), cette infirmière anglaise fusillée par les Allemands pour avoir permis l’évasion de soldats belges ; La libre Belgique et l’héroïque Gabrielle Petit (1920), une infirmière belge fusillée pour espionnage ; ou Jeune Belgique (1920) qui raconte le martyre de la petite Yvonne Vieslet, 10 ans, abattue pour avoir donné sa couque à un prisonnier français. De tous ces films, il ne reste plus grand-chose ; il semblerait néanmoins qu’il s’agisse plus de mélanges de scènes jouées et de documents empruntés aux journaux d’actualité, que de films véritablement scénarisés. L’objectif, au lendemain de la Guerre, est bien sûr de glorifier les héros et de dénoncer les atrocités commises par l’occupant ! A ce titre, les films allemands, désormais bannis, laissent rapidement place aux films anti-Allemands aux titres souvent évocateurs : Le Kaiser, la brute de Berlin diffusé au Victoria Palace en mars 1919, Ruse d’Alsacienne au Cinéma des Princes en juillet 1919 ou encore Mes quatre années en Allemagne de l’ancien ambassadeur des Etats-Unis à Berlin, James W. Gerard, au Cinéma Empire en janvier 1920. Notons enfin que le Service cinématographique de l’Armée belge présente au Palais du Trocadéro (boulevard de la Toison d’Or), en mars 1919, L’Armée belge en campagne qui matérialise pour la première fois les dures images du front de l’Yser ; pour les Belges laissés dans l’ignorance durant les cinquante mois d’occupation, c’est un véritable choc…

L’objectif, au lendemain de la Guerre, est bien sûr de glorifier les héros et de dénoncer les atrocités commises par l’occupant ! A ce titre, les films allemands, désormais bannis, laissent rapidement place aux films anti-Allemands.

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