# Défendre la "Belgique martyre" à l'étranger 1914-1915

Jules Destrée et Georges Lorand

Jules Destrée (1863-1936)  - P. Delforge, Ph. Destatte, M. Libon, Encyclopédie du Mouvement wallon, Charleroi, IJD, 2000, p. 487. ©

Jules Destrée (1863-1936) - P. Delforge, Ph. Destatte, M. Libon, Encyclopédie du Mouvement wallon, Charleroi, IJD, 2000, p. 487. ©

La Belgique, depuis 1831, est un pays neutre, de manière "permanente et perpétuelle", ainsi que l’affirment les textes juridiques en vigueur, suite aux traités de 1831 et de 1839. Depuis, cet état de fait, cette neutralité, bien que remise en question de manière sporadique, est bel et bien ancrée dans une tradition. Or, le 4 août 1914, cette neutralité et les principes qu’elle véhicule, sont violés par l’Allemagne, à la suite de l’expiration d’un ultimatum stipulant que les troupes d’outre-Rhin se doivent de traverser le territoire belge, afin d’éviter une prochaine offensive de l’armée française. Le Roi des Belges, Albert Ier n’y voit qu’un prétexte à l’invasion en bonne et due forme de son Royaume. Dès lors, la guerre semble inévitable.

Assez rapidement, la Belgique apparaît comme un cas tout à fait singulier en ce début de conflit ; cette singularité va d’ailleurs perdurer durant les quatre années de combats. En effet, il s’agit bien du seul pays dont la superficie sera envahie à plus de 90%. Cette invasion implique une conséquence qui semble aller d’elle-même, à savoir l’exode. Certes, nous entendons par là les milliers de réfugiés belges qui trouveront l’hospitalité à l’étranger, les intellectuels qui, après parfois bien des atermoiements et des vicissitudes, s’installeront en Angleterre, du côté d’Oxford, ou, tout simplement, le gouvernement belge qui, en octobre 1914, prendra ses quartiers non loin du Havre, à Sainte-Adresse, d’où il gérera le cours des affaires de la Belgique. Mais, dans ce tableau, une activité toute particulière est souvent oubliée, sinon totalement méconnue, à savoir l’intense activité déployée par quelques Belges, à l’étranger, en vue de développer une propagande favorable au sort de leur pays envahi.

Ces propagandistes, au nombre fort restreint, ont toutefois mis en œuvre, avec des moyens parfois modestes, un réseau de communication d’une grande utilité et, par des canaux divers et variés, ont permis de redonner la voix à une Belgique devenue muette et muselée par les aléas de l’invasion. Ces nouvelles "voix" de la Belgique vont défendre sa cause, en 1914-1915, et tenter d’obtenir des soutiens, matériels ou non, en provenance de pays restés neutres, comme la Suisse, l’Italie, l’Espagne ou la Roumanie.

Poor Little Belgium

Cette activité de propagande se développe, avec plus ou moins de succès, d’août 1914 à février 1915. D’ailleurs, il est intéressant de constater qu’elle prend son essor en roue libre, ne bénéficiant d’aucune structure tangible. Elle est surtout donc composée de propagandistes qui sont tout autant d’électrons libres censés prêcher la bonne parole à l’étranger en faveur de la Belgique, de la Poor Little Belgium. Il faudra en effet attendre le mois de février 1915 pour que le gouvernement belge en exil à Sainte-Adresse et, plus particulièrement le ministère de la Guerre, ne jette les premières bases d’un Bureau de Documentation Belge, auquel il incombera d’articuler et d’ordonnancer la communication et la propagande de la Belgique dite "officielles". Le premier objectif de ce Bureau - qui fut, au fond, déjà celui des propagandistes dont nous allons parler - était de réfuter à tout prix les brochures, livres et libelles divers diffusés par les autorités allemandes, en vue de justifier l’invasion d’août 1914 ou de colporter la légende selon laquelle la Belgique serait truffée de francs-tireurs abattant les soldats allemands de sang-froid. Une autre rumeur diffusée par l’occupant est l’absurdité que représentait la prétendue neutralité de la Belgique avant 1914, étant donné que celle-ci aurait signé des conventions avec l’Angleterre, en 1906, afin de parer à une éventuelle invasion venant d’outre-Rhin. Par la signature de cette convention, la neutralité serait bien entendu vidée de toute substance. Il faut donc "casser" cette propagande allemande, il faut la battre en brèche. Ce sera le rôle des propagandistes susmentionnés.

 

Les diplomates vont devoir changer leur fusil d’épaule

Des diplomates sur la brèche

La défense de l’image de la Belgique et la réfutation de ces divers bruits et colportages sont en partie dévolues aux diplomates belges en poste dans des pays neutres. Mais qu’en est-il de ces agents, coupés de leur hiérarchie et de leur administration ? Comment ne pas considérer comme un lourd handicap le fait que les communications entre ces agents et le gouvernement de Sainte-Adresse mettent parfois trois semaines pour arriver à destination ? Face à une telle situation, les diplomates, réputés pour aborder les problèmes avec un certain recul, sinon une certaine lenteur, souvent imposée par de longues réflexions, vont devoir changer leur fusil d’épaule. Ils vont devoir se "démocratiser". Jadis cantonnés dans leur tour d’ivoire, habitués à davantage fréquenter les cabinets que les foules ou, même les journalistes, les diplomates sont dès lors contraints et forcés de communiquer. De faire entendre leur voix, qui, comme il se doit, se confond avec celle de la Belgique. Parmi ces diplomates, on ne peut passer sous silence le représentant de la Belgique auprès du Royaume d’Italie, Werner Vanden Steen de Jehay, en poste de 1911 à 1922. Il sera le premier à se livrer à un exercice jadis inconcevable pour un agent de la Carrière diplomatique, à savoir octroyer une interview, dès le 12 août 1914, à un journal romain. Par la suite, L’Osservatore romano et le Corriere d’Italia, entre autres, publieront les points de vue de ces Belges censés être les gardiens et défenseurs de l’image de leur pays à l’étranger. Par ailleurs, les représentants de la Belgique auprès de l’Italie et du Vatican (Maximilien d’Erp) disposent les premiers jalons de comités et organes de propagande pro-belges, où l’on retrouve des hommes politiques italiens à l’influence non-négligeable, comme le député catholique de Milan, Filippo Meda. Ces propagandistes sont également aidés par la collaboration de certains éditeurs belges, possédant une succursale à Rome, à l’instar de la maison Desclée, dont le siège se trouve à Tournai, qui assurera les éditions d’ouvrages et de brochures signés par Jules Van den Heuvel, Hervé de Gruben ou Julien Davignon.

- Oui mais je ne pourrais pas faire de discours en italien.
- Qu’importe ! Tout le monde ici comprend les orateurs français !

Jules Destrée et Georges Lorand en Italie

Le pays dans lequel l’activité de ces propagandistes a été la plus active fut sans nul doute l’Italie. Là, deux personnages, à la notabilité appréciable, et italophiles de longue date, sont particulièrement sur la brèche. D’une part, le député libéral de Virton, Georges Lorand, sans doute un des Belges dont la connaissance de l’Italie est la plus affutée, et, d’autre part, l’élu socialiste de Marcinelle, Jules Destrée, plus connu pour avoir publié sa fameuse Lettre au Roi, en 1912, en appelant à une séparation administrative de la Belgique, bien qu’il était, lui aussi, un grand ami de la Péninsule. Lorand mène campagne en Italie à partir d’octobre 1914, tandis que Destrée y part en mission à la fin de la même année. La principale arme de ces deux protagonistes est leur verbe. Ils s’échinent à multiplier les conférences au Sud des Alpes, en accord avec le Roi des Belges Albert 1er. Et ils connaissent un franc succès. Quel est leur mot d’ordre ? Le principal objectif de cette "campagne d’Italie" est de convaincre les voisins transalpins d’entrer une fois pour toutes dans la guerre, aux côtés des alliés français, britanniques et russes. En effet, Rome a décidé, en août 1914, de conserver sa neutralité, suite à un vote des Chambres. Toutefois, il apparaît que cette décision ne soit pas irrévocable. Si l’Italie faisait partie de la Triple-Alliance, aux côtés de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie, depuis 1882, elle avait de plus en plus pris ses distances avec ces deux nations, pour se rapprocher, certes de manière ponctuelle, de la France, par exemple, vers 1902. Un argument massue des deux conférenciers est le suivant : Rome se doit d’être sensible au sort de la Belgique "martyrisée", au même titre qu’elle l’est par rapport au sort des terres irrédentes (Istrie, Trentin, Fiume), bordant l’Adriatique, que l’Italie souhaite intégrer dans son giron.

Voici un témoignage éloquent de l’activité de Lorand et de Destrée, issu des notes de ce dernier. Il s’agit d’un entretien au cours duquel Lorand convainc son interlocuteur de rester en Italie :

J’ai toujours aimé à distribuer du grain aux pigeons de la place St-Marc. Ils sont familiers, accourent vers nous avec un bruit de soie et viennent becqueter dans la main. C’est dans cette occupation que me surprend Lorand.
Ce que je viens faire ici ? Chercher les tableaux du pavillon belge. Dans l’intérêt de nos articles réfugiés en Angleterre autant que pour aider ceux de l’intérieur, tous désorientés par la guerre, on a songé à exposer à Londres les œuvres d’art qui ont figuré à l’exposition de Venise…

- Soit, me réplique Lorand, soit. Mais, mon pauvre ami, il y a bien autre chose à faire pour toi. On ne t’a donc rien dit au Havre ?
- On m’a conseillé de voir mes amis socialistes, on m’a dit que tu avais fait ici une brillante campagne, mais j’ignore en quoi je pourrais t’aider.
- L’Italie est neutre, provisoirement. Il y a ici un parti de l’intervention aux côtés des alliés, mais les socialistes sont hostiles, les catholiques sont hostiles ; l’opinion générale est hésitante. Le gros argument des interventionnistes est actuellement la Belgique. Les Allemands le sentent si bien qu’ils font ici contre nous une propagande savante : ils justifient l’invasion parce que la Belgique serait sortie de sa neutralité : ils justifient les atrocités par la légende des francs-tireurs, etc. etc. Il faut réagir.
- Je veux bien, mais comment ?
- Par la presse, par la parole, parbleu ! Tu as assez fait de discours pour en faire quelques-uns sur ces thèmes !
- Oui mais je ne pourrais pas faire de discours en italien.
- Qu’importe ! Tout le monde ici comprend les orateurs français !

 

 

La Suisse voyait d’un œil plutôt positif l’invasion de la Belgique

Vers une organisation de la propagande

Parmi les militants actifs de la cause de la Belgique, le sociologue de l’Université Libre de Bruxelles, Emile Waxweiler, fait partie de la tête de pont. Waxweiler avait acquis depuis quelques années une reconnaissance internationale, notamment grâce à l’essor de son Institut de Sociologie, où l’on retrouve de futurs personnages de tout premier plan, à l’instar d’Henri Rolin ou Fernand Van Langenhove. On lui doit notamment des ouvrages restés classiques, en faveur de la cause de la Belgique, sous l’angle juridique : "La Belgique neutre et loyale" ou "Le procès de la neutralité belge". Or, malgré sa profonde connaissance des questions relatives à la notion de la neutralité en Europe, quelle ne fut pas la surprise de Waxweiler lorsqu’il s’aperçoit que la Suisse, pays certes neutre, mais sur un autre mode que celui de la Belgique, voyait d’un œil plutôt positif l’invasion de la Belgique, en août 1914 ? En Suisse, les foyers de l’activité des Belges seront Genève et Lausanne. Il faudra toute l’énergie de Waxweiler pour infléchir certains milieux suisses en faveur de la Belgique. La Suisse reprochait surtout à la Belgique de lui disputer le statut de nation neutre, d’une part, et, d’autre part, de n’avoir pas suffisamment investi dans son budget militaire avant 1914. Les conférences en Suisse sont moins nombreuses et moins aisées qu’en Italie ; ce fut surtout l’apanage de Destrée, qui y parla dès décembre 1914, non sans risque de contradiction virulente.

Par ailleurs, d’autres pays seront investis par les propagandistes belges. Parmi eux, retenons l’Espagne, le Saint-Siège mais aussi la Roumanie et la Bulgarie, où Georges Lorand (" L’apôtre errant de l’admirable Belgique ") est particulièrement actif, malgré une grande difficulté à faire prévaloir ses idées à Sofia.

À partir du printemps 1915, à plus d’un égard, la situation change sensiblement. En février, le gouvernement belge se dote d’un Bureau de Documentation, chargé notamment d’assurer la propagande, tandis que l’Italie, au mois de mai, se décide à entrer en guerre. L’ère éphémère des propagandistes itinérants de la Belgique est désormais révolue.

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