# Crayon, fusain et pinceaux au front. La Section Artistique de l'Armée belge en Campagne

Achille VAN SASSENBROUCK "Autoportrait en uniforme" 
peinture à l'huile sur toile, 1918   - Musée royal de l'Armée et d'Histoire militaire, N° Inv. KLM-MRA : 200400367 ©

Achille VAN SASSENBROUCK "Autoportrait en uniforme" peinture à l'huile sur toile, 1918 - Musée royal de l'Armée et d'Histoire militaire, N° Inv. KLM-MRA : 200400367 ©

Parmi les artistes appelés dans les rangs de l’armée belge, nous retrouvons un nombre important de peintres et de dessinateurs. Croquis au crayon ou au fusain, aquarelles ou peintures à l’huile, sur bois ou sur papier, compositions sombres ou colorées, portraits ou paysages... Leurs modestes productions constituent, à l’instar de la photographie, du cinéma et de la littérature, autant de témoignages uniques et précieux sur la vie et l’environnement des troupes. Il n’empêche qu’elles ont été longtemps reléguées dans les réserves des musées et les auteurs presqu’oubliés lors des commémorations successives de la Grande Guerre. Le Musée Royal de l’Armée et d’Histoire militaire (à Bruxelles) détient une impressionnante collection d’oeuvres de ces "artistes-soldats" qu’il n’expose, pour la première fois, qu’en 1993. Et pourtant ! Certains peintres, en particulier les membres de la Section Artistique de l’Armée belge en Campagne, ont fait preuve d’une remarquable créativité et s’inscrivent pleinement dans ce tournant significatif que connaît l’art européen au début du vingtième siècle : les mouvements impressionnistes et symbolistes se sont à peine imposés sur le réalisme académique qu’ils cèdent déjà leur place aux avant-gardes modernes. Ainsi, des compositions tantôt réalistes tantôt impressionnistes côtoient des oeuvres, aussi surprenant que cela puisse paraître, colorées et lumineuses où se retrouvent à la fois des caractéristiques d’un fauvisme à peine naissant et des traits typiques de l’expressionnisme.

Les premiers peintres officiels de l’armée belge

La majorité des peintres appelés sous les drapeaux sont des artistes débutants et des élèves d’académies. Mais quelques-uns sont déjà connus tandis que d’autres, échappant pourtant à la mobilisation en raison de leur âge plus avancé, se sont engagés volontairement comme Médard Maertens, Marc-Henri Meunier et Maurice Wagemans. Ou encore Anne-Pierre De Kat, peintre originaire des Pays-Bas qui a rejoint l’armée belge dès le début du conflit. Ce sont essentiellement des simples soldats qui, profitant des périodes d’accalmie ou entre deux tours de garde, croquent le quotidien des troupes dans les tranchées ou dans l’arrière-front. La plupart du temps avec les moyens du bord, crayons gras et bouts de papier, quelques couleurs parfois, ils cherchent ainsi à évacuer leurs angoisses face à la guerre et à la mort. Cependant, certains dessinateurs, dont James Thiriar et André Lynen, voient aussi leur talent mis à profit par les autorités militaires pour réaliser des cartes topographiques et esquisses panoramiques localisant les positions ennemies, très souvent plus détaillées que sur les photographies aériennes. D’autres peintres, tels que Fernand Allard l’Olivier, sont engagés dans la division des "camouflages" dont la mission (inédite pour l’armée belge à cette époque) est de rendre artillerie, postes d’observation, routes et véhicules invisibles pour les opposants. Leur rôle est donc purement documentaire ou stratégique, et en fait, étonnamment, l’armée belge - à l’inverse des troupes anglaises, françaises et même allemandes - ne dispose pas de "peintres officiels" à proprement parler.

Il faut attendre 1916, année relativement calme sur le front de l’Yser, pour que soit créée la Section Artistique de l’Armée belge en Campagne. L’origine de celle-ci est assez floue puisqu’aucune décision officielle n’est reprise dans les Ordres Journaliers de l’état-major, mais la paternité en est généralement attribuée à Alfred Bastien, avec le soutien du couple royal par l’entremise de Jules Ingenbleek, secrétaire du Roi. Le peintre bruxellois, cantonné à Nieuport, est rejoint, entre juillet 1916 et août 1918, par vingt-cinq autres artistes de styles et de sensibilités différents ; les plus jeunes sont Joseph Vandegem (20 ans) et André Lynen (28 ans), les plus anciens ont dans la quarantaine. Il ne s’agit pas d’une simple compagnie fraternelle d’artistes, comme le souhaitait Alfred Bastien, mais bien d’une division administrative du Grand Quartier Général (établi à La Panne) dirigée par un officier et soumise à un règlement strict. Edicté le 23 juin 1916, celui-ci stipule que les membres de la Section sont libres d’exercer leur art (Article I) mais que "aucun tableau, esquisse, dessin, croquis ne peut être publié ou vendu pendant la guerre sans l’assentiment de la censure du Grand Quartier Général" (Article V), le gouvernement conserve d’ailleurs "un droit de priorité pour l’achat éventuel de leurs œuvres" (Article IV) ; en outre, bien qu’il ne soit "prévu aucun avancement en grade ni augmentation de traitement ou de solde" et qu’ils "doivent subvenir à leurs propres besoins" (Article II), les artistes sont dispensés de tours de garde et autres obligations fastidieuses liées à leur fonction de soldat.

Avec les moyens du bord, crayons gras et bouts de papier, quelques couleurs parfois, les "artistes-soldats" cherchent à évacuer leurs angoisses face à la guerre et à la mort.

De la lumière et des couleurs dans un contexte sombre

Cet allégement de la discipline militaire n’implique pas pour autant de meilleures conditions de vie. Certes, les laissez-passer leur permettent de voyager à travers le territoire inoccupé afin de remplir leurs missions d’observation mais la confrontation quotidienne à la mort et à la désolation mine d’avantage le moral de ces peintres souvent solitaires. Pratiquement livrés à eux-mêmes, ils se réfugient au pire, dans la consommation excessive d’alcool, comme beaucoup de combattants ; au mieux, dans l’expression de leur art. Fuir la souffrance et la cruauté des hommes. Ce n’est finalement pas un hasard si, dans leurs créations, les artistes-soldats privilégient autant les paysages. Et particulièrement les environs de Nieuport et de Loo (près de Ypres) à en croire les nombreuses toiles qui leur sont consacrées. Maisons délabrées, églises en ruine, digues rompues, polders inondés, tranchées boueuses, passerelles en bois zigzaguant dans la masse d’eau... exercent sur eux un véritable pouvoir de fascination. Jour après jour, bombardement après bombardement, ces ruines offrent un spectacle en perpétuel changement qu’ils s’attachent à dépeindre. Cependant, nous sommes loin des tableaux sombres et lugubres. Au contraire, la majorité des peintres jouent volontiers avec les lumières, utilisent des couleurs vives, créent des effets de clair-obscur... ce qui confère à ces paysages de désolation un caractère paisible, presque attirant. Ces jeux de lueurs colorées se retrouvent aussi dans les portraits qu’ils réalisent de leurs camarades. Parfois, rien, ou si peu, ne laisse penser que ces œuvres ont été peintes en temps de guerre.

Par ailleurs, une preuve qu’au-delà de l’esthétisme, les membres de la Section Artistique poursuivent leur oeuvre dans un but documentaire, ce sont les indications de dates et de lieux qui accompagnent presque chacune des peintures : outre l’année et le mois, certains vont jusqu’à mentionner le jour, voire le moment précis de la journée. Plusieurs tableaux montrent également l’évolution d’un paysage ou d’un bâtiment sur une période plus ou moins longue. Alfred Bastien, par exemple, a peint La maison éclusière sur le canal de Furnes à Nieuport une première fois le 29 janvier 1917 et une seconde fois trois mois plus tard ; entre ces deux dates, un pan de mur s’est effondré suite à un bombardement. Par contre, il n’y a pas d’évolution au niveau du style ; chaque artiste, qu’il soit réaliste, impressionniste ou fauviste, garde le même style à travers toutes ses oeuvres… Toutefois, un peintre fait figure d’exception : Achille Van Sassenbrouck qui, blessé par un obus à l’âge de 29 ans, change radicalement sa manière de peindre, passant d’un style réaliste plutôt naïf à un style fauviste empreint de traits expressionnistes. Cette rupture est parfaitement visible à travers deux autoportraits, l’un de 1915 et l’autre de 1918 ; dans le second, intitulé Autoportrait en uniforme, la souffrance physique et psychique causée par l’accident (il a perdu l’usage d’un oeil et présente de graves troubles nerveux) s’exprime par une explosion de couleurs vives qu’il applique lourdement et délimite d’un trait noir, soulignant notamment son oeil infirme.

Pratiquement livrés à eux-mêmes, ils se réfugient au pire, dans la consommation excessive d’alcool, comme beaucoup de combattants ; au mieux, dans l’expression de leur art.

Les expositions et le Belgische Standaard

La Section Artistique avec ses vingt-six membres n’est évidemment pas la seule active sur le plan culturel, il faut aussi compter sur le Belgische Standaard, journal qui œuvre à la promotion de la langue flamande et organise régulièrement, à partir de l’été 1915, des concours de dessins flamands. Puis, les premières expositions voient le jour à l’initiative de personnalités et d’associations de soutien aux troupes ; plusieurs ont d’ailleurs lieu à l’Hôpital de l’Océan (installé à La Panne) que visite fréquemment la Reine des Belges, Elisabeth. Ces salons exposent non seulement les peintures d’artistes amateurs mais aussi des petits objets gravés ou sculptés à partir d’obus, de douilles et d’autres matériaux métalliques ou en bois. Cet artisanat des tranchées, qui permet aux soldats de tromper l’ennui au front, fascine tant le public qu’il fait l’objet d’un vrai commerce de souvenirs. En 1916, 1917 et 1918, les expositions du Belgische Standaard rencontrent un franc succès mais peu de membres de la Section Artistique acceptent d’y participer. Faut-il déjà y voir une querelle linguistique ? Ils préfèrent, semble-t-il, s’exposer à l’étranger comme au Salon des Armées de Paris en 1916, puis à Londres (où vit une importante communauté d’exilés belges) en 1917. Cette "Exposition d’art belge au Front" fait ensuite le tour des grandes villes suisses : Bâle, Berne, Genève et Zurich… La Section Artistique cesse ses activités dès septembre 1918, bien avant la fin de la Guerre, et ne sera jamais réunie par la suite.

Cet artisanat des tranchées, qui permet aux soldats de tromper l’ennui au front, fascine tant le public qu’il fait l’objet d’un vrai commerce de souvenirs.

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