# Aux comptoirs du "Lion": les magasins privés et la Grande Guerre

"Malgré les bruits alarmants qui circulent actuellement, il n’y a pas de danger immédiat. Nous recommandons le plus grand calme… Nous espérons que nos clients comprendront que notre pays ne sera jamais sans vivres et que chacun obtiendra toujours ce dont il aura besoin, à condition de ne pas s’affoler et de ne pas demander l’impossible."

Le transport de vivres
Des charrettes de ce type étaient utilisées par Delhaize pour la livraison de vivres depuis 1900  - Archives Groupe Delhaize ©

Le transport de vivres Des charrettes de ce type étaient utilisées par Delhaize pour la livraison de vivres depuis 1900 - Archives Groupe Delhaize ©

Cet extrait de la circulaire envoyée la veille de l’occupation, le 3 août 1914, par la direction de Delhaize Frères et Cie à ses 744 succursales en Belgique, révèle la méconnaissance des Belges concernant la future invasion allemande et annonce les prémices de ce qui s'avérera être la plus forte pénurie alimentaire d'Europe. Au début du XXe siècle, l’alimentation en Belgique se basait, comme pour le reste de l’Europe, sur une production locale et un commerce d’importations et d’exportations. La Belgique importait à l'époque un tiers des aliments nécessaires à sa population. Les "pauvres petits Belges", en proie à l’incertitude alimentaire depuis l’arrivée des Allemands, durent s’adapter à un nouveau système de ravitaillement.

Les efforts du Comité National de Secours et d’Alimentation (CNSA) et de la Commission for Relief of Belgium (CRB) ont mis à disposition de la population belge non militarisée des Magasins Communaux dans lesquels se réalisait la distribution rationnée d’aliments de première nécessité. A côté de ces établissements, marchés traditionnels et magasins privés tentaient de palier les carences du système de ravitaillement instauré par le CNSA depuis l’arrivée des Allemands.

Avant 1914, la distribution d’aliments frais et traités participait d’un réseau commercial basé sur les marchés urbains et ruraux ainsi que sur les magasins privés spécialisés. Sous l’occupation, à l'augmentation des prix déterminée par des intermédiaires, se sont ajoutées les altérations dans les quantités et la qualité des aliments disponibles, conséquence des multiples réquisitions allemandes, du rationnement, des vols et de la hausse des prix suite aux interruptions des moyens de transport. Cependant, même avec les difficultés imposées par la guerre, des pôles de production et de distribution alimentaire organisés ont vu le jour. Ces derniers ont continué à se développer tout en contribuant à la remarquable tâche effectuée par le CNSA et la CRB en termes de secours alimentaire pour la population entre 1914 et 1918. L’exemple le plus marquant de l’industrie alimentaire dans l’histoire de la Belgique au cours du XXe siècle fut celui du Delhaize Frères et Cie.

Même avec les difficultés imposées par la guerre, des pôles de production et de distribution alimentaire organisés ont vu le jour.

«Le Lion»

De la main de trois des neuf enfants de Jean-Jacques Delhaize et Joséphine Ransaert (Jules, Edouard, Adolphe, et leur beau frère Jules Vieujant), un idéal commercial vit le jour à Ransart (Hainaut). C'était la première fois dans l’histoire belge qu'un réseau alimentaire fondé sur un modèle de succursales (le succursalisme) voyait le jour, en 1867, dans un local de la place Verte à Charleroi (aujourd’hui la place Albert Ier). Après avoir "conquis", en moins de trente ans, des lieux tels que Marchienne-au-Pont, La Louvière, Mons, Namur, Huy et Châtelet, Delhaize Frères et Cie installa son siège, Le Lion, à Bruxelles en 1971. Cet évènement marqua la naissance du réseau d’épiceries le plus ancien et le plus grand dans l’histoire de la Belgique.

Dès la fin du XIXe siècle, la compagnie alors connue sous le nom de "Delhaize Le Lion", représentait un modèle d'idéal et de sophistication industrielle. Des savons, des chocolats, des boîtes de conserve, des vinaigres, des parfums, des cafés, des bougies et des brosses, autant de produits pour lesquels "Le Lion" fit ouvrir des usines indépendantes. Ces centres de production constituaient le coeur de la Cité Industrielle composée par toutes les usines Delhaize, aux côtés des écoles et hôpitaux prévus pour les familles d'ouvriers de Molenbeek, suivant les modèles industriels qui commençaient à se populariser en Europe comme ce fut le cas des usines Krupp en Allemagne. Elle se situait à proximité du chemin de fer où arrivaient tous les produits importés, ce qui joua un rôle clef dans le succès du "Lion" basé dans la ville de Bruxelles par le potentiel industriel et économique croissant depuis la fin du XIXe siècle.

Les usines dont "Le Lion" disposait en 1914, sont nées du besoin de suppression des intermédiaires dans le marché alimentaire, ainsi que de la nécessité d'augmenter le profit et la variété des produits offerts aux consommateurs. L’ensemble de la Cité fut très affecté par l’arrivée des Allemands. Les infrastructures et les ouvriers furent particulièrement touchés et contraints de trouver des solutions afin de pouvoir rester en Belgique. Vidées ou réquisitionnées, les usines devaient pourtant satisfaire les exigences de l’occupant tout en continuant à remplir les rayons des magasins qui pouvaient encore ouvrir leurs portes. Les 800 succursales belges que "Le Lion" comptait en 1915, ont réussi à maintenir une clientèle aussi variée que ses produits. Des listes d’achats de la période de guerre mentionnent Delhaize comme un des fournisseurs principaux de produits de première qualité; il est possible de se faire une idée des dynamiques de guerre de l'époque en regardant par exemple la liste d'une école féminine bruxelloise. La personne responsable des achats note, sur une durée de plusieurs mois de l'année 1916: "Marché: saindoux, haricots, des pommes de terre", et un peu plus loin "Delhaize: lait condensé, rhum".

Appel au secours

Arriver devant la porte d’un magasin et prendre un petit chariot pour le remplir à mesure que l'on parcourt les rayons en quête d'aliments, est une pratique dont les Belges n'ont pas pu profiter avant les années 1930. Depuis le XIXe siècle, la relation entre le consommateur et l’aliment se faisait par l’intermédiaire des vendeurs qui connaissaient leurs produits et surtout, les préférences de leurs clients. La recherche d’une familiarité entre la clientèle fidèle et les aliments achetés, et le besoin de lutter contre les falsifications, ont engendré le développement des marques. De cette manière, des produits comme les cubes Maggi, les boissons alcoolisées importées depuis l’étranger et les aliments fabriqués sur le territoire national par des marques comme Delhaize Le Lion pouvaient se reconnaître par leur emballage et leur publicité dans la presse.

La recherche d’une familiarité entre la clientèle fidèle et les aliments achetés, et le besoin de lutter contre les falsifications, ont engendré le développement des marques.

L'importance de ces inscriptions sur les aliments a joué un rôle déterminant dans le ravitaillement de la population en Belgique pendant la période de la guerre. Suite à des accords réalisés entre Delhaize Le Lion, le CNSA et la CRB et autorisés par l’occupant, plusieurs succursales de la compagnie belge ont servi de support pour la distribution officielle des aliments qui portaient le label "CNSA", "CRB" ou "Comité National". Prévus pour être distribués seulement dans les Magasins Communaux, ces aliments de première nécessité ont trouvé une place dans les rayons des magasins des frères Delhaize dans les villes et les villages où la distribution officielle ne suffisait pas à ravitailler toutes les familles dans le besoin.

Delhaize Le Lion était contraint de gérer ces magasins de la même manière que les Magasins Communaux: les prix de vente de tous les produits, ceux du CNSA inclus, suivaient donc les ordonnances des arrêtés officiels et étaient affichés dans les vitrines de tous les magasins. Des circulaires hebdomadaires informant sur la situation de guerre, les prix et les nouveautés des produits étaient distribuées dans toutes les succursales: "Articles dont la vente doit être spécialement surveillée: le café, cacao, thé, chocolat, conserves, vins, liqueurs et spiritueux, bières, fécules, puddings, épices, allumettes. Ne livrez en conséquence que les quantités que vous savez nécessaires aux besoins d’un ménage et déclinez toute vente en gros ou en demi-gros." (Extrait d’une circulaire du 23 mars 1917).

En plus de ce soutien apporté aux Magasins Communaux, Delhaize Le Lion contribuait également à la distribution d’aliments pour des œuvres du CNSA comme la Soupe Scolaire destinée aux enfants et la Soupe Populaire distribuée aux démunis. De plus, Delhaize Le Lion disposait de l'autorisation de l'occupant pour poursuivre sa production et son importation d'aliments, ce qui lui a permis de prendre part à l'organisation du secours alimentaire pour la partie de la population belge la plus affectée par la Grande Guerre: la Cantine du Soldat Prisonnier. Suite au manque de moyens pour alimenter à la fois les populations belge et allemande en plus des soldats dans les tranchées, les autorités occupantes ont autorisé l’envoi aux prisonniers, dans leur pays, de pain militaire, de pain grillé, de biscuits, de galettes, de gaufres, de pain d’épices, de conserves de viande et de poisson, de fruits secs, de lait condensé, de thé, de tabac, de cigares et de cigarettes; ces denrées partaient de la Belgique dans des colis qui étaient, en grande partie, emballés par des mains solidaires recrutées par Delhaize Le Lion.

Delhaize Le Lion disposait de l'autorisation de l'occupant pour poursuivre sa production et son importation d'aliments, ce qui lui a permis de prendre part à l'organisation du secours alimentaire pour la partie de la population belge la plus affectée par la Grande Guerre: la Cantine du Soldat Prisonnier.

Des soldats belges en Allemagne jusqu’aux ménagères des différentes classes sociales, le rapport à l’alimentation a été fortement marqué par l’attente. Pendant les années d’occupation où la pénurie était à l’ordre du jour, des bateaux chargés de denrées importées de chaque continent arrivaient dans les ports belges. Des usines maintenaient la production alimentaire et des magasins continuaient à ouvrir leurs portes. Tous avec un objectif commun: celui d'offrir à la population tout ce qui était à disposition. Le pouvoir d’achat variait selon la réalité dans laquelle chaque famille vivait son quotidien au moment de l’invasion. Dans ces conditions marquées par les changements et les adaptations, la population belge participait également à une évolution à l’échelle mondiale: les premiers pas vers les magasins de grande distribution, la publicité et l’industrie agroalimentaire comme nous la connaissons aujourd'hui.

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