# De Profundis : religion et foi en Belgique occupée

Son Eminence le cardinal Mercier, archevêque de Malines.
Cette oeuvre de Pierre Chatillon représente de manière exemplaire l'image du cardinal Mercier qui sera popularisée dans le monde entier par la propagande alliée : un homme courageux qui brave par la plume les armes de l'occupant, et démontre la supériorité morale du Droit sur la Force. Editeur Ayme-Vé.  - Collection privée, Nicolas Mignon. ©

Son Eminence le cardinal Mercier, archevêque de Malines. Cette oeuvre de Pierre Chatillon représente de manière exemplaire l'image du cardinal Mercier qui sera popularisée dans le monde entier par la propagande alliée : un homme courageux qui brave par la plume les armes de l'occupant, et démontre la supériorité morale du Droit sur la Force. Editeur Ayme-Vé. - Collection privée, Nicolas Mignon. ©

En 1914, cela fait 30 ans que des gouvernements catholiques se succèdent à la tête de l’Etat belge. Plusieurs milliers de prêtres officient dans les trois milles paroisses du pays. On trouve également plusieurs dizaines de milliers de religieuses et de religieux dans les abbayes et couvents, mais aussi dans les écoles primaires et secondaires du réseau catholique, alors dominant en Belgique. Le pays envoie de plus des missionnaires dans le monde entier. Les associations d’obédience catholique sont légion, depuis les mutuelles et coopératives jusqu’au prospère Boerenbond, la ligue des agriculteurs flamands. Les baptêmes et communions sont la norme pour les enfants, de même que les mariages et enterrements religieux pour les adultes. Bref, la religion en Belgique est alors essentiellement une affaire catholique – même si le respect apparent des dogmes n’est pas toujours le reflet d’une foi profonde. Les confessions protestante, orthodoxe ou juive sont quant à elle très minoritaires.

 

Cette Belgique très pieuse (au moins en apparence) entretient de bonnes relations avec ses coreligionnaires de l’étranger, et notamment avec les très actifs catholiques allemands. L’ultimatum du Reich est pour elle un véritable traumatisme. Quel impact l’occupation allemande a-t-elle exercé sur la société belge et le clergé qui l’encadre ?

Un cardinal en première ligne

Passé le tourbillon de l’invasion, l’Eglise catholique belge se trouve face à un spectacle de désolation. Des fidèles et des membres du clergé ont été massacrés, des lieux de culte vandalisés voire totalement détruits. Ces meurtres et ces destructions se doublent d’un grand désarroi moral. Une bonne partie de la population belge cherche auprès du clergé des réponses à ses questions, des directives pour le présent et de l’espoir pour l’avenir.

 

La pression sur les évêques de Belgique est donc considérable. Celle qui repose sur les épaules du primat de Belgique, Monseigneur Désiré-Joseph Mercier, archevêque de Malines, est plus lourde encore. Comme ses confrères des autres diocèses, le cardinal Mercier fait preuve durant les premiers mois du conflit d’une grande prudence dans ses rapports avec l’envahisseur. Si ses déclarations et ses écrits sont d’un patriotisme irréprochable, il s’abstient toutefois de toute condamnation de l’ennemi. Après les massacres de civils d’août 1914, il sait quelle responsabilité est la sienne si les Allemands peuvent se plaindre du comportement du clergé. C’est pourquoi, en novembre 1914, il demande encore au clergé belge de contribuer à " faire respecter les directives des autorités militaires ".

 

Mais dans le courant de ce même mois, la position du cardinal évolue. La situation militaire atteint en effet un tournant. Après le premier revers de la Bataille de la Marne, en septembre, l’armée allemande avait dû abandonner sa progression vers le sud. Suite à l’échec des assauts sur l’Yser puis Ypres en novembre, elle cesse également de progresser vers l’ouest. Pour Mgr Mercier, l’échec de la percée allemande signifie que le temps travaille désormais pour les Alliés. Dans un même temps, il reçoit des signaux de plus en plus clairs de certains membres du clergé, lui demandant de prendre plus fermement position face à l’envahisseur.

 

C’est alors que le cardinal se met à écrire le texte qui va le rendre célèbre dans le monde entier et faire de lui une icône de la résistance morale de la Belgique : la lettre pastorale " Patriotisme et Endurance ". Mgr Mercier la rédige d’abord en secret, puis la modifie en consultant quelques proches – mais non les autres évêques. Quand ces derniers sont enfin approchés, ils tombent des nues. Non seulement le texte condamne les crimes commis par l’envahisseur, mais il définit également les droits et devoirs de l’occupé et de l’occupant, en des termes qui, malgré leur modération, constituent un camouflet cinglant pour l’armée allemande : " Ce pouvoir n’est pas une autorité légitime. Et dès lors, dans l’intime de votre âme, vous ne lui devez ni estime, ni attachement, ni obéissance. L’unique pouvoir légitime en Belgique est celui qui appartient à notre roi, à son gouvernement, aux représentants de la nation ". Tous les évêques désapprouvent la lettre que Mgr Heylen, évêque de Namur, qualifie même de " déclaration de guerre "… Le cardinal signe donc seul le texte.

 

Celui-ci fait l’effet d’une bombe. L’enthousiasme qui se déchaîne dans le pays témoigne du fait que le message de Mgr Mercier est exactement ce que les Belges voulaient entendre. Certains évêques belges le constatent et changent rapidement leur fusil d’épaule en soutenant le primat. Celui-ci devient immédiatement un héros national, à qui des hommages sont rendus un peu partout : dès l’année 1915, la commune de Jette se dote la première d’une " place Cardinal Mercier ", sans que les autorités allemandes n’osent s’y opposer. Leur gêne prouve qu’en se plaçant sur le terrain des atteintes au Droit et à la Morale, Mgr Mercier a visé juste. Comme il appelle par ailleurs les Belges à rester irréprochables et à s’abstenir de toute violence envers l’occupant, le cardinal est difficilement attaquable. Sa célébrité grandissante et la volonté allemande de ménager le Vatican le rendent même progressivement intouchable ! Obligé de se rendre à Rome en 1916, il ne fait l’objet d’aucun blâme malgré les pressions allemandes et la gêne du Saint-Siège, qui se contente de lui conseiller la prudence…

 

Peine perdue : entre la publication de la " Lettre de L’Episcopat Belge aux Cardinaux et aux Evêques d’Allemagne, de Bavière et d’Autriche " en novembre 1915 et sa lettre pastorale " La voix de Dieu " en octobre 1916, Mgr Mercier ne perd ni son temps ni sa combativité. Ce qui ne l’empêche pas, à partir de l’automne 1916, de constater que les offensives alliées ne parviennent pas à emporter la décision. Contacté en sous-main par le baron von der Lancken, chef du Département politique du Gouvernement général allemand en Belgique, le cardinal laisse la porte ouverte à une paix de compromis, qui permettrait d’éviter de nouvelles effusions de sang. Mais ni lui, ni von der Lancken ne peuvent empêcher la poursuite de la guerre…

L’enthousiasme qui se déchaîne dans le pays témoigne du fait que le message de Mgr Mercier est exactement ce que les Belges voulaient entendre.

La guerre selon l’épiscopat : agression de l’ennemi ou punition de Dieu ?

Quel sens religieux donner à cette épreuve qui s’éternise ? Pour beaucoup de Belges en 1914, il ne fait guère de doute que l’agression allemande est criminelle et que Dieu ne peut que soutenir le Droit contre la Force brutale. L’imaginaire de la Croisade n’est pas loin… même si en raison de l’occupation du pays, il est évidemment difficile au clergé de diaboliser ouvertement l’ennemi, comme n’hésiteront pas à le faire certains prélats en France ou en Angleterre.

 

Cette vision d’un combat du Bien contre le Mal est cependant loin d’être la seule interprétation du conflit proposée aux fidèles. Bien plus fréquente est la lecture de la guerre comme une punition divine, infligée à l’humanité pour ses péchés (matérialisme, hédonisme et bien sûr et surtout athéisme). A Liège par exemple, Mgr Rutten invite à l’automne 1914 les fidèles " à multiplier leurs prières ainsi que les œuvres de pénitence et de charité, afin d’apaiser la justice divine et de nous obtenir le retour du bien inappréciable de la paix ". L’année suivante, le même Rutten soutient que Dieu a permis la guerre et " qu’il tient l’issue finale en suspens depuis tant de mois, pour châtier la société moderne à cause de son impiété, de son orgueil et de son immoralité ". Il précise sa pensée à ses doyens : " dans notre pays aussi, on a vu l’impiété, l’immoralité, la guerre scolaire, les doctrines qui pervertissent la famille. La guerre est comme partout un châtiment pour les coupables, une épreuve pour tous ". Loin d’être une exclusivité belge, cette vision des choses est partagée par le clergé de toutes les nations belligérantes, pour qui rien ne saurait arriver sans la volonté de Dieu. En 1917 encore, l’archevêque de Cologne Felix von Hartmann mentionne " la main de Dieu qui extermine et punit ". La guerre est ici un moyen pour Dieu de rappeler qui commande à une humanité rebelle et de châtier les méchants. Image classique pour le théologien de l’époque, image qui permet aussi d’expliquer pourquoi la guerre se prolonge… mais image troublante pour le fidèle : comment croire que ceux qui souffrent l’ont mérité, et inversement ? Et quelle est la responsabilité de l’ennemi, si la guerre est in fine l’exécution d’un plan divin ?

 

Les deux interprétations – guerre juste d’un côté, expiation des péchés de l’autre – peuvent paraître contradictoires. Elles sont pourtant souvent présentes simultanément, y compris dans la lettre pastorale Patriotisme et Endurance. Si Mgr Mercier insiste évidemment sur le bien-fondé du combat belge, cela ne l’empêche pas de proposer à ses ouailles un examen de conscience : " Il serait cruel d’appuyer sur nos torts, au moment même où nous les payons si durement et avec tant de grandeur d’âme. Mais n’avouerons-nous pas que nous avions quelque chose à expier ? ". Cet appel à l’expiation est transmis par le biais des lettres pastorales et de consignes diverses aux différentes paroisses du pays.

Dans notre pays aussi, on a vu l’impiété, l’immoralité, la guerre scolaire, les doctrines qui pervertissent la famille. La guerre est comme partout un châtiment pour les coupables, une épreuve pour tous .

Le curé : un gardien de la moralité et un patriote

Les curés répercutent bien sûr fidèlement le message. Mais différentes études montrent bien que leur regard diffère souvent de celui de la hiérarchie. Les prêtres ne considèrent pas leurs paroissiens comme des anges, loin de là, mais ils sont plus proches d’eux que les évêques et se montrent plus compréhensifs. Pour eux, la guerre n’est pas tant le lieu d’une sanction divine, y compris contre leurs ouailles, qu’un moment de grand danger pour ces dernières. Car le conflit favorise l’immoralité, et les prêtres se conçoivent comme des guides moraux et des protecteurs pour leurs paroissiens. Pendant l’occupation, la plupart des curés perçoivent l’immoralité comme un article d’importation, un mal apporté de l’extérieur par l’occupant (ou, à la rigueur, par des personnes étrangères à la communauté, par exemple des réfugiés de France ou d’autres régions de Belgique). Même si les sources montrent bien que dans de nombreux cas les relations entre officiers allemands et curés ne sont pas si mauvaises, ces derniers n’en perçoivent pas moins le rapport des militaires aux femmes ou à la boisson comme moralement choquant. Cette vision des choses renforce encore leur patriotisme, souvent vivace et encouragé d’en haut depuis la lettre pastorale du cardinal Mercier.

 

Dans la lignée de " Patriotisme et Endurance ", le clergé se donne justement pour objectif d’aider la population à endurer, de façon patriotique, les souffrances de l’occupation. Ce soutien patriotique a deux facettes : il tend d’une part à louer les comportements jugés exemplaires, et d’autre part à stigmatiser ceux qui se déshonorent eux-mêmes et toute la collectivité. En font fréquemment les frais les " femmes de mauvaise vie " qui fréquentent l’occupant ou trompent leur mari qui se bat au front, plus rarement les mercantis, c’est-à-dire les commerçants qui s’enrichissent sur le dos de leurs concitoyens en gonflant leurs prix. En temps de guerre, un des rôles du curé est donc d’être plus que jamais le gardien de la moralité de sa paroisse. Avec l’inconvénient que cette " moralité " se confond fréquemment avec la " normalité " : parmi les personnes considérées comme " déviantes ", on retrouve non seulement de vrais inciviques, mais aussi de simples marginaux.

De bonnes recrues pour la « résistance »

Certains religieux ne se contentent pas d’encadrer les fidèles et de stimuler leur patriotisme. Ils deviennent membres – voir chevilles ouvrières – des groupes qui œuvrent secrètement contre l’occupant. Cette " résistance " avant la lettre se compose de réseaux qui organisent des évasions depuis le pays occupé, du passage clandestin de renseignements ou de correspondance, de l’édition et de la diffusion de la presse clandestine.

 

Les ecclésiastiques et notamment les curés sont des recrues de choix pour ces groupes de patriotes. Ce sont des personnes lettrées et qui ont le sens de la discrétion. Leur fonction les amène à avoir un nombre important de relations et de connaissances, religieuses mais aussi laïques. Ils peuvent contacter ou rencontrer celles-ci relativement aisément, car leurs déplacements sont moins suspects ou en tout cas moins entravés que ceux de la plupart des citoyens belges. L’ascendant religieux et moral qu’ils possèdent sur leurs ouailles leur permet de recruter plus facilement de nouveaux membres pour leur réseau, et les prises de positions du cardinal Mercier légitiment amplement l’implication du clergé dans la résistance morale à l’occupant. Celle-ci correspond aussi à une manière d’être et à un vocabulaire qui ne leur sont pas étrangers : obéir, servir, martyr, sacrifice, holocauste… Enfin, à partir de 1916, ils exercent l’une des rares professions à ne pas être victimes des déportations. Pour toutes ces raisons, la part jouée par les ecclésiastiques dans les réseaux de résistance est plus importante que leur poids démographique dans la société (comme pour d’autres catégories socio-professionnelles, par exemple les membres des forces de l’ordre).

 

Si par malheur ils sont démasqués et arrêtés par l’occupant, leurs convictions religieuses jouent aussi un rôle important dans leur attitude face à la souffrance et/ou la mort, parfois étrangement sereine comme l’ont montré les travaux d’Emmanuel Debruyne et Laurence van Ypersele. La foi les amène à voir la volonté de Dieu en toutes choses (" que Sa volonté soit faite ") ; le sacrifice est fortement valorisé et amène à la rédemption des péchés ; et enfin, la peur et la douleur sont adoucies – autant que faire se peut ! – par l’espérance de la résurrection et de la possibilité de revoir ses proches.

 

Ceci est bien sûr vrai également pour tous les " résistants " (on dit alors " patriotes ") dont la foi est solide… S’ils sont fusillés, l’hommage religieux qui leur est fait sert aussi de prétexte pour louer leur courage et la cause qu’ils défendent. Dès l’annonce de l’exécution de l’ingénieur Philippe Baucq en octobre 1915, la paroisse Saint-Albert de Schaerbeek organise par exemple une messe à sa mémoire qui voit le public venir en foule… que la police allemande n’ose disperser. Le mois suivant, suite à l’exécution d’un agent de police bruxellois, la collégiale Saints-Michel-et-Gudule est comble lors de la messe pour le repos de son âme : outre les autorités communales et de nombreux habitants, " toute la police de la ville et de l’agglomération est présente ".

Les églises et les cimetières, derniers refuges du patriotisme en public

C’est que les lieux de culte sont des endroits particuliers : l’occupant ne peut y imposer totalement sa loi sans indisposer le Vatican. Les messes à la mémoire des soldats belges tués ou des patriotes exécutés deviennent donc progressivement les uniques occasions de manifester publiquement son patriotisme, au fur et à mesure que le contrôle de l’occupant sur le reste de l’espace public s’affermit.

 

Cette entrée du patriotisme dans la maison de Dieu n’est pas au goût de tout le monde. L’évêque de Liège, Mgr Rutten, l’estime tout à fait déplacée : " Il faut aussi s’abstenir de manifestations qui à cause de leur caractère profane ne sont pas à leur place à l’église. Nous rappelons à ce propos qu’il est contraire aux règles liturgiques de chanter pendant les cérémonies religieuses la Brabançonne ". Le même Rutten tente, encore en 1916, de limiter l’impact du patriotisme sur la prière : " Pas de haine ! Quand nous prions pour les soldats tombés aux champs de bataille, il ne faut pas exclure les Allemands, ce serait agir, non plus comme des chrétiens, mais comme des païens ". Mais il faut bien admettre que le point de vue de Mgr Rutten est loin d’être partagé par tous.

 

C’est probablement dans les grandes villes que l’alliance entre le patriotisme et le religieux est la plus visible, comme l’expliquent dès la fin de 1914 des journalistes bruxellois : " Pas un jour, maintenant, ne se passe sans que, dans l’une ou l’autre église de l’agglomération, soit célébré un service pour le repos de l’âme d’un soldat belge mort pour son pays. […] Belles cérémonies que ces services funèbres. Le drapeau tricolore, banni par ordre des balcons et des édifices, a trouvé maintenant un suprême asile dans les églises ; il recouvre les cercueils et les catafalques ou se dresse près d’une statue de saint invoqué pour la délivrance de la Patrie. Et il n’y a plus que là, aussi, que l’on entende la Brabançonne. Elle éclate à l’orgue, après le Requiescat in pace comme une fanfare de triomphe et de résurrection ". Les paroisses citadines ne sont pas seules à vibrer au son de la Brabançonne et devant le drapeau national. Dans le petit village hennuyer de Gozée (Thuin), Jules Renard décrit par exemple ainsi l’action du curé local : " Depuis le début des hostilités, rares sont les sermons où notre révérend curé, M. l’abbé Guérin, n’expose, sur la guerre, ses idées, ses conseils, ses avis ; il nous livre surtout à l’espoir de la Patrie délivrée et souhaite la venue du jour où le crime de l’envahisseur sera puni ". En 1916, le premier dimanche qui suit la fête nationale ne fait pas exception à la règle : après un sermon bien patriotique, " le chant Vers l’Avenir clôtura les offices du matin, puis M. Delsinne, organiste, attaqua La Brabançonne qui fut écoutée, religieusement, par tous les assistants, y compris… les soldats allemands qui assistaient ce jour-là aux offices ! ". Un mois plus tard, le même abbé Guérin s’arrange pour concurrencer l’inauguration du cimetière allemand de Gozée… en organisant le même jour un service pour tous les soldats belges tombés pour la Patrie. A chacun ses morts !

La pratique religieuse : un retour aux autels ?

Les lieux de culte ne sont pas seulement le théâtre de manifestations mêlant religion et patriotisme. On peut voir s’y déployer, depuis le début du mois d’août 1914, un impressionnant regain de ferveur religieuse. Alors que la guerre paraît imminente, les Belges retournent en masse vers les églises. Les messes pour la paix, puis pour les soldats belges, drainent des foules importantes tout comme les processions (notamment mariales, nombreuses dans la première quinzaine d’août). Cette ferveur exceptionnelle qui se généralise dès le début de l’invasion a parfois des conséquences dramatiques, comme à Bouvy (La Louvière) le 11 août 1914. L’église Saint-Antoine est bondée ce jour-là, car les fidèles sont venus nombreux pour une messe en l’honneur des soldats belges – et donc aussi de leurs proches mobilisés. Un cierge met le feu à une affiche, le début d’incendie déclenche une panique dans la foule trop compacte, et c’est le drame : 15 morts et une cinquantaine de blessés sont victimes de la bousculade alors que tous tentent de quitter le bâtiment. Un bilan bien plus lourd que celui de l’occupation de la commune par les Allemands, peu après…

 

Comment interpréter cet apparent retour en masse aux autels, en ce compris dans plusieurs communes ouvrières à la religiosité jusque-là plutôt tiède ? Immédiatement, certains dans les rangs catholiques tentent d’exagérer l’événement, espérant qu’il consacre la victoire de la religion sur l’incroyance. La guerre purifierait les âmes en les ramenant à Dieu et à l’essentiel… La réalité est bien sûr plus complexe. Il faut se garder de deux interprétations également erronées : surestimer ou minimiser le phénomène.

 

Le regain de ferveur religieuse de l’été 1914 est indéniable, même s’il fut parfois moins impressionnant que certains ecclésiastiques de l’époque l’ont prétendu, non sans arrière-pensée. Jusqu’en 1918, les carnets tenus au jour le jour par les curés ou certains paroissiens mentionnent fréquemment les termes " église comble ", " beaucoup de monde ", " église bien remplie ". Ponctuellement, certaines églises doivent refuser du monde : le 18 juillet 1915, la collégiale Saints Michel-et-Gudule accueille ainsi plus de 7.000 personnes et de nombreuses autres, ne parvenant plus à entrer, doivent y renoncer. Mais la religion n’est pas seule en cause… Comme l’a écrit l’historienne Sophie De Schaepdrijver dans son livre pionnier, La Belgique et la Première Guerre mondiale, " la messe permettait aux gens de se retrouver à une époque où tant d’autres occasions de le faire avaient disparu. Il n’était pas vraiment question d’une modification importante de la pratique ou des convictions religieuses, mais plutôt du besoin d’une confirmation solennelle de l’ordre en ces sombres temps et d’une sorte de communauté rituelle ". Surtout, au fur et à mesure des mois puis des années, la pratique religieuse subit le contrecoup de cette guerre qui s’éternise et connaît d’importantes évolutions. Pour l’historien, retracer ces variations est intéressant, car elles traduisent bien d’autres choses qu’un simple rapport à la foi.

Tous à la messe ? Pas si simple…

Aller ou ne pas aller à la messe ? Communier à cette occasion ou s’abstenir ? La pratique dominicale est généralement considérée comme un indice intéressant de l’état de la pratique religieuse catholique. Les autres statistiques sont en effet peu représentatives : même dans les communes où seule une infime minorité se rend à l’église, la majorité y fait à cette époque sa communion, s’y marie et s’y fait enterrer. Autant les chiffres des mariages ou des enterrements religieux traduisent au début du siècle surtout le conformisme social, autant la pratique dominicale est un peu plus révélatrice.

 

Il semble en effet que le nombre de Belges se rendant à l’église en Belgique occupée épouse globalement la même courbe que celle du moral de la population dans son ensemble : forte mobilisation en 1914 et 1915, 1916 comme année-charnière avec une démoralisation à l’automne après l’échec de l’offensive de la Somme, 1917 plutôt morose puis remobilisation avec l’entrée en guerre des Etats-Unis, ou au plus tard en 1918 à cause de l’offensive allemande puis des contre-attaques alliées. Tel est par exemple le cas de Marche-en-Famenne, où l’on passe de 39.800 communiants en 1914 à 48.200 en 1915, avant un léger recul en 1916 (46.200), un autre plus marqué en 1917 (42.500) et enfin une nouvelle croissance en 1918 (46.300). La baisse de fréquentation est parfois un peu plus tardive, comme à Wavre où elle semble n’avoir eu lieu qu’en 1917 (avec toutefois presque deux fois plus de fidèles cette année-là qu’en 1913).

 

Dans certaines paroisses, il semble qu’il n’y ait pas eu de tassement en 1917 mais que le nombre de communiants ait continué à croître. C’est par exemple le cas à Chênée, près de Liège, où l’on compte apparemment une augmentation constante et deux fois plus de paroissiens pendant la guerre qu’auparavant. La hausse est souvent d’autant plus impressionnante là où la pratique était plus faible avant la guerre. Mais dans d’autres communes en revanche, l’assistance stagne, ou diminue. Comment expliquer ces variations ?

Celles-ci sont dues à des facteurs très divers. Certains sont davantage d’ordre religieux : la personnalité du prêtre local, son âge, son dynamisme. D’autres facteurs qui jouaient déjà avant la guerre restent valables, comme la composition sociale de la paroisse (plus ou moins d’ouvriers, d’agriculteurs, de bourgeois, la force locale du Parti catholique et de ses associations, etc.). Mais le plus souvent, c’est l’impact de la guerre elle-même sur la société qui est en cause. Assister à la messe est un acte social, la présence ou l’absence des paroissiens est révélatrice non seulement de la force ou de la tiédeur de leur foi, mais surtout de leurs conditions de vie.

 

Le régime d’occupation a ainsi une importance considérable. Il est plus facile de se rendre à la messe lorsqu’on vit dans la zone du Gouvernement Général que dans celle des Etapes, plus proche du front. Il arrive en effet que l’autorité militaire y réquisitionne des habitants le dimanche pour procéder à divers travaux. Il y est également difficile de se déplacer, surtout si l’église se trouve sur le territoire d’une autre commune ou si celle-ci est très étendue. La peur des bombardements aériens derrière le front joue également un rôle croissant : ceux-ci visent indistinctement tout attroupement, et sont de plus en plus menaçants au fur et à mesure que le conflit se prolonge.

 

Mais la majorité des causes valent pour l’ensemble de la Belgique occupée. Les déportations privent ainsi les églises d’une partie de leurs fidèles à partir de 1916. Pour ceux qui restent, la peur du vol joue un rôle important. Abandonner sa maison pour aller à l’église est ainsi plus difficile si des soldats allemands ou des réfugiés y sont logés. La pratique dominicale diminue donc dans les localités qui doivent supporter une forte garnison ou un grand nombre de personnes déplacées. Le domicile n’est pas seul à devoir être surveillé : dans la deuxième moitié de la guerre, la population rurale hésite à se rendre à l’église de peur de voir son bétail disparaître ou ses récoltes être pillées. En période de moisson et de fenaison, les fermiers et les ouvriers agricoles moissonnent donc ou fauchent y compris le dimanche… Un autre problème est crucial : beaucoup de paroissiens ne peuvent envisager de se rendre à la messe sans s’être " endimanchés ", sous peine de déchoir aux yeux de leurs voisins. Or, la dégradation des conditions de vie rend difficile pour beaucoup de s’habiller correctement, voire tout simplement de se chausser. A Hermée (Oupeye, province de Liège), le curé constate par exemple qu’à partir de " l’hiver terrible et interminable 16-17 […] beaucoup de personnes mal vêtues n’osent pas venir à l’église et en oublient insensiblement le chemin ". Non seulement la honte empêche de nombreuses personnes de prendre le chemin de l’église, mais celle-ci devient sombre et glaciale en 1917-1918 : au manque de vêtements s’ajoute en effet la pénurie de combustible et d’éclairage. Non, décidément, venir à la messe n’est pas une sinécure…

Beaucoup de personnes mal vêtues n’osent pas venir à l’église et en oublient insensiblement le chemin.

Tendance longue ou sans lendemain ?

En dépit de toutes ces difficultés, les Belges sont plus nombreux qu’avant le conflit à prendre le chemin de l’église. Ils y prient pour leurs proches, pour eux-mêmes, y défient l’occupant, y trouvent du réconfort, de la compagnie, voire même du divertissement à une époque qui n’en propose guère. Mais la guerre a-t-elle réellement " ramené les hommes à Dieu ", comme l’avaient imaginé certains en 1914 ? Rien n’est moins sûr. Dès 1919, on constate un net recul de la pratique religieuse, qui ne fait que s’accentuer les années suivantes. Dans les églises particulièrement importantes du point de vue symbolique, où les messes ont drainé des foules importantes pendant le conflit, le réveil est dur. A la collégiale Saints-Michel-et-Gudule, on passe ainsi de 98.000 hosties distribuées en 1916 à seulement 53.000 dix ans plus tard. Quand on sait que la barre des 100.000 avait été franchie en 1917 et des 120.000 en 1918, le retour à la " normalité " ne se fait pas sans désarroi ou amertume. Les prises de position de l’Eglise sur la société d’après-guerre en témoignent : " affolement du plaisir, course aux cinémas, bals indécents, modes sans pudeur, étalages éhontés ", écrit le cardinal Mercier dans une lettre pastorale de 1921… qui n’aura pas le même succès que celle de 1915.

 

Certains y voient a posteriori la conséquence de la guerre, dont la violence aurait fait perdre la foi à de nombreux fidèles. Il est vrai que quelques prêtres signalent des découragements pendant le conflit et les constats amers de certains de leurs paroissiens : " on a tant prié ", " le ciel reste sourd ". Mais on peut douter de l’impact sur le long terme de tels cris de détresse. La foi religieuse a rarement pâti des souffrances causées par les guerres. Si l’assistance à l’église fluctue pendant le conflit au gré de l’évolution du moral, elle tombe rarement en-dessous de la moyenne d’avant-guerre, et peut donc difficilement traduire un rejet de la religion dans son ensemble. Le retour à la normale n’a en réalité rien de très étrange : " la fête passée, adieu le saint ", dit le proverbe. L’épreuve passée, le constat est le même… Certaines évolutions de l’après-guerre jouent également un rôle, comme la révolution russe et la diffusion du communisme, mais plus généralement la baisse de la pratique dominicale s’inscrit dans une tendance longue où les deux guerres mondiales font figure de temps d’exception. En dépit de ce recul, l’Eglise joue encore un rôle fondamental dans l’immédiat après-guerre : celui d’accompagner les deuils. La majorité des monuments aux morts belges sont en effet inaugurés le dimanche, après une messe d’action de grâce…

Sources Cliquez pour voir les sources

Travaux

becker Annette, " Eglises et ferveurs religieuses " in Audoin-Rouzeau Stéphane et Becker Jean-Jacques (dir.), Encyclopédie de la Grande Guerre 1914-1918, Paris, Bayard, 2004, pp. 731-741.

Becker Annette, La guerre et la foi, de la mort à la mémoire, 1914-1930, Paris, Armand Colin, 1994.

Becker Jean-Jacques, Le pape et la Grande Guerre, Paris, Bayard, 2006.

Bertrand Thierry, Attitude et mentalité du clergé paroissial en Tournaisis 1914-1918, mémoire de licence en histoire UCL, Louvain-la-Neuve, 1971.

Brassinne Mélodie, Les évacués français dans les provinces de Namur et Liège pendant la Première Guerre mondiale (1917-1919), Louvain-la-Neuve, mémoire de maîtrise UCL, 2011.

Briclet Catherine, La Louvière pendant la Grande Guerre : la santé des civils et leur prise en charge, mémoire de master UCL, 2009.

Dauphin Frédéric, La vie quotidienne sous la première occupation allemande (1914-1918) dans le doyenné de Glons, Louvain-la-Neuve, mémoire de licence en histoire UCL, 1996.

Dauphin Frédéric, " Le clergé paroissial en Belgique : la perception de l’occupation allemande " in Revue du Nord, Tome LXXX, n°325, avril-juin 1998, pp. 367-382.

Dauphin Frédéric, " L’Eglise belge et la Grande Guerre 1914-1922 " in 14-18 Aujourd’hui, Today, Heute, n°1, 1998, pp. 52-70.

Dauphin Frédéric, " L’Eglise belge et la mémoire de la Grande Guerre : le Comité interdiocésain, 1919-1922 " in Revue d’histoire ecclésiastique, 1997, 92, pp. 797-842.

Debruyne Emmanuel, Kesteloot Chantal et van Ypersele Laurence, Bruxelles, la mémoire et la guerre (1914-2014), Bruxelles, La renaissance du livre, 2014.

Debruyne Emmanuel et Paternostre Jehanne, La résistance au quotidien (1914-1918). Témoignages inédits, Bruxelles, Racine, 2009.

Debruyne Emmanuel et van Ypersele Laurence, Je serai fusillé demain. Les dernières lettres des patriotes belges et français fusillés par l’occupant 1914-1918, Bruxelles, Racine, 2011.

De Schaepdrijver Sophie, La Belgique et la Première Guerre mondiale, Bruxelles, Peter Lang, 2004 (1997).

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Archives

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AGR I 507, 19 : Oudou D., " Souvenir montois de la grande guerre. Notes quotidiennes du 1er avril au 31 décembre 1918 ".

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