# De la censure à l'exil : du "chiffon de papier" aux papiers de chiffon

La Libre Belgique  - Coll. privée de l'auteur ©

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La Belgique, par son régime libéral, sa Constitution, avalisée en 1831, remarquable par son respect des libertés fondamentales, et en particulier la liberté de la presse, peut être considérée comme un berceau de la presse. Les organes y sont nombreux, les tendances le sont également. Avant 1789, la Principauté de Liège et le Duché de Bouillon avaient accueillis de nombreux publicistes, journalistes, éditeurs et imprimeurs étrangers, notamment Français, cherchant une terre de libéralités. Les fondateurs de la Belgique indépendante, celle de 1830, n’ont-ils pas en grande partie été aussi des journalistes ? Comment ne pas penser à Charles Rogier, Joseph Lebeau et bien d’autres qui, depuis la moitié des années 1820, avaient été les cibles de la colère du pouvoir hollandais qu’ils remettaient en cause dans les organes de presse auxquels ils prêtaient leur plume ? Rapidement, à l’instar de la société belge, dont elle est sans doute un des reflets les plus fidèles, en ce XIXème siècle, la presse belge, tant francophone que néerlandophone (celle-ci se développe un peu plus tard que celle-là) compte quelques titres à l’aura internationale, comme L’Indépendance belge, l’organe des Chancelleries. Or, lorsque les troupes allemandes envahissent la Belgique, dans la nuit du 4 août 1914, elles amènent également avec elles un régime d’occupation dont une des premières ambitions sera de garroter la liberté d’expression qui a cours en Belgique. Et, une des voix les plus significatives de cette liberté n’est autre que la presse, tant quotidienne qu’hebdomadaire. Un Gouvernement militaire s’installe à Bruxelles. Il ne tarde pas à faire prévaloir son point de vue. Celui d’une censure nécessaire. Par conséquent, une presse clandestine va se développer, distribuée "sous le manteau". Elle sera une des expressions de la Belgique libre, ou, plutôt de la "Libre Belgique"...

Une presse... sous pression

Deux mois et demi après le début de l’invasion de la Belgique par les troupes allemandes, les premières mesures de l’occupant à l’égard de la liberté de la presse sont enclenchées. Le 22 septembre 1914, le Gouverneur militaire, le général-baron Von Lüttwitz ordonne d’afficher un petit avis sur les murs de la ville de Bruxelles :

Je rappelle que la population de Bruxelles et des faubourgs qu’il est strictement défendu de vendre ou de distribuer des journaux qui ne sont pas expressément admis par le gouverneur militaire allemand. Les contraventions entraînent l’arrestation immédiate des vendeurs ainsi que des peines d’emprisonnement prolongé

Les premières condamnations ne tardent pas à tomber. Le nommé Louis Prost est condamné à six mois de prison "pour avoir répandu des copies de nouvelles menteuses de la guerre, reproduites par dactylographie". Cette pression exercée par l’occupant sur la liberté d’expression va rapidement pousser certains à écrire et publier dans la clandestinité. Dès 1915, Victor Jourdain et Eugène Van Doren sont à l’origine de La Libre Belgique, au sein de laquelle ils n’engageront pas moins de 500 personnes, qui passeront plus de deux ans de la guerre dans la clandestinité. Suivront La Patrie, en 1916 et Le Flambeau (de tendance libérale), en 1918. D’autres genres de publications tombent également sous le coup de la censure allemande, qui n’hésite pas caviarder les textes originels. Ainsi en va-t-il d’une Histoire de la Guerre de 1914-1915, d’après les documents officiels, diffusée à Bruxelles. Voici l’exemple d’un entretien entre Sir Goschen, ambassadeur britannique à Berlin, et le Chancelier allemand Bethmann-Hollweg, leur dernière conversation, le 4 août 1914.

Le texte d’origine nous indique :

Je trouvai le chancelier dans une grande agitation. Son Excellence commença une harangue qui dura vingt minutes. Il me dit que la décision de S.M. Britannique était terrible. Tout cela pour un mot neutralité, un mot auquel en temps de guerre on n’a jamais fait attention, tout cela enfin pour un chiffon de papier

Le texte revu par la censure allemande :

Je trouvai le chancelier dans une visible agitation. Son Excellence dit que la décision de S.M. Britannique était terrible.

La Belgique peut être considérée comme un berceau de la presse

Alles voor Vlaanderen

Plusieurs titres ne vont toutefois pas supporter le régime de la censure ; doit-on toutefois relever qu’en Wallonie, le journal catholique de Namur L’Ami de l’Ordre poursuivra sa publication. Sur le front de l’Yser, près de 300 journaux, périodiques et feuilles de tranchées (ou sur la petite bande de terre de Belgique libre) paraissent, de manière plus ou moins sporadique, de 1914 à 1918. Si la guerre peut être considérée comme un moment d’unanimité, d’union nationale des Belges, il convient de rappeler que ce fut aussi l’occasion pour certains de faire prévaloir leurs objectifs d’ordre communautaire. Il en va ainsi de certains militants flamands. Le Frontparij prend peu à peu forme, et sera à l’origine du parti dit frontiste. Dès décembre 1914, Ons Vaderland et De Kleine Vanderlander commencent à paraître, tandis que l’ancêtre, la première mouture du Standaard, alors intitulé De Belgische Standaard paraît dès le mois de janvier 1915, portant par sa voix les options des milieux catholiques flamands.

La guerre fut aussi l’occasion pour certains de faire prévaloir leurs objectifs d’ordre communautaire

Pour vivre heureux, vivons... ailleurs

Mais le plus remarquable épisode de l’histoire de la presse belge durant le premier conflit mondial est sans aucun doute celui de la presse publiée à l’étranger. De nombreux organes de presse s’étaient sabordés, en 1914, face aux exigences inacceptables de la censure allemande.

Certains journalistes prendront les chemins de l’exil, ceux du Gouvernement belge en exil à Sainte-Adresse, près du Havre, depuis octobre 1914. Le titre, certes officieux, du gouvernement belge, est bien entendu Le XXe Siècle, sous les auspices de Fernand Neuray, journaliste qui dominera une partie de la presse de l’entre-deux-guerres, et auquel on doit une interview tout à fait originale avec Georges Clémenceau. Neuray ne se contente pas seulement de suivre le gouvernement, mais il plaide en faveur d’un "Belgicanisme" proche de la pureté, allant jusqu’à plaider en faveur d’une " Grande Belgique ", dont les fantasmes, notamment propagés par Pierre Nothomb et Gaston Barbanson, ont connu une apogée vers 1919-1920. Cette "Grande Belgique" impliquait l’ambition d’annexer la rive gauche du Rhin, une partie du Nord de la France et le Grand-duché de Luxembourg. Il n’en fut rien. Mais Neuray, après 1918, sera surtout connu pour avoir tenu les rênes de La Nation Belge, qui paraîtra jusqu’à sa mort lente, en 1956, sera lui aussi l’incarnation d’un nationalisme belge passionné.

Mais cette médaille connaît aussi son revers. En marge du nationalisme belge, d’autres nationalismes sont également favorisés par l’occupation. Les militants wallons publient donc en France La Wallonie (qui deviendra bientôt L’Opinion Wallonne), sous la direction de Raymond Colleye, durant les années 1915-1916, tandis que les militants flamands assurent la publication du Ons Vlaanderen. Par ailleurs, en marge de la France, il est rarement mentionné le fait que des journaux belges paraîtront dans d’autres pays, à l’instar de L’Indépendance Belge et de La Métropole, à Londres, ou de L’Écho Belge, à Amsterdam.

Neuray plaide en faveur d’un "Belgicanisme" proche de la pureté

Fin et suite

Au lendemain de la guerre, l’heure des comptes semble venue. Le gouvernement belge en exil avait d’ailleurs déjà préparé le terrain. Un arrêté-loi d’octobre 1916 et un autre, d’avril 1917, sont chargés de couler dans la législation la répression des organes de presse ayant contribué à favoriser "l’ennemi ou à exercer une influence fâcheuse sur l’esprit des armées et des populations".

Après 1918, la presse belge engage un virage de grande envergure. La Belgique, affranchie de sa neutralité imposée de 1839, possèdera désormais sa propre agence de presse nationale (Belga), fondée en 1920. Mais la presse qui, dans les années 1920-1930, va connaître une période d’essor quasi inédite en matière de tirages (Le Soir passe de 150.000 exemplaires en 1920 à 265.000 en 1930), va également être confrontée à de nouveaux défis, à savoir la concurrence d’un nouveau média : la radio. Ce sera l’arme de choc du prochain conflit, celui de la "guerre des ondes"...

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