# "Dieu sera avec nous" contre "Gott mit uns" : une guerre de religion ?

Beaucoup d'ennemis, beaucoup d'honneur !
Toutes les nations impliquées dans la Grande Guerre assimilent à des degrés divers le conflit à une croisade. L'imaginaire de la guerre sainte permet de se valoriser tout en diabolisant l'ennemi. Ici, une Allemagne sous forme de Saint Michel terrasse un maléfique dragon allié. Editeur : Frankenland (Dettelbach am Main). Cette carte a été expédiée en juin 1915.  - Collection privée, Nicolas Mignon. ©

Beaucoup d'ennemis, beaucoup d'honneur ! Toutes les nations impliquées dans la Grande Guerre assimilent à des degrés divers le conflit à une croisade. L'imaginaire de la guerre sainte permet de se valoriser tout en diabolisant l'ennemi. Ici, une Allemagne sous forme de Saint Michel terrasse un maléfique dragon allié. Editeur : Frankenland (Dettelbach am Main). Cette carte a été expédiée en juin 1915. - Collection privée, Nicolas Mignon. ©

Belgique, août 1914. Des colonnes innombrables de soldats allemands couvrent les routes de l’invasion. Leur boucle de ceinturon porte une inscription qui fera couler beaucoup d’encre : " Gott mit uns ". " Dieu avec nous " : n’est-ce pas un peu présomptueux ? Pourtant, le Roi des Belges Albert Ier ne dit pas autre chose le 4 août devant les Chambres réunies : " Un pays qui se défend s’impose au respect de tous. Ce pays ne périt pas. Dieu sera avec nous dans cette juste cause ". Il est vrai que le souverain ne prétend pas que Dieu se tient inconditionnellement aux côtés des Belges, mais qu’il ne manquera pas de défendre l’agressé contre l’agresseur. On peut toutefois se demander si les Allemands comprennent le Gott mit uns de manière très différente…

 

" Dieu avec nous " : soit, mais parle-t-on bien du même dieu ? La Belgique est en 1914 un pays où, en matière religieuse, l’hégémonie catholique est évidente. L’Allemagne est quant à elle majoritairement protestante, bien que la minorité catholique y soit importante et même majoritaire localement, en Bavière et en Rhénanie. De là à parler de guerre de religion, il n’y a qu’un pas… à ne pas franchir ?

Un pays qui se défend s’impose au respect de tous. Ce pays ne périt pas. Dieu sera avec nous dans cette juste cause.

Le prêtre comme ennemi

Edgar P. Jacobs, célèbre auteur belge de bandes dessinées, se souvient bien des années plus tard du spectacle qu’il découvre, un jour de cet été 1914 où il n’a encore que dix ans : " accompagné de ma mère, j’ai aperçu un convoi remontant l’avenue d’Auderghem [à Etterbeek], emmenant des séminaristes juchés sur des chariots. Lors d’une courte halte, l’un d’entre eux tenta de remettre un billet à un spectateur. Il fut rapidement mis en joue par un cavalier et ce fut la panique générale : les gens fuyaient en tous sens. Heureusement pour le malheureux, le geste d’un officier lui sauva la vie au tout dernier moment… ". Le futur créateur des aventures de Blake et Mortimer a failli être le témoin du meurtre d’un religieux. Un de plus en cet été où il ne fait pas bon être un ecclésiastique belge quand on est sur le chemin des envahisseurs.

 

Les armées allemandes qui pénètrent en Belgique sont en effet frappées d’une véritable psychose. Influencées par le souvenir des combats de 1870, qui avaient vu le gouvernement français faire usage de troupes irrégulières pour attaquer les arrières de l’armée prussienne, les autorités allemandes imaginent des francs-tireurs partout où ils rencontrent une opposition. Stressés par le timing serré du plan von Moltke, fatigués par l’allure que celui-ci leur impose, apeurés par la résistance de l’armée belge qu’on leur avait dit inoffensive, enivrés par les bouteilles qu’ils pillent dans les caves en ce chaud mois d’août 1914, les soldats allemands sont tendus à l’extrême. Ils perçoivent chaque civil comme un ennemi potentiel, capable de leur tirer dans le dos ou même de mutiler les blessés avant de les achever.

 

Mais comment et pourquoi les paysans et les ouvriers belges se conduiraient-ils ainsi ? Pour des soldats allemands majoritairement protestants, l’explication la plus tentante incrimine l’Eglise catholique. Dans l’imaginaire protestant, celle-ci ôte tout libre arbitre à ses fidèles et les endoctrine. Pas étonnant dès lors que les Belges se conduisent de manière si fanatique ! Si l’on veut décapiter la résistance, il faut la frapper à la tête : le clergé. Les religieux belges rejoignent donc les autres notables – bourgmestres, échevins, etc. – choisis fréquemment comme otages, et le cas échéant fusillés.

 

Les autorités religieuses belges doivent faire face à la menace avec sang-froid, ce qui n’est pas toujours facile. Lorsque l’envahisseur s’approche de Bruxelles, le doyen Evrard de l’église collégiale Saints-Michel-et-Gudule est ainsi fort préoccupé. Il a reçu le 8 août des autorités communales la consigne de faire sonner le tocsin aux clochers bruxellois, à l’approche des Allemands. Compte-tenu de ce qu’il a appris du déroulement tragique de l’invasion, le doyen envoie le 19 août un message au bourgmestre de Bruxelles, Adolphe Max, pour lui demander de renoncer à cette mesure : " Dans votre pensée, ce tocsin veut dire aux habitants : l’ennemi est là, je vous avertis, soyez sur vos gardes. Mais en réalité je pense que ce tocsin va être le signal d’un affolement, d’une consternation et d’une surexcitation subites et extraordinaires […] L’ennemi dira qu’on a voulu donner le signal du massacre ". Les cloches bruxelloises s’abstiendront effectivement de signaler l’entrée de l’envahisseur dans la capitale.

 

Dans les jours qui suivent, Evrard se démène pour maintenir le calme parmi ses ouailles et son clergé. Il fait placarder des affiches, et envoie le 24 août des consignes aux autres doyens bruxellois, en leur demandant de démentir des rumeurs infondées de défaite allemande, qui pourraient amener les Bruxellois à commettre des imprudences : " Travaillez, je vous prie, par vous-mêmes, par vos curés et vicaires et par toutes vos influences à établir le calme le plus complet : prévenons un désastre ". A Bruxelles comme ailleurs, on est bien loin des curés sanguinaires et va-t-en-guerre des imaginaires allemands…

L’habit fait-il le moine ?

Quelques jours plus tard, le massacre et l’incendie de Louvain montrent que les dangers que le doyen Evrard prévoyaient ne sont que trop réels. Un prêtre de Laeken s’adresse à lui pour lui demander conseil sur la conduite à tenir : " Il paraît qu’il y aurait un certain danger pour les prêtres à continuer à sortir en soutane, surtout dans le cas où il faudrait fuir. […] Différents prêtres me demandent conseil. Faut-il leur recommander de se procurer des vêtements civils ? Personnellement je ne remarque rien d’anormal ; seulement les soldats allemands qu’on rencontre semblent nous regarder avec une espèce d’étonnement : […] est-ce à cause de notre costume ? Quid faciendum ? ".

 

On ne connaît pas la réponse du doyen… mais la question est très pertinente. Non seulement les soldats allemands protestants se méfient des soutanes, si exotiques pour eux, mais dans le contexte d’" espionnite " généralisé d’août 1914 des prêtres sont arrêtés un peu partout en Belgique, y compris par des autorités belges ou alliées. Celles-ci sont parfois persuadées d’avoir affaire à des espions déguisés… Le bourgmestre d’Oudeng-Aimeries (La Louvière) reçoit par exemple le 6 août 1914 du commissaire d’arrondissement une instruction pour sa garde civique, qui a pour tâche de contrôler les routes : " Visitez toutes automobiles identifiez toutes personnes surtout celles habillées [en] religieux, militaires ". Quand la suspicion est accréditée par les autorités elles-mêmes, la puissance de la rumeur est décuplée. Si les Belges eux-mêmes se méfient, que dire des Allemands ? De toutes parts, les témoignages de peur et de violence affluent vers les autorités ecclésiastiques : les évêques, l’archevêque et cardinal Mercier, et enfin le pape lui-même.

Deux papes dans la tourmente

Le premier pape à affronter la tempête est le très âgé Pie X (Giuseppe Sarto, 79 ans en 1914). Il ne survit que deux semaines à la déclaration de guerre. C’est donc Benoît XV (Giacomo della Chiesa, 60 ans en 1914) qui doit assumer la charge pour le moins inconfortable de guide des catholiques… au moment-même où la grande majorité d’entre eux sont en guerre, souvent les uns contre les autres.

La papauté doit faire face à deux problèmes bien différents. Elle n’est pas responsable du premier, qui est insoluble. Le pape ne peut en effet prendre parti dans cette guerre, sans perdre à jamais le soutien et l’écoute des catholiques de l’un des deux camps. Ce refus de prendre position, au moment où tous les peuples ont le sentiment de se défendre et de se battre pour leur existence-même, est vécu comme profondément choquant. Sans aucune marge de manœuvre, Benoît XV ne peut que mécontenter l’écrasante majorité des fidèles de l’Eglise catholique, qui l’accusent injustement d’être aveugle à leurs malheurs.

 

Mais l’action et la parole du pape sont également handicapées par un autre problème, directement lié celui-là à la vision du monde de la papauté. Pour le pape en effet, rien ne peut avoir lieu sans la volonté de Dieu, et cette certitude l’empêche de s’interroger sur les causes du conflit et les raisons qui poussent les Européens – dont beaucoup de catholiques – à combattre. Il est intimement persuadé que l’Europe ne pourra sortir de la guerre qu’en se tournant vers Dieu… sous le conseil et la direction du Vatican, bien entendu ! Dans ces conditions, les appels à la paix du pape n’ont évidemment aucune chance d’être entendus, tant ils sont déconnectés des véritables motivations des peuples. Il faut attendre l’été 1917 pour que le Saint-Siège se décide à passer des vœux pieux à une diplomatie plus réaliste. Une note pontificale, consacrée à la recherche " d’une paix juste et durable " est remise aux gouvernements belligérants. Mais, comme chacun sait, le diable se cache dans les détails… que la note a essayé d’éluder soigneusement, dans l’espoir que chacun y trouve son compte. A cette date, trop de sang a été versé pour que les pays en guerre acceptent de sortir du conflit autrement que par une victoire. La note est rejetée partout et le pape se mure alors dans le silence.

 

Si les Belges des territoires occupés ou en exil sont parfois durs avec le souverain pontife, ils gardent généralement leurs critiques dans des limites raisonnables ou ne les expriment que dans la sphère privée. Publiquement, il est plus courant d’essayer de prétendre que le pape, en dépit de sa réserve, soutient activement la Belgique. Des articles de presse ou des pamphlets utilisent ainsi chaque déclaration du souverain pontife qui concerne le pays, pour en tirer abusivement la conclusion que Benoît XV soutient les Alliés en général et la cause belge en particulier. Avec le temps, cet exercice de style montre néanmoins ses limites… Du côté allemand, la neutralité ou l’impartialité papale est mieux accueillie – malgré les accusations du général Ludendorff qui le traite de " pape français ". Majoritairement protestante, l’Allemagne n’attendait en effet pas grand-chose du Vatican. Elle est agréablement surprise de la modération du Saint-Siège et n’en demande pas plus… ce qui, chez les Alliés, conforte certains dans l’idée que le " pape boche " (dixit le radical Georges Clemenceau) a choisi son camp et a pris fait et cause pour les Empires centraux, et surtout pour la très catholique Autriche. Papst mit uns ?

Prêtres et pasteurs, les meilleurs ennemis

Si le Vatican s’efforce de rester au-dessus de la mêlée, les prêtres belges y sont plongés contre leur gré. Passé le choc de l’invasion, ils doivent vivre au coude à coude avec l’occupant. Les moments les plus problématiques pour eux sont probablement les circonstances qui les mettent en contact avec les aumôniers protestants de l’armée allemande. Ceux-ci sont en effet des ennemis à la fois nationaux et religieux… Soucieuse de maintenir le calme, l’autorité allemande veille toutefois la plupart du temps à ce que les pasteurs protestants de son armée exercent leur culte ailleurs que dans les églises, par exemple dans des bâtiments communaux réquisitionnés à cet effet. Mais vers la fin de la guerre, cet accord tacite entre l’occupant et l’Eglise se délite : les commandantures locales n’hésitent pas à réquisitionner les lieux saints pour des services protestants, surtout dans la zone des étapes.

 

Le cas échéant, cette réquisition peut même être faite à titre de sanction. Le conflit religieux entre catholiques et protestants est alors clairement instrumentalisé à des fins guerrières. Il est ainsi difficile de croire au hasard quand en 1918 la collégiale Saint-Vincent de Soignies est réquisitionnée afin d’y célébrer le culte protestant… le 21 juillet, jour de la fête nationale belge ! Le moment est manifestement choisi afin d’importuner le plus possible les Sonégiens, en occupant leur lieu de culte en un jour particulièrement symbolique et en les privant du seul endroit où leur patriotisme peut encore s’afficher publiquement (comme il l’avait fait l’année précédente). Si les Allemands choisissent avec soin le timing et débarquent devant la collégiale en grande pompe et accompagnés de leur musique militaire, le doyen Maubert a lui aussi le goût de la mise en scène. C’est en aube et devant une porte close qu’il reçoit dignement les Allemands. Depuis la façade d’en face, le photographe Paul Legast est en embuscade : bien qu’il soit à cette époque interdit aux Belges de photographier en extérieur, a fortiori des militaires allemands, il parvient à prendre deux clichés. Le premier montre le refus digne du prêtre face aux officiers allemands, le deuxième les Allemands qui gravissent l’escalier et pénètrent dans le lieu saint. Après ce baroud d’honneur qui lui permet de sauver la face, le doyen de la collégiale quitte les lieux en prenant bien soin d’emporter avec lui le Saint-Sacrement, qui ne manquerait pas d’être profané par la présence d’hérétiques, ennemis de surcroît…

Le malaise des protestants belges

Les prêtres catholiques ne sont pas seuls à être gênés par la proximité avec l’ennemi protestant. Les protestants belges se trouvent désagréablement pris entre deux feux. En dépit de leur incontestable patriotisme, ils se sentent parfois assimilés à l’occupant par leur conviction, alors qu’ils éprouvent eux-mêmes de plein fouet le désarroi d’être les victimes de leurs frères en religion. L’hostilité est bien sûr la plus forte dans les rangs catholiques, qui ne manquent pas de profiter de certaines occasions que leur procurent les hostilités pour faire du prosélytisme. Des petits Dourois en savent quelque chose. Envoyés en colonie de vacances avec leurs camarades catholiques, ils sont victimes de brimades de la part des religieux qui les accueillent : privation de nourriture, obligation de participer au culte catholique, pressions morales diverses pour les dresser contre leurs parents et les faire renoncer à leur foi…

 

La certitude d’être dans le vrai ou la maladresse ne sont bien sûr pas l’apanage d’une seule confession. Les protestants belges continuent par exemple, pendant la guerre, à distribuer des tracts aux fidèles catholiques, notamment aux familles qui se rendent au cimetière à l’occasion de la Toussaint. Ce qui en temps de paix passerait pour du prosélytisme ordinaire devient plutôt malavisé : les catholiques belges qui pleurent leurs morts ou prient pour les membres de leur famille sur le front n’ont guère le désir, au milieu de leur douleur ou de leur angoisse, de voir leur foi critiquée ou raillée. Si l’on en croit la presse censurée, ce manque de tact débouche sur des heurts entre catholiques et protestants à Jette, le 15 août 1918. En ce jour de l’Assomption de Marie, les fidèles sont nombreux à se rendre à la grotte Notre-Dame de Lourdes afin d’aller prier pour leurs proches. Selon l’éditorialiste du Bruxellois François Belvaux, " au nom de la liberté constitutionnelle de la pensée, des évangélistes-calvinistes avaient fait distribuer jeudi […] aux alentours de la grotte de Jette une circulaire reproduisant des textes bibliques contre l’idolâtrie. C’était leur droit strict ". Le journaliste affirme que des protestants furent alors molestés, notamment des femmes. Pour le journal censuré – et pro-allemand – les causes de l’événement sont claires : " le fanatisme sectaire et imbécile [des catholiques] va-t-il nous ramener les sanglantes fureurs des guerres religieuses d’antan ? ". On peut cependant se demander si l’échauffourée de Jette ne s’explique pas davantage par le contenu des brochures distribuées, dans lesquelles on pouvait notamment lire : " bien loin de désarmer la colère de Dieu qui passe en ce moment sur le monde, vous ne faites que l’irriter davantage. Remettez entre Ses mains vos maris et vos fils bien-aimés. […] Prions pour nos ennemis, car si nous ne pardonnons pas, notre Père ne nous pardonnera pas non plus ". Se voir accusés de causer le courroux divin – et donc de prolonger la guerre – par leurs prières, et invités en revanche à prier pour les occupants qui les oppriment depuis exactement quatre ans… sans doute était-ce un peu trop demander aux Jettois d’août 1918.

 

Les tensions entre catholiques et protestants sont loin de n’être que le produit de la Grande Guerre : elles lui sont bien sûr largement antérieures. Mais l’on peut toutefois se demander si le conflit, perçu par beaucoup à travers le prisme religieux, ne les a pas exacerbées. Après la guerre, le cardinal Mercier restera fidèle à cette grille de lecture : dans sa lettre pastorale de Carême en 1921, il rappelle " les Luthériens barbares qui ont envahi nos provinces ont réduits en cendres le foyer le plus vénérable de notre chère Alma Mater ". Le " boche " est devenu exclusivement " luthérien ".

Catholiques allemands et belges, même combat ?

Les catholiques allemands sont-ils plus facile à fréquenter que leurs coreligionnaires protestants ? D’une manière générale, la réponse est certainement positive. De nombreux rapports paroissiaux d’après-guerre témoignent de relations correctes voire bonnes entre des curés belges et des aumôniers catholiques allemands. Si la plupart du temps les offices religieux ont lieu à des heures différentes, pour que les soldats ne se mélangent pas aux paroissiens, il arrive que des Allemands assistent aux messes belges, et suscitent de la part des prêtres des commentaires élogieux.

Il faut pourtant se garder de trop généraliser à cet égard. Car la présence des envahisseurs dans les églises constitue bien sûr, elle aussi, une occupation – avec son cortège d’humiliations et de vexations. Surtout, les contacts avec les prêtres allemands ne sont pas exempts d’ambiguïtés. Aux yeux des curés belges, l’avantage des pasteurs allemands est qu’ils se conduisent ouvertement en ennemis. Mais les ecclésiastiques allemands sont-ils réellement différents ? Ne sont-ils pas, au contraire, tout aussi dévoués à leur patrie et d’autant plus dangereux qu’ils risquent de se faire accepter et de recueillir des confidences ?

 

Nombreux sont les religieux belges qui se méfient, à l’instar du vicaire Jans de la collégiale Saints-Michel-et-Gudule, qui écrit dans sa chronique en septembre 1918 : " L’aumônier en chef de l’armée allemande, voyageant de Berlin, commet l’indélicatesse de venir faire un office pontifical à Bruxelles en la Collégiale. Il lui faut le trône du Cardinal. Dès le matin, la sacristie ressemble à une vraie caserne. Les aumôniers s’efforcent d’acquérir les sympathies du clergé par leurs salamalecs ; ils sont loin de réussir. Que viennent-ils faire en Belgique ? ". Les notes du vicaire sont sans ambiguïté : les aumôniers allemands sont des envahisseurs comme les autres, qui n’ont pas leur place dans le pays. Le fait qu’ils soient catholiques n’entre pas en ligne de compte. Et ne doute-t-il pas un peu de leurs convictions ? Car il est peu probable qu’un religieux comme lui ait utilisé au hasard le mot " salamalecs " (salâm alaïk), qui renvoie directement à l’imaginaire du monde musulman…

 

Méfiant, le vicaire Jans ? Sans doute, mais pas nécessairement sans raison, comme l’avait appris à ses dépens dès janvier 1915 le curé de Forrières (province de Luxembourg). Après une discussion privée avec l’aumônier allemand pour la ville d’Arlon, il se voit en effet condamné à 100 jours de prison ou 1000 francs d’amende, pour avoir tenu sur l’occupant des propos jugés diffamatoires… Cette condamnation amène une réaction du cardinal Mercier, sous la forme d’une lettre assez ferme au gouverneur général von Bissing. Pour isolé que cet incident ait pu être, il n’a pu manquer de faire réfléchir certains prêtres sur les dangers d’une confraternité trop appuyée.

Suisse, un métier dangereux

La présence des aumôniers et des catholiques allemands dans les églises cause donc fréquemment des problèmes au clergé belge, a fortiori quand les uns et/ou les autres font passer le patriotisme avant les devoirs de la charité chrétienne. Si tel est le cas, la mauvaise volonté réciproque a des effets immédiats, car les occasions de frictions ne manquent pas dans les lieux de culte. Chaque motif de mécontentement est dûment relevé, ruminé, voire consigné par écrit dans les archives pour la postérité. L’église devient un champ de bataille avec ses offensives (sermon trop long pour terminer la messe en retard et empiéter sur l’office de l’ennemi, chants suffisamment bruyants que pour perturber son culte) et ses retraites tactiques (se soumettre à l’occupant pour mieux se venger plus tard).

 

Un acteur important à cet égard est le suisse d’église, personnage haut en couleur affublé d’un costume renaissance, d’une moustache impressionnante et d’une hallebarde qui ne l’est pas moins. Dans les églises belges de l’époque, le suisse est un homme à tout faire mais sa fonction première, celle qui justifie son uniforme et son arme, est celle du maintien de l’ordre à l’intérieur du lieu saint. Cette tâche l’amène tout naturellement à faire occasionnellement des remarques aux occupants qui ne respecteraient pas certaines règles, comme l’obligation de garder le silence ou l’interdiction de fumer. Il est intéressant de rappeler que la fonction première des suisses d’église sous l’ancien régime était de chasser les chiens, qui se réfugiaient alors fréquemment dans les lieux de cultes. Il est possible que certains s’en soient souvenus en voyant apparaître les occupants dans les églises en 1914, d’autant que les suisses étaient encore fréquemment appelés " hondenvangers " dans la partie flamande du pays et " catchtchés " côté wallon, rappel de leur fonction première…

 

M. Henri Decleyre, suisse de Saints-Michel-et-Gudule, a-t-il tout cela en tête le 11 août 1915 ? Ce n’est pas impossible. Récemment, il a en effet dû supporter de voir un officier allemand promener son chien dans le lieu saint. D’autres militaires y fument ou refusent de se découvrir. Tant d’infractions au règlement qu’il a tenté de signaler aux intéressés, en pure perte. Et maintenant, devant lui, un officier se promène en touriste en plein milieu de l’office religieux, malgré l’interdiction affichée en trois langues… dont l’allemand. Henri fait une nouvelle tentative pour faire respecter le règlement. Mal lui en prend : l’officier porte plainte et le suisse, arrêté séance tenante, est condamné quelques jours plus tard à… neuf mois d’emprisonnement ! Il n’en fera " que " trois en 1915, mais sera par la suite déporté comme " indésirable " pendant plus d’un an en 1917-1918. L’occupant tient toujours à rappeler qui est le maître.

Le doyen fait de la résistance

Après cet épisode (et bien d’autres), il n’est pas étonnant que le doyen de la collégiale Saints-Michel-et-Gudule soit mal disposé envers l’occupant. Pour les autorités allemandes, qui veulent que l’église leur soit accessible à leurs conditions, tout comme pour le doyen Evrard qui défend ses prérogatives bec et ongle, il s’agit de tout faire pour garder la face. C’est pourquoi les querelles sur la question de l’accès à l’édifice lors des messes de Noël 1916 remontent jusqu’au chef de la Politische Abteilung allemande, le baron von der Lancken. Ce dernier souhaite aboutir à un compromis acceptable sans trop faire de vagues, et contacte pour ce faire Evrard par l’intermédiaire de la comtesse Werner de Merode, une négociatrice hors pair. Mais la volonté des Allemands de se voir réserver l’église pendant une partie de la matinée en excluant les Belges ou en les maintenant dans le fonds de la nef ne respecte pas les accords antérieurs, et le doyen refuse de s’y soumettre sans un ordre strict.

 

La situation est bloquée. Les Allemands veulent éviter d’avoir l’air d’imposer leur volonté, bien que ce soit exactement leur intention. Pour ce faire, ils ont besoin de la bonne volonté d’Evrard. Ce dernier s’y refuse, adoptant une posture de résistance et exigeant des Allemands qu’ils assument leur rôle et la violence que suppose une autorité basée sur la force. La comtesse le prie de reconsidérer la question : " hélas ! c’est l’histoire du pot de terre contre le pot de fer ! Nous sommes les plus faibles et la résistance ne sert à rien quand elle est sûrement brisée ! ". Evrard obtempère alors, heureux de pouvoir montrer qu’il ne collabore pas de son plein gré mais cède devant la force : " Je vois que c’est commandé : j’exécuterai, en subissant la chose, comme je l’ai dit ".

 

Les tensions autour de la messe de Noël 1916 dans la capitale belge peuvent paraître anecdotiques. Elles sont pourtant parfaitement révélatrices des points de vue et des comportements des occupants et des occupés. Les uns veulent que les droits du vainqueur soient reconnus, au risque de se conduire en rustres ; les autres veulent que rien ne change pour nier l’occupation. Surtout, la situation traduit le manque total de collaboration entre le doyen et les aumôniers allemands : c’est le " politique " von der Lancken qui souhaite arriver à un arrangement, pas les frères en religion d’Evrard… Rarement la signification du terme " catholique " (" universel ") n’a été aussi peu fondée que durant la Grande Guerre, où les fidèles se déchirent entre nations. " Quel dommage, n’est-ce pas que notre bon Dieu soit aussi celui de beaucoup d’Allemands ! ", écrit la comtesse de Merode au doyen de Saints-Michel-et Gudule. Est-ce bien vrai ? Tout cela nous ramène au Gott mit uns…

Quel dommage, n’est-ce pas que notre bon Dieu soit aussi celui de beaucoup d’Allemands !

Gott mit uns : à l’indicatif ou au subjonctif ?

L’expression est si connue qu’on risque d’oublier qu’elle ne comprend pas de verbe… Une possibilité est de compléter par un indicatif (Gott ist mit uns) et de traduire par " Dieu est avec nous ". C’est certainement cette interprétation – une affirmation, et un défi à l’adversaire – que certains Allemands ont en tête au début de la guerre, alors qu’ils ont la conviction d’être attaqués traîtreusement par un monde d’ennemis. Cette certitude d’être dans son bon droit suscite une autre formule du même genre : " Gott straffe England " (Dieu punisse l’Angleterre). Ce slogan issu du Hassgesang gegen England (chant de haine contre l’Angleterre) du poète allemand Ernst Lissauer a son petit succès en Allemagne, au moins dans les milieux nationalistes. Cet embrigadement de Dieu au sein des rangs allemands dans le cadre d’une guerre défensive – ou plus exactement perçue comme telle – peut rappeler aux protestants allemands le plus célèbre cantique de Martin Luther, " Ein feste Burg ist unser Gott " (C'est un rempart que notre Dieu), qui résonne particulièrement alors que l’Allemagne mène une guerre sur deux fronts. " Gott mit uns ", " unser Gott ", voilà qui est rassurant ! " Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? ", écrivait déjà Saint Paul près de deux mille ans auparavant dans son épitre aux Romains…

 

Mais faut-il vraiment prendre la formule au pied de la lettre ? En réalité, pour la plupart des Allemands c’est bien au subjonctif qu’elle se décline (Gott sei mit uns) : Dieu soit avec nous. Cette espérance, cette supplication n’a rien de spécialement allemande : elle est partagée par tous les croyants européens, qui tremblent et prient pour que Dieu leur ramène leur père, frère ou mari. Que Dieu soit avec l’être aimé, qu’il le protège de tout mal…

 

Alors, dans quel camp Dieu peut-il bien se trouver – s’il existe bien sûr ? Certains refusent heureusement de l’enrôler et considèrent son amour comme infini. On peut compter parmi eux l’aumônier allemand Krüger, en poste à Liège, qui accompagna les derniers instants de 27 condamnés à mort. Leurs dernières lettres témoignent du réconfort qu’ils ont trouvé en sa compagnie. Charles Simon, un dessinateur industriel britannique domicilié à Namur, écrit ainsi dans sa dernière lettre à sa femme : " Le curé allemand [Krüger] ira te voir à Namur […] N’oublie pas chère Léonie que la religion n’a pas de nationalité et que c’est lui qui m’a réconcilié avec Dieu ". Dieu avec tous ?

Le curé allemand ira te voir à Namur […] N’oublie pas chère Léonie que la religion n’a pas de nationalité et que c’est lui qui m’a réconcilié avec Dieu.

Sources Cliquez pour voir les sources

Travaux

becker Annette, " Eglises et ferveurs religieuses " in Audoin-Rouzeau Stéphane et Becker Jean-Jacques (dir.), Encyclopédie de la Grande Guerre 1914-1918, Paris, Bayard, 2004, pp. 731-741.

Bertrand Thierry, Attitude et mentalité du clergé paroissial en Tournaisis 1914-1918, mémoire de licence en histoire UCL, Louvain-la-Neuve, 1971.

Debruyne Emmanuel et van Ypersele Laurence, Je serai fusillé demain. Les dernières lettres des patriotes belges et français fusillés par l’occupant 1914-1918, Bruxelles, Racine, 2011.

Haidl Roland, " Ausbruch aus dem Ghetto ? Katholizismus im deutschen Heer 1914-1918 " in Krumeich Gerd et Lehmann Hartmut, " Gott mit uns ". Nation, Religion und Gewalt im 19. und frühen 20. Jahrhundert, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2000, pp. 263-271.

Haidl Roland, " La Première Guerre mondiale au miroir des lettres pastorales de l’épiscopat allemand " in 14-18 Aujourd’hui, Today, Heute, n°1, 1998, pp. 39-51.

Horne John et Kramer Alan, 1914 : les Atrocités allemandes, Paris, Tallandier, 2005 (2001).

Jacquemin Madeleine et Niebes Pierre-Jean (dir.), Soignies et sa région dans la Grande guerre, Soignies, Cercle royal d'Histoire et d'Archéologie du Canton de Soignies, 2014.

Jouret Alain, 14-18: entre larmes et espérances : à Dour et aux alentours : opérations militaires, approvisionnement, aide sociale, enseignement, économie, maintien de l'ordre, réquisitions, résistance, loisirs, libération et bilan, Saint-Ghislain, Cercle d'histoire et d'archéologie de Saint-Ghislain et de la région, 2011.

Krumeich Gerd, " “Gott mit uns” ? Der Erste Weltkrieg als Religionskrieg " in Krumeich Gerd et Lehmann Hartmut, " Gott mit uns ". Nation, Religion und Gewalt im 19. und frühen 20. Jahrhundert, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2000, pp. 273-283.

Sources éditées

Das Kriegsliederbuch für das deutsche Heer 1914. Herausgegeben von der Kommission für das kaiserliche Volksliederbuch, Berlin, Trowitsch, 1914.

de Salm Marc (pseudonyme de François Belvaux), " Intolérance et Sectarisme " In Le Bruxellois. Journal quotidien indépendant, 20/08/1918, p. 1.

Dryander D., Gott mit uns! Grüsse an unsere Feldgrauen, Berlin-Leipzig, Hermann Hillger Verlag, s.d.

Gott mit uns ! Volständiges Gebet- und Andachtsbuch für katholische Christen, Verlagsanstalt Benziger & Co, Cöln am Rhein, 1909 (14e édition).

Mercier Désiré Joseph, Où en sommes-nous ? Nos devoirs de l’heure présente. Lettre pastorale et mandement de Carême de 1921, Bruxelles, Action catholique, 1921.

Quittelier Viviane, E.P Jacobs. Témoignages Inédits, St. Egrève, Mosquito, 2009.

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Van den Haute Robert, " Les suisses d’Eglise " in Le Patriote illustré, n°11, 15/03/1959, pp. 15-17.

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AGR Anderlecht, Hedendaags Archief van de parochie Sint-Michiel en Sint-Goedele te Brussel (I 47) : Dossiers 1647 (Notities, briefwisseling en documentatie uit de periode van de eerste wereldoorlog. 1914-1918) et 1254 (Kerkelijk diensten voor Duitse militairen in Sint-Goedele. 1916)

Archives de la ville de La Louvière, Houdeng Aimeries, 0.9.0 Relations d’événements, rapports, procès-verbaux, I. Instructions et correspondance août 1914.

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