# Derrière les comptoirs: les Magasins Communaux dans la Grande Guerre

Les Magasins Communaux sont rapidement devenus depuis octobre 1914, le cœur du commerce alimentaire au niveau national.

Distribution de bons de rationnement à Liège; bureau de bienfaisance, juillet 1918  - Archives de l'État à Liège ©

Distribution de bons de rationnement à Liège; bureau de bienfaisance, juillet 1918 - Archives de l'État à Liège ©

"Aux portes des marchands de produits alimentaires, de longues théories de femmes se pressaient impatientes. La femme du peuple coudoyait l’aristocrate; toutes deux étaient unies par une même pensée. Chacune avait la vision des heures douloureuses à l’avenir, durant lesquelles leurs cœurs saigneraient aux gémissements des enfants dont elles ne pourraient calmer les tortures de la faim." En 1915, les responsables de la présentation publique des fonctions du Comité National de Secours et d’Alimentation (CNSA) ont décrit avec ces mots la puissante image de la faim dans la distribution officielle d’aliments pendant la Première Guerre mondiale.

Les Magasins Communaux sont rapidement devenus depuis octobre 1914, le cœur du commerce alimentaire au niveau national. Importés, achetés et rachetés localement par le CNSA et la Commission for Relief of Belgium (CBR), les aliments traversaient le pays pour finir étalés dans les rayons des magasins officiels. Souvent victimes de la malice des profiteurs et des accapareurs, les responsables des Magasins Communaux avaient devant eux, chaque jour, un des plus grands devoirs pendant la période de la guerre: ravitailler les ménages avec des aliments de première nécessité, toujours en essayant de suivre les consignes officielles imposées par le CNSA, par la CRB et par les autorités allemandes.

Des farines, des pommes de terre, des nouilles, des sucres, du saindoux, des sirops de fruit, de la farine de maïs, du vinaigre, du chocolat, du jambon, des haricots, du riz, du jambon, des rutabagas, des pommes, du miel, du lait, des flocons d’avoine, du beurre… selon la disponibilité sur le marché et du fonctionnement des moyens de transport, les rayons des Magasins Communaux ainsi que la base de l’alimentation des Belges pendant la Grande Guerre se composaient de ces aliments.

Les produits d’origine étrangère importés en Belgique avec le support de la CRB, ainsi que ceux achetés aux producteurs nationaux qui ont réussi à maintenir leurs cultures, traversaient le pays sous les drapeaux du CNSA. Les produits qui attendaient dans les Magasins Communaux pour être distribués, avaient sur eux, dans un endroit visible à la fois pour les consommateurs et pour les contrôleurs, "Comité National", "C.N.S.A", "Commission for Relief" ou "C.R.B" imprimés sur les emballages. Sous risque de sévères punitions, la vente de tout autre type de produits non-baptisés et acquis sur le marché non régularisé comme ce fut le cas du pain hollandais et du sucre, était strictement interdite.

Avec le seul devoir du CNSA autorisé par les autorités allemandes d’alimenter la population civile belge non militarisée, le commerce de denrées en Belgique était inséré dans un complexe réseau de revente où les intermédiaires ont joué un rôle fondamental. Certains aliments passaient de main en main avant d’arriver aux cuisines des ménagères belges, changeant au passage le prix qui s’éloignait un peu plus, à chaque opération, des tarifs officiels. La difficulté d’assurer un ravitaillement suffisant en produits frais obligeait les responsables à trouver des solutions alternatives aux reventes motivées par le profit économique et le besoin. C’est ainsi que des donations auprès des maraîchers de légumes, des laiteries et surtout des bouchers étaient à l’ordre du jour!

Certains aliments passaient de main en main avant d’arriver aux cuisines des ménagères belges, changeant au passage le prix qui s’éloignait un peu plus, à chaque opération, des tarifs officiels.

Dans les situations particulières où les comités provinciaux ne trouvaient pas dans la charité le support suffisant pour répondre aux demandes alimentaires de leurs populations, ils ont dû tourner leurs yeux vers des établissements de crédit. Des titres d’emprunt s’échangeaient continuellement, avec l’espérance de pouvoir les rembourser dès que les horreurs de la guerre auraient trouvé une fin.

Des titres d’emprunt s’échangeaient continuellement, avec l’espérance de pouvoir les rembourser dès que les horreurs de la guerre auraient trouvé une fin.

Du comptoir aux consommateurs

Munis d’une Carte de Ménage, tous les Belges ayant plus de quinze ans, avaient le droit de se procurer des aliments et des produits de première nécessité auprès des Magasins Communaux installés dans toutes les provinces. Employés, ouvriers, marchands, pensionnés, ménagères, jeunes adolescents et enfants savaient que leur survie dépendait des aliments occupant les rayons des magasins, parfois improvisés avec des restes de bois. Les Cartes de Ménage, ainsi que les Cartes de Pain utilisées dans les boulangeries autorisées, déterminaient les denrées et les quantités que chaque Belge avait le droit de recevoir. Pour essayer de lutter contre le trafic des Cartes de Ménage (résultat de la malice développée par le besoin), la réglementation obligeait les vendeurs des Magasins à demander des pièces d’identité, introduites et généralisées en Belgique pendant le conflit par les autorités allemandes.

Les Cartes de Ménage qui se mettaient à jour mois par mois, enregistraient les salaires, le nombre de membres des familles avec leurs âges, et s’ils étaient bénéficiaires des différentes œuvres du CNSA comme la Soupe Populaire pour les démunis ou la Soupe Scolaire pour les enfants. Avec ces programmes, les secourus recevaient chaque jour une ration de soupe et au moins 200g de pain; pour éviter le double usage des cartes, ces quantités étaient soustraites au moment de la distribution.

Le réseau provincial, national et international d’acquisition et distribution d’aliments mis en place par le CNSA en Belgique pendant les années de guerre, est une des raisons pour lesquelles le comité était vu comme un état dans l’état. De chaque comité provincial dépendait la logistique de la distribution au détail: selon les besoins particuliers des populations, chaque mois s’envoyaient auprès du siège central du Comité à Bruxelles des rapports où ils spécifiaient les quantités nécessaires pour le ravitaillement et le nombre de Magasins Communaux en fonctionnement.

Dans le but de contrôler la bonne distribution des aliments, une des premières mesures implantées par le CNSA depuis le début du conflit fut celle d’insister dans la fixation des prix de vente au niveau national. Affichés devant les portes, ces listes de prix étaient distribuées avec les aliments dans tous les magasins. Tandis que l’usage courant de la monnaie belge s’est vu interrompu par l’occupation, différentes monnaies de substitution ont été mises en circulation localement pour faciliter les échanges commerciaux. C’est ainsi qu’on retrouve, par exemple à Châtelet, des pièces fabriquées avec son prix en centimes d’un côté, et son équivalent en aliment de l’autre: 10 centimes et légumes, 20 centimes et ragoût, 10 centimes et hareng, 25 centimes et viande, 5 centimes et bière, 10 centimes et soupe…

La seule exception à la vente d’aliments selon les tarifs officiels consistait à la légère augmentation des prix de certains produits de luxe. Cette mesure qui avait comme but celui de pouvoir investir l’excédant dans l’amélioration d’autres œuvres de secours du CNSA, était destinée surtout au public de classe moyenne. Ce public qui voulait et pouvait encore se permettre de ramener dans leur ménage des chocolats, des boissons alcoolisées, des sucres, des épices, de l’huile d’olive, etc., pour la composition de leurs repas.

Un service public

"Il faut que les crieurs, après avoir annoncé leur présence par le tintement de leur sonnette, donnent le temps nécessaire aux habitants pour s’approcher d’eux avant de commencer la lecture des avis qu’ils ont à publier." Dans cette note d’un rapport policier de la Ville de Bruxelles datant du 20 décembre 1917, est décrite la bruyante image de ces personnages historiques de grande importance dans l’histoire de la vente d’aliments: les crieurs publics. Censés rester auprès des Magasins Communaux des plus grandes villes belges de 9 heures jusqu’à 19 heures (avec deux heures de pause), ces jeunes hommes passaient leurs journées à mémoriser des annonces qui attendaient d'être criées. En étant payés 50 centimes de l’heure, les crieurs étaient en charge de communiquer à haute voix les prix des aliments et les nouveaux arrivages aux rayons des magasins.

Censés rester auprès des Magasins Communaux des plus grandes villes belges de 9 heures jusqu’à 19 heures (avec deux heures de pause), ces jeunes hommes passaient leurs journées à mémoriser des annonces qui attendaient d'être criées.

Souvent critiqués de ne pas attendre le temps suffisant pour que les citoyens se réunissent pour écouter ses annonces ou d’utiliser des sonnettes pas assez puissantes, les crieurs publics offraient sans doute un service informatif nécessaire dans une période où le concept de marque et celui de publicité étaient à peine en train de se développer.

«De temps à autre et à l’improviste»

"Certains employés des magasins visés étant soupçonnés de fausser les balances ou les poids dans le but de s’approprier frauduleusement des marchandises." Dans cet extrait d’une annexe confidentielle envoyée par la police de Bruxelles aux directives du CNSA en mars 1916, se trouve la raison par laquelle un contrôle rigoureux auprès des Magasins Communaux dans tout le pays a dû être instauré à partir de la première année d’occupation allemande. Les consommateurs, souvent victimes d’un marché alimentaire transgressé par les falsificateurs, les accapareurs et les voleurs, n’avaient pas les moyens pour identifier toutes les irrégularités dans la qualité, ni dans la quantité des produits achetés.

Chaque province belge a dû trouver la manière de maintenir une régularité dans la qualité et les prix des marchandises vendues dans les Magasins Communaux. Pour le cas de Bruxelles, une section de la police nommée les "gardiens du Comité" avaient comme objectif d’identifier les irrégularités en faisant des visites "de temps à autre et à l’improviste" comme le signalait un avis policier du 27 mars 1916. Accompagnés des chiens pour leur protection suite à l’interdiction de porter des armes, les contrôleurs se chargeaient surtout de vérifier les instruments de pesage. Dans l’esprit de rassurer la population au moment de se procurer des aliments auprès des Magasins Communaux, une minute confidentielle envoyée au bourgmestre de la Ville de Bruxelles en mars 1916 déclarait, "un Commissaire adjoint pourrait inviter, au hasard, une personne sortant d’un de ces magasins à faire peser, en sa présence, un produit quelconque acheté au poids."

Un commissaire adjoint pourrait inviter, au hasard, une personne sortant d’un de ces magasins à faire peser, en sa présence, un produit quelconque acheté au poids.

Malgré ces contrôles, la quotidienneté alimentaire des Belges et le ravitaillement des Magasins Communaux en produits locaux se voyaient souvent affectés par l’augmentation aléatoire des prix. Parmi les producteurs qui vendaient des aliments au CNSA qui étaient alors revendus aux Magasins Communaux, se comptaient ceux qui profitaient pour attendre les périodes les plus critiques de pénurie pour revendre ces réserves cachées à des prix exorbitants. Dans ces transactions qualifiées "d’anti-solidaires", ils perdaient leur droit de se procurer des aliments de première nécessité auprès des magasins.

Pour lutter contre ces pratiques malhonnêtes, le CNSA a commencé une campagne nationale en novembre 1916 pour exercer de la pression morale sur les paysans producteurs: "Le Magasin Communal a le grand avantage de pouvoir exercer une pression morale sur le producteur qui, jusqu’ici, aurait failli à ses devoirs en exigeant des prix surfaits basés uniquement sur les besoins du moment. Une pression morale peur ramener dans le droit chemin un fournisseur peu honnête mais non entièrement gangrené. Cet avantage échapperait-il au Magasin Communal qu’il se doit, dans un but de salut public, de souscrire aux exigences des fournisseurs; il lui est toujours loisible de retrouver ces fournisseurs en temps et lieu et de leur faire rendre sous une forme quelconque le bénéfice qu’il se serait illégitimement approprié." (Rapport du Comité Exécutif du CNSA, novembre 1916)

Un monopole alimentaire ?

Le ravitaillement des Magasins Communaux, en étant dépendant des aliments importés et de ceux achetés localement dans un marché instable, a été fortement critiqué par la population et par ses propres organisateurs. L’ensemble des magasins était organisé au niveau national dans la Coopérative des Magasins Communaux qui cherchait à maintenir, dans le meilleur intérêt de la population affamée et des producteurs locaux, le réseau commercial de la revente alimentaire. Cependant, à peine un an après avoir instauré le programme des Magasins à un niveau national, des critiques à l’intérieur du CNSA se sont faites entendre:

Dans l’esprit du consommateur – et voici la définition – le Magasin Communal devenait, de concert avec le Comité National, le grand dispensateur des denrées dites de première nécessité et assurait ainsi le ravitaillement de la population civile. Le Magasin Communal devenait donc une sorte de MONOPOLE OFFICIEUX des choses indispensables à la vie. Bientôt contrarié par l’occupant et par les manœuvres des accapareurs et spéculateurs de toutes sortes, écœurée des agissements des trafiquants, la Coopérative communale arrivera bientôt à ne fournir que des choses tout à fait insuffisantes pour subsister. (Comité Exécutif du CNSA qui date de novembre 1916).

Dans l’attente de la fin d’une guerre qui affectait les habitudes alimentaires des Belges dans la quotidienneté, le CNSA a dû trouver les moyens pour adapter les aliments disponibles aux demandes de "première nécessité" de la population et des vendeurs des Magasins Communaux. Pour la période de la guerre, ce qui se considérait comme un besoin de première nécessité en termes alimentaires était loin des principes nutritionnels sur lesquels on base notre alimentation aujourd’hui. Néanmoins, d’après l’extrait du document mentionné ci-dessus, la réflexion autour de ce qui peut être considéré comme "monopole officieux" aujourd’hui au niveau alimentaire à travers la publicité, la vente multinationale, le lobbysme, la spéculation, la production mécanisée et l’altération génétique reste encore une question d’actualité.

Publicité