# Ce que les femmes faisaient en guerre

De nos jours, il est courant de voir les femmes occuper des postes à responsabilités et être largement présentes dans le monde du travail. Dans une période où les rôles féminins et masculins sont excessivement bien délimités, on pourrait penser que la guerre viendrait bouleverser cette division. Si ce fut le cas en France, en Angleterre et aux Pays-Bas, les occupations de femmes en Belgique pendant la Première Guerre ont été complètement différentes des femmes des autres nations belligérantes.

Photographie  -  Collection privée, M. François Thonnard ©

Photographie - Collection privée, M. François Thonnard ©

Le territoire belge est aux mains des forces allemandes et seule une faible proportion d’hommes en âge de se battre, 20%, est au front. La majorité des hommes en âge de se battre sont donc encore présents sur le territoire belge et au chômage car l’économie est à l’arrêt.

Les occupations des femmes en 14-18 n’ont donc pas été de remplacement mais bien de survie : survie du ménage et survie des sentiments patriotiques. Les occupations habituelles dévolues aux femmes continuent: tenir son ménage, s’occuper des enfants avec les circonstances aggravantes que l’on peine de plus en plus à trouver à se nourrir, à se vêtir et à se chauffer. Mais la période de guerre amènera des activités spécifiques, ponctuelles ou régulières dans lesquelles les femmes s'illustreront. Ces activités pourront d'ailleurs d’ailleurs être cumulées : l’investissement caritatif et la résistance.

Faire bouillir la marmite !

Les femmes dans leur grande majorité s’occupent de leur ménage si elles sont mariées ou secondent leur mère si elles sont célibataires. Les tâches domestiques leur sont dévolues et seule une minorité s’occupent de travaux de services (domestiques, sages-femmes, institutrices…) Ce n’est pas parce qu’elles ne sont pas présentes dans les usines que les femmes sont inactives pour autant. Les pénuries de nourriture et de denrées de base font qu’il y a tout de même énormément à faire. Les démarches pour obtenir une aide matérielle auprès des différentes sections du CNSA prennent une bonne partie de leur temps. A la campagne, elles s’occupent des bêtes et des champs. Elles tiennent la ferme mais ce sont généralement des choses dont les populations féminines rurales s’occupaient déjà auparavant. Ce rôle ingrat de ménagère qui sera mis dans l’ombre après-guerre, la propagande alliée l’utilise aussi :

Elles luttent contre la solitude, elles luttent pour donner du pain à leurs enfant, admirables de courage, elles travaillent seules et s'épuisent pour éviter la trop grande misère : rien ne peut abattre leur énergie merveilleuse”, écrit "Le Courrier des armées" en 1917, pour encourager le soldat, l’exhortant au courage et le rassurant sur les motivations intactes en zone occupée. En réalité, la misère est bien réelle, surtout dans les grandes villes et l’aide caritative une goutte d’eau dans l’océan d’un pays occupé.

 

De ces résistantes, quelques-unes, furent glorifiées après-guerre mais les centaines d’anonymes ayant accompli des actes tout aussi courageux retombèrent dans l’oubli général

La résistance : pour le pays et pour la famille !

Les activités de résistance ne sont pas des activités économiques à proprement parler mais il est important de les évoquer car les femmes y ont joué un rôle important.

La résistance envers l’occupant en Belgique pendant la Première Guerre mondiale est non armée. C’est un élément clé pour comprendre l’investissement des femmes, issues d’un certain milieu éclairé dans ses réseaux.

Cette implication dans les réseaux de résistance peut être de différentes sortes en fonction du milieu social et du réseau dans lequel évoluent ces femmes : transmission de courrier, hébergement et exfiltration de soldats vers les Pays-Bas, comptage des trains allemands, espionnage en tout genre et recrutement de nouveaux contacts. Elle peut être occasionnelle, en complément de l’activité patriotique des hommes de la maison, parfois lors de leur arrestation, ou au contraire totale pour autant que le niveau matériel le permette. C’est ainsi que l’on retrouve dans la résistance bon nombre de femmes d’un milieu social assez élevé, éduquées, sans grands besoin matériel, trouvant dans ces activités un moyen de montrer leur attachement à la Belgique.

Cette vie n’est rien. “..” Etre petit, être méprisé, être trahi, ce n’est rien. Une seule chose importe à savoir que nous gardions nos coeurs de la lâcheté et de l’injustice.”

Ainsi s’exprime en 1918 Marie de Loyola emprisonnée au camp de Siegburg à la suite d’une condamnation pour complicité d’espionnage en décembre 1916. Cette phrase reflète bien l'état d’esprit des femmes belges investies dans la résistance à l’occupant allemand.

Ces femmes, tout comme leurs homologues masculins d’ailleurs, courraient un grand risque. L’emprisonnement ou l’exécution attendait celles qui se faisaient arrêter par les Allemands. Onze d’entre elles y rencontrèrent la mort dont la célèbre nurse anglaise Edith Cavell. Des centaines d’autres furent emprisonnées, ayant vu leur condamnation à mort commuée en travaux forcés. En captivité, des liens se créent entre les prisonnières: au camp de Siegburg, Marie Cref rassemble dans un cahier les pensées de ses codétenues. Toutes abondent dans le sens du devoir à accomplir, du sacrifice à donner pour, non seulement son pays, mais la justice et la droiture. De ces résistantes, quelques-unes, furent glorifiées après-guerre mais les centaines d’anonymes ayant accompli des actes tout aussi courageux retombèrent dans l’oubli général.

 

La situation pour les femmes belges à l’étranger sera pendant la guerre relativement différente que celles de leurs consoeurs restées en Belgique occupée

L’investissement caritatif

Les femmes issues de milieu plus privilégiés s’investissent sur le terrain des oeuvres caritatives . Bien sûr, cela reste toujours de l’ordre d’une activité respectable: réunions, ventes de cartes ou de petits objets au profit d’oeuvres variées. Ces activités, généralement tolérées par l’occupant, ne seront pourtant pas toujours bien vues. Les autorités allemandes suspectent, parfois à tort, parfois à raison, des activités d’espionnage et de résistance. Le fait est que les organisations de charité permettent de véhiculer un message d’espoir et de patriotisme, ce qui suffit parfois à agacer l’occupant. Ces dames sont également investies dans les institutions éducatives. Les jeunes filles sont encouragées à étudier les soins à donner aux jeunes enfants ou à apprendre un métier manuel typiquement dévolu aux femmes : la couture voire la sténodactylographie.

Parmi toutes les oeuvres existantes, il en est une qui viendra en aide aux femmes les plus démunies en leur fournissant de l’ouvrage, c’est l’Oeuvre des dentellières.

Pour fournir de l’ouvrage aux femmes démunies, l’Union Patriotique des Femmes Belges va ouvrir à différents endroits du pays des ateliers de confection de dentelles. Mais très vite, le CNSA vient en renfort et ouvre en mars 1915 une section appelée “Aide et protection aux dentellières” qui va collaborer avec l’UPFB dans deux buts : soutenir la production d’un savoir-faire national dont la renommée mondiale n’est plus à faire, et fournir du travail à des femmes qui, sans cela, dépendraient de la charité. D’un côté, des ateliers se créeront totalement, tandis que de l’autre, on embauchera des dentellières exerçant déjà ce métier longtemps avant-guerre.

La section agit en intermédiaire entre les commanditaires à l’étranger et les ateliers de confection. La matière première arrive de l’étranger et les ouvrières confectionnent divers produits (napperons, voiles, mouchoirs…). Tout est enregistré et contrôlé. Les produits finis retournent au siège central pour contrôle et expédition. Le commanditaire paie alors au comité qui redistribue aux ateliers. C’est un véritable petit “business” qui ne va pas sans mal: des problèmes organisationnels surviennent entre les sous-sections et la direction générale et la pénurie de fil force bien souvent les ateliers à l’arrêt complet pendant des mois. Il faut parfois faire face à des vols et la section générale exige des chefs d’atelier qu’elles procèdent à une fouille complète de leurs ouvrières en fin de journée. Mais cette organisation développe aussi un certain sens social : si l’ouvrière est cataloguée “bonne employée”, les Dames patronnesses peuvent faire un geste vis-à-vis des malades. A une occasion, une demoiselle Van Dievoet va recevoir la moitié de son traitement pour compenser une absence liée à des problèmes de santé. Malgré ces déboires, les commandes sont de plus en plus importantes et rapportent. Cette organisation aura donc permis de fournir de l’occupation à des femmes d’un milieu populaire et de fournir à l’étranger de quoi soutenir l’économie caritative belge.

Dès l’envahissement du pays, des jeunes filles belges de bonne famille s’engagent pour partir au front soigner les soldats mais la fonction d’infirmière reste une occupation très spéciale , pas du tout organisée professionnellement dans le pays, au contraire de leurs consoeurs britanniques déjà bien organisées. L’infirmière n’en sera pas moins le symbole fort de la propagande alliée qui utilisera à l’envi l’image d’une reine Elisabeth de Belgique en tenue d’infirmière à La Panne.

Les femmes belges à l’étranger

La situation pour les femmes belges à l’étranger sera pendant la guerre relativement différente que celles de leurs consoeurs restées en Belgique occupée. Outre les tâches domestiques et l’éducation des enfants, parfois rendues malaisées par des barrières culturelles et linguistiques, les femmes s’invitent dans le paysage industriel étranger, particulièrement les entreprises de munitions en remplacement des hommes partis se battre mais elles seront très logiquement moins nombreuses que les femmes françaises ou britanniques.

Si elles ne travaillent pas, elles participent aux différents comités de soutien, se chargeant de récolter des fonds qui seront utilisés en soutien des familles belges. Les plus privilégiées organiseront des conférences principalement en France, en Angleterre ou aux Etats-Unis pour sensibiliser les alliés à la cause belge, et plus particulièrement à la problématique des enfants victimes de la guerre.

Contrairement à la France où des centaines de milliers de femmes ont remplacé leurs hommes dans l’industrie, le commerce ou l’agriculture, la Belgique n’a pas connu cette métamorphose momentanée. On ne peut pas dire que la guerre ait été un réel vecteur d’émancipation pour les femmes belges

En conclusion...

Contrairement à la France où des centaines de milliers de femmes ont remplacé leurs hommes dans l’industrie, le commerce ou l’agriculture, la Belgique n’a pas connu cette métamorphose momentanée. On ne peut pas dire que la guerre ait été un réel vecteur d’émancipation pour les femmes belges. Après-guerre, les femmes ont continué leur rôle et malgré des avancées dans leur accès à l’éducation notamment, on a eu tendance à voir une baisse de l’activité professionnelle des femmes principalement due aux conséquences sociales et économiques d’après-guerre et aux politiques de promotion de la natalité.

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