# Consoler et encourager le soldat : les marraines de guerre

Les soldats reçoivent leur courrier  - Collection privée, Nicolas Mignon ©

Les soldats reçoivent leur courrier - Collection privée, Nicolas Mignon ©

C’est en souriant malicieusement que le facteur passe au jeune sous-lieutenant la grande enveloppe bleue toute parfumée, encore close, sur la chaude et caressante missive de la tendre marraine. “Elle ne vous oublie pas hein mon lieutenant? Tous les jours,une !” Et la grande écriture, hachée, déchiffrée dans l’embrasure d’une fenêtre fait oublier pour quelques heures au cœur de vingt ans l’horrible guerre…”

Au début du XXe siècle, la correspondance par lettres est le moyen de communication le plus répandu : on écrit en toutes circonstances et rien n’est plus banal que de recevoir du courrier. Celui-ci est d’ailleurs acheminé plusieurs fois par jour. Mais quand la guerre éclate, les communications sont interrompues ou rendues extrêmement difficiles. Il faut parfois des semaines pour qu’un courrier ne passe. Les soldats sont de l’autre côté de la zone occupée: ils sont en zone libre, certes, mais coupés de tout lien direct avec leur famille restée en Belgique. Pour leur apporter un soutien moral, différentes initiatives, privées ou officielles, fourniront au soldat, une correspondante, une “marraine de guerre” avec laquelle celui-ci pourra échanger ses états d’âme et trouver réconfort et incitation à tenir bon. Certaines de ces relations resteront amicales et éphémères, d’autres se transformeront en véritables histoires d’amour mais toutes auront marqué marraines et filleuls. Voici la fabuleuse histoire des marraines de guerre.

Les marraines de guerre: une sacrée organisation !

Dès la guerre entamée, des oeuvres de charité et des personnes de bonne volonté pensent aux soldats sur le front et manifestent leur soutien moral ou matériel. La période des fêtes étant particulièrement difficile pour les soldats, différentes oeuvres de charité leur envoient des écharpes et petits cadeaux mais c’est fin 1914/début 1915 que démarre réellement l’incroyable aventure des marraines de guerre avec l’Oeuvre des Marraines de Guerre mise sur pied par le lieutenant de Dorlodot, avec l’appui du Bureau de Correspondance Belge, créé dès octobre 1914 et chargé de toute la correspondance des soldats de et vers le front. Ces volontaires, il s’agit exclusivement de femmes, apporteront dans leur missives, destinées à des soldats qu’elles ne connaissent pas, soutien moral et courage. de Dorlodot se charge de mettre en contact les soldats avec les candidates marraines. Elles seront le réceptacle de leurs peines, de leurs joies et briseront ainsi l’isolement quasi exclusivement masculin dans lequel vit le soldat. L’encadrement fourni par de Dorlodot et le Bureau de Correspondance Belge est un moyen pour les autorités militaires de contrôler le contenu des missives et d’intervenir en bloquant le courrier si celui-ci contient des informations confidentielles.

Ils sont nombreux à demander une marraine. Certains indiquent leur préférence, on croirait presque à une agence matrimoniale, d’autres demandent, dans une orthographe qui dévoile un quasi analphabétisme, “de leur fére parvenire une marrène” (sic) . Le privilège d’obtenir une correspondante n’est donc pas uniquement réservé aux plus lettrés. Les demandes de marraines dépassant de loin l’offre, de Dorlodot se tourne vers l’étranger. Les consulats et ambassades belges à l’étranger seront, au printemps 1917, un pivot de cette opération de soutien moral, faisant paraître dans différents organes de presse dont le “New York Herald” et le “Washington Post” des appels au "marrainage" des soldats. Ces appels trouveront écho chez les Américaines qui écrivent à l’ambassade leur désir de soutenir les soldats belges malgré la distance.

Certains soldats, trop impatients ou n’ayant qu’une confiance relative dans la hiérarchie militaire iront jusqu’à tenter de contacter eux-mêmes les organes de presse américains ou “le directeur général des postes américaines”. Ces tentatives seront bien entendu vaines et interceptées par le Bureau de Correspondance. Le soldat trop audacieux se fera remettre à sa place, son supérieur lui demandant de s’abstenir à l’avenir de passer par ce genre de correspondance “qui ne donne aucun résultat et provoque des écrits inutiles”. Cela n’est pas tout à fait faux mais le supérieur omet bien volontairement de dire que ce genre de correspondance sauvage échapperait également à toute censure. Certains, pour contourner les démarches officielles, tentent de passer par l’intermédiaire de leurs amis partis pour l’Amérique, leur demandant de les mettre en contact avec “une jolie girl de tes connaissances”. En France, des dames d’un milieu social privilégié organisent à la même époque un système de correspondance entre les Françaises et les soldats au front. Elles lancent des appels par la presse et les journaux se verront aussitôt inondées de propositions de "marrainage".

L’objectif est de soutenir les poilus français mais des soldats belges deviendront à leur tour filleuls de guerre par ce moyen. D’autres soldats entretiendront, hors toute organisation, une correspondance officieuse avec des familles rencontrées lors d’une permission ou d’une convalescence en France et en Angleterre. La conservation de ces lettres posent un problème parce que les soldats ne veulent pas s’en séparer. Les autorités militaires proposent l’organisation d’un dépôt de courrier où tout poilu pourra récupérer sa correspondance en permission ou “à la fin de la guerre” mais beaucoup aiment à conserver les lettres reçues, si pas toutes, au moins quelques exemplaires, qu’ils lisent et relisent dès que possible.
 

Certains soldats, trop impatients ou n’ayant qu’une confiance relative dans la hiérarchie militaire iront jusqu’à tenter de contacter eux-mêmes les organes de presse américains ou le directeur général des postes américaines

Une expérience unique…

L’intimité épistolaire qui s’installe dans une société assez codifiée socialement est une expérience inédite. Cette initiative qui connaît un succès croissant sert doublement les alliés: elle permet de trouver une solution sans gros frais à une possible démoralisation des troupes et elle encourage les citoyennes, dont beaucoup ont des membres de leur famille au front, à faire quelque chose pour la patrie, quelque chose d’acceptable pour les éléments féminins s’entend. Des critiques se font parfois jour dans la presse française pour questionner la moralité d’une correspondance mixte et surtout les dérives qui pourraient en découler : ce n’est en effet pas dans les mœurs que des inconnus s’écrivent et, derrière certaines signatures, on soupçonne des personnes de mauvaise vie mais ces critiques visent surtout les initiatives françaises et sont minoritaires. Inconnus, ces correspondants ne le resteront d’ailleurs pas longtemps, les détails s’échangent vite et les échanges épistolaires se font plus variés. Le soldat demande souvent d’autres adresses pour les copains de tranchées qui n’ont pas encore de marraine.

La marraine envoie à son poilu des lettres censées le distraire, elle y raconte son quotidien, ou l’encourage: elle les exhorte à la bravoure et salue la dette éternelle de la population envers les soldats se battant bravement sur le front mais elle pourvoit aussi aux besoins matériels du soldat par l’envoi de colis comprenant nourriture, tabac ou vêtements. Le soldat envoie en retour de petits objets souvenirs, des dessins ou des fleurs cueillies non loin du front. Les demandes matérielles sont parfois très précises, le soldat demande telle marque de tabac ou du “vrai chocolat” mais il est en général content de tout ce qu’il reçoit et des attentions portées à son égard.

La marraine envoie à son poilu des lettres censées le distraire, elle y raconte son quotidien, ou l’encourage: elle les exhorte à la bravoure et salue la dette éternelle de la population envers les soldats se battant bravement sur le front mais elle pourvoit aussi aux besoins matériels du soldat par l’envoi de colis comprenant nourriture, tabac ou vêtements. Le soldat envoie en retour de petits objets souvenirs, des dessins ou des fleurs cueillies non loin du front

“Je suis seul au front… je suis tout seul”

Aux banalités sur le temps qu’il fait, la qualité de la nourriture ou les souhaits de voir la guerre se terminer au plus vite succèdent bientôt des confidences plus personnelles. Quand la marraine a un fils, aussi au front, le soldat lui en demande des nouvelles, en espérant qu’il aille bien et qu’il ne soit pas atteint par les affres de la guerre. Parfois ce fils meurt et le filleul endosse le rôle de fils de substitution. Souvent également, le filleul sait la marraine en contact avec d’autres soldats, des amis souvent, et il demande des nouvelles: “J’espère que vous recevez souvent des nouvelles de vos fils et vous serais très reconnaissant de me donner l’adresse de Charles dont je n’ai plus de nouvelles depuis longtemps” écrit Louis Cornil, un jeune soldat volontaire parti à la guerre avec son frère Jean.

Les marraines aident également quand c’est possible à faire passer des courriers à la famille restée en zone occupée, par un système de correspondance triangulaire: le soldat écrit à la marraine et la marraine fait parvenir les nouvelles à la famille par un réseau de transport de courrier mais il faut pour cela avoir assez confiance dans sa correspondante. Il est plus aisé aux marraines françaises de se mettre en contact avec les relations belges réfugiées en France. Les lettres sont généralement signées “du front belge” par peur de l’espionnage, d’autant qu’elles n’arrivent pas toujours à bon port mais il arrive que des indications géographiques, noms de ville ou de lieu, soient évoquées dans les courriers des soldats bien que ceux-ci soient pertinemment au courant du risque que cela comporte.

“Vous pensez, quelle appréhension j’ai d’annoncer cela en Belgique et comment l'annoncerais-je ?"

La marraine, de son côté, demande souvent des nouvelles de la famille du soldat et si lui en a eu. Des informations graves peuvent être confiées à la marraine avant toute autre personne, ainsi Louis Cornil, écrit-il à sa marraine pour l'avertir du décès tout récent de son frère, Jean, avant même que d'avoir prévenu sa propre mère ! La douleur était trop forte et il se devait d’abord de partager son chagrin avec quelqu’un que la perte de son frère affecterait moins.

Au fil du temps et pour peu que la correspondance ait continué, les mots se font plus intimes et les auteurs peuvent les entamer avec des petits noms amicaux : “mon poilu” , “mon petit frère de guerre” du côté de la marraine, votre “fils de guerre” voire “votre fils” tout court du côté du soldat reconnaissant. Engelina Popta, une marraine hollandaise signe son courrier de son surnom, “Lientje” après un an de correspondance quasi hebdomadaire. Après deux ans, sa correspondance est signée “ta petite soeur”. Les sujets abordés évoluent. La guerre est toujours en arrière plan mais les considérations philosophiques sur la vie, l’amour ou la mort tellement présente au front sont abordées par les filleuls. Que de chemin émotionnel parcouru par des correspondants qui ne se connaissaient pas et que le conflit a rapproché ! Le moindre délai dans la livraison du courrier, dans un sens ou dans l’autre, est sujet à inquiétude ou source de malentendu : “Nous sommes assez agités en ce moment et n’avons pas eu le loisir d’écrire ces derniers jours” écrit Louis Cornil à sa marraine le 20 septembre 1918 en pleine offensive finale. En avril 1916, “Lientje” écrit par trois fois à son filleul sans recevoir de réponse et elle craint que la correspondance ne soit plus permise entre eux. C’est un grand soulagement quelques jours plus tard quand elle apprend que ce silence n’était dû qu’à un mouvement de troupes.

Quand c’est possible, des rencontres ont lieu lors des permissions des soldats: ils se rendent alors parfois en petite bande chez leur marraine qui leur prodigue un accueil chaleureux et leur fait visiter sa ville. Si ces visites sont espérées par les filleuls qui rêvent de s’échapper du front même pour quelques heures, elles sont aussi un moyen pour la marraine d’avoir un rôle social dans la guerre et surtout de le montrer. En France, elle pourra promener “son” poilu et afficher qu’elle aussi, d’une certaine façon, participe à l’effort de guerre. C’est souvent à Paris que marraines et filleuls se rencontrent et le décalage entre le front boueux plein de dangers et les beaux boulevards parisiens ne passe pas inaperçu! C’est également un moment de vérité: les marraines découvrent la vraie personnalité du soldat, parfois bien loin de l’image héroïque qu’elle s’en faisait et les soldats font connaissance avec la personne dont ils ont longtemps imaginé les traits physiques et la personnalité.

Comme pour toute rencontre de personnes qui ne se sont jamais vues, l’enthousiasme, l’indifférence ou la déception va varier en fonction des attentes et de la personnalité de chacun. En fonction de ce qu’il s’est dit dans les courriers, la rencontre de la marraine et de son poilu sera synonyme de déception amoureuse ou de concrétisation d’une promesse. Certaines marraines et certains filleuls ont bien pris la peine d’annoncer la couleur: ils sont déjà fiancés et ne recherchent qu’une amitié renforcée par les circonstances de la guerre. C’est le cas d’Engelina Popta et son filleul, Jean. D’autres marraines, elles, sont manifestement à la recherche d’un époux potentiel, de préférence auréolé d’actes de bravoure et ayant la meilleure situation sociale possible. D’autres encore ne cherchaient rien d’autre qu’un soutien féminin mais amical, aux soldats en pleine épreuve de la guerre.

Aux Etats-Unis, où les rencontres physiques ne sont évidemment pas envisageables, le "marrainage" permet de se sentir investie dans un conflit qui se déroule si loin : " J’ai évoqué au bureau aujourd’hui les lettres que ma fille a reçu de son filleul de guerre et j’en ai montré quelques-unes. Une dame du bureau est intervenue en manifestant son désir d’elle aussi écrire à un soldat belge. Pourriez-vous faire le nécessaire? " écrit le père d’une jeune marraine à l’ambassadeur de Belgique aux Etats-Unis en 1918. L’engouement pour la formule fait boule de neige et permet à la population de soutenir l’effort de guerre sans même parfois s’en rendre compte mais cette bonne volonté se heurte parfois à des problèmes pratiques comme celui de la langue. Il faut donc trouver des marraines connaissant des rudiments de français ou des soldats connaissant suffisamment d’anglais. Malgré ces difficultés, les initiatives prises outre-Atlantique furent pleines de bonne volonté et venant à point pour combler un découragement européen.

… mais des déboires aussi !

Certains soldats collectionnaient les marraines. Cela devint presque un petit jeu: en avoir plus que le copain de tranchées. Cela permettait aussi d’avoir plus de friandises, plus de tabac et plus de possibilités d’évasion dans un monde masculin où il y avait peu de place pour les sentiments. Certains soldats avaient bien compris le profit, innocent, qu’ils pouvaient tirer du système de "marrainage" mais cela attirait parfois les convoitises, notamment des camarades qui n’avaient pas de marraine. Il est à noter que les abus ne sont pas tous à chercher du côté des filleuls. En France, il y eu aussi des cas d’abus par des marraines qui essayaient d’arnaquer les soldats ou qui pensaient se faire entretenir par eux.

Des civils, aussi, profitaient de l’occasion pour commettre des escroqueries. En janvier 1917, "Le Courrier des armées" relate un scandale révélé par un général suisse: un soi-disant poilu abusait de la générosité d’une trentaine de marraines et d’une dizaine de comités de soutien sans avoir mis un seul jour les pieds au front.

Le temps fait des ravages également : la guerre dure, la vie à l’arrière ne ressemble en rien à la vie au front, les permissions se font rares et du côté des initiatives françaises, on se lasse de cet investissement, les différents ragots sur la moralité de certaines marraines n’aidant en rien à remotiver ces dames. Parfois le désenchantement sera dû à l’image que le soldat se faisait de sa bonne fée. Ces abus mais surtout la démotivation des marraines potentielles ainsi que la lassitude liée à la longueur de la guerre sonnèrent le lent déclin de cette initiative.

Filleuls et marraines inoubliables

L’expérience des marraines de guerre est un exemple unique d’un solidarité qui se joue de l’âge, des classes sociales et du sexe. Des liens forts, d’amour ou d’amitié, se tissèrent entre les soldats et ces “infirmières du coeur”. Des liens certes fragiles et contrôlés mais des liens affectifs très importants pour les soldats qu’on abreuve d’encouragements virils alors que les obus pleuvent. Voilà pourquoi ces lettres furent si chères aux soldats mais également aux marraines, conscientes de jouer un rôle dans le support moral des soldats.

Certaines marraines, comme “Lientje” Popta, perdirent leur filleul au combat. Il y eut aussi quelques belles histoires de soldats épousant leur marraine, comme un certain Englebert Decrop qui épousa Christina London en 1919 mais il y eut aussi des désillusions. Les différences sociales et culturelles entre les parties étant parfois trop grandes. Si tous les filleuls ne restèrent pas en contact avec leurs marraines et si le retour à la vie civile ferma cette parenthèse d’audace sociale, personne, filleul ou marraine, n’oublia ces démarches parfois maladroites, toujours émouvantes entre des hommes et des femmes dans un contexte de guerre mondiale.

Si tous les filleuls ne restèrent pas en contact avec leurs marraines et si le retour à la vie civile ferma cette parenthèse d’audace sociale, personne, filleul ou marraine, n’oublia ces démarches parfois maladroites, toujours émouvantes entre des hommes et des femmes dans un contexte de guerre mondiale

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